Partie 2

DEUXIÈME PARTIE
DE L’ACTION À LA RÉFLEXION

La rupture avec le Parti communiste est donc un tournant dans la vie de Victor Fay aussi bien sur le plan politique que personnel. La connivence avec l’institution communiste, la félicité de l’engagement laissent place à un vide et puis et à une difficile réinsertion. C’est en partant de ce constat qu’il convient d’examiner la position de Victor Fay au sein de la SFIO dans les années qui suivent, en laissant de côté celles de la Seconde guerre mondiale, où l’engagement politique relève moins de l’appartenance à un parti que de la lutte contre un ennemi commun, le nazisme, et du combat pour la liberté. Au moment de la guerre, « l’action [prend] le pas sur la réflexion593 » et ses écrits sont par conséquent beaucoup moins nombreux.

Cette période est aussi celle où Victor Fay rentre en contact avec un nouvel acteur de la gauche : le Parti socialiste dont il suit les évolutions de la Libération à son avènement au pouvoir en 1981. D’abord membre du parti socialiste encore SFIO il scissionne pour créer le PSA puis le PSU avant finalement de revenir au Parti socialiste. Se plaçant à la gauche du parti, toujours minoritaire dans ces différents partis il peine à trouver sa place au sein de la mouvance socialiste malgré son implication et sa grande notoriété.
La Parti socialiste peine à revendiquer une identité claire et distincte et cela dès le lendemain du congrès de Tours, ne pouvant se «définir comme un parti gouvernemental à la manière des radicaux, ni faire délibérément scission du reste de la société, comme le jeune parti communiste594 ».
Or, contrairement au PCF, le Parti socialiste ne se place pas en marge de la société, du paysage politique français, mais tente, avec plus ou moins de succès, de s’y intégrer et d’y exercer une influence. Se réclamant d’une révolution à accomplir par la lutte des classes et la dictature du Prolétariat, les socialistes ne renoncent pas pour autant à participer au gouvernement. C’est ainsi que Léon Blum établit une distinction en 1926

593 V. FAY, La Flamme et la Cendre, op.cit., p.157
594 J. JULLIARD, Les gauches françaises, 1762 – 2012, Histoire, politique et imaginaire, op.cit., p.525

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entre la conquête du pouvoir – acte révolutionnaire visant à changer la société – et l’exercice du pouvoir qui n’a pas d’objectif révolutionnaire et implique le respect des institutions ainsi que du régime capitaliste595. C’est cette deuxième option que rejettent les communistes car elle soumet le mouvement aux impératifs du régime capitaliste. Le parti socialiste veut exercer le pouvoir pour changer la société et instaurer le socialisme, mais une fois au pouvoir n’arrive pas à mettre en pratique une grande partie de son programme, comme l’a montré par exemple, le Front populaire. Ainsi, comme le montrent Alain Bergougnioux et Gérard Grunberg, « la dynamique propre au parti socialiste français est ainsi le produit d’une tension permanente entre son intégration croissante au système politique français et le refus de tirer au niveau de sa doctrine et de ses principes les conséquences de celle-ci. D’où une démarche cahotante très particulière faite de pas en avant, vers le pouvoir – l‘ambition – suivis par un retour aux sources exprimant le refus de toute révision doctrinale véritable, le remords »596. Ce parti se définit principalement par cette inconciliable contradiction depuis la scission de Tours jusqu’à sa victoire aux présidentielles de 1981. Il ne peut se résigner à devenir un parti gouvernemental ni accepter d’être en marge de la société et adopte alors une politique ambiguë.

Ses contradictions, son impossible unité et sa position géopolitique le rendent incapable d’agir pleinement, lui interdisent une totale liberté de choix597. En effet, le Parti socialiste français porte en lui un paradoxe : tout en revendiquant un caractère révolutionnaire il est aussi celui qui pratique depuis toujours l’alliance avec la bourgeoisie et les partis progressistes. Ce nouveau rapport au pouvoir ne semble pas convenir à Victor Fay, sur lequel la formation communiste a laissé une marque indélébile.

Cette seconde partie se base principalement sur des écrits de Victor Fay parus dans divers journaux : Que Faire ? (jusqu’à sa dissolution), L’Action, Le Monde Diplomatique, Le Monde, La Tribune Socialiste, Critique Socialiste, Nouvelle Revue Socialiste, Politique Aujourd’hui, etc. Son activité durant la Seconde Guerre mondiale

595 M. WINOCK, La Gauche au pouvoir. L’héritage du Front Populaire, Editions Bayard, Paris, 2006, p.165
596 A. BERGOGNIOUX, G.GRUNBERG, L’ambition et le remords. Les socialistes français et le pouvoir (1905-2005), Editions Fayard, Nouvelle ed. 2005 (1er 1993), Paris, p.9
597 J. JULLIARD, Les gauches françaises, op.cit., p.525

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est volontairement laissée de côté – les sources ne me permettent pas de dire en quoi son engagement dans la Résistance éclaire son évolution ultérieure. Il est cependant, dans le cadre du mouvement de la Résistance, l’initiateur du journal L ‘Appel de la Haute-Loire, et ensuite de Lyon Libre, organe du Mouvement de Libération nationale (MLN)598.

Après une période d’engagement total pour la cause communiste, la deuxième partie de sa vie militante semble être marquée par l’inadaptation. Son parcours illustre les vicissitudes de la gauche française des années 1930 aux années 1990. Cette dernière est en effet marquée par de profondes divisions, aussi bien sur le plan doctrinal et idéologique que sur l’attitude à adopter face aux différentes crises internationales. Les écrits de Victor Fay et son action rendent compte de ces divisions et tentent de les dépasser.

Le chapitre quatre analyse l’évolution de Victor Fay au sein de la SFIO en mettant en évidence sa position de minoritaire critique. Il est pendant cette période, à la fois en désaccord avec la politique de la SFIO et celle du Parti communiste. Il est de ce fait représentatif de l’évolution courant minoritaire à gauche qui aboutit à la création d’une autre gauche, la « deuxième gauche ».

Le dernier chapitre concerne son action militante au sein du PSU et étudie son rôle au sein de ce laboratoire d’idées cherchant de nouvelles voies vers le socialisme. L’évolution plus générale de la gauche française est également prise en compte. Cette seconde partie entend rendre compte d’une évolution plus globale du personnage : il change de statut et d’acteur, il devient observateur et commentateur de la gauche française et européenne. Plus que son action et l’étude de son évolution au sein de la gauche, c’est le regard qu’il porte sur les évènements qui est étudié ici.

Enfin cette seconde partie tente de montrer que grâce à sa position privilégiée, il participe à la construction de l’histoire et de la mémoire de la gauche française. Commence ensuite pour lui une période d’observation et de réflexion. Son activité militante n’est en effet plus aussi intense et Victor Fay se consacre principalement à son travail journalistique.

598 « Fiche FAY, Victor » in J. MAITRON, C. PENNETIER, Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français, Tome XXVII, Quatrième partie : 1914-1939, « E-Fez », Les éditions ouvrières, Paris, 1986, p.271

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o Victor Fay, le marxisme et la révolution
Afin de mieux comprendre l’évolution politique de Victor Fay et le regard qu’il

porte sur les évènements, il convient de faire le point sur son marxisme, de préciser de quelle manière Victor Fay conçoit le parti révolutionnaire, la révolution et la réalisation du socialisme.
Il se réfère en permanence à Marx, notamment dans ses mémoires, pour préciser sa pensée. Il se définit lui-même comme un « marxiste orthodoxe599 » c’est-à-dire qu’il tente de considérer l’œuvre de Marx en tant que telle et non le(s) marxisme(s) qui en sont les interprétations. Victor Fay valorise plus particulièrement l’aspect antiétatique du marxisme que l’on retrouve également dans le luxemburgisme, c’est-à-dire l’idée que l’émancipation des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes. Il oppose alors le socialisme antiétatique de Marx à celui de Ferdinand Lasalle (1825- 1864) qui est lui l’expression du socialisme d’Etat600. Il pense que le marxisme a été dès le début vicié par le lassalisme. La théorie du parti soutenue par Lénine puis par Staline est donc d’inspiration lassalienne et non marxiste : « Lénine revient à la conception lassalienne du parti que Staline conduisit à ses extrêmes conséquences601 ». Le stalinisme est pour lui un système camouflé derrière le nom de Marx602. Victor Fay aurait dit à un colloque « Pour Lénine, le déterminant c’est le parti ; le déterminé c’est la classe ouvrière. Pour Marx, c’est le contraire603 ». Jean- Marie Demaldent affirme qu’il était hostile à la théorie du parti léniniste604. Toutefois, il se réfère fréquemment à Lénine et refusant l’étiquette anti-léniniste, il se déclare « léniniste hétérodoxe605 ». C’est donc le rôle des masses qui prévaut sur tout le reste : les idéologies ont donc une limite car le rôle déterminant revient « au mouvement spontané qui secrète ses propres motivations606 ». Et cela explique le désir de Victor Fay de rester toujours au plus près des masses ouvrières, de ne pas s’isoler politiquement, de ne pas séparer la théorie de la pratique. Il se place dans la tradition antiétatique et libertaire qu’il nomme « marxisme originel », représenté notamment

599 V. FAY, La Flamme et la Cendre, op.cit., p. 237
600 V. FAY, « Lassalisme », in G. LABICA, G. BENSUSSAN Dictionnaire critique du marxisme, Editions PUF, Paris, 1982, p. 648
601 Ibid., p. 648
602 J.-M. DEMALDENT, Préface de Contribution à l’histoire de l’URSS, op.cit., p. 16
603 V. FAY, La Flamme et la Cendre, op.cit., p. 246
604 Entretien avec Jean-Marie Demaldent, op.cit.
605 J.-M. DEMALDENT, Préface de Contribution à l’histoire de l’URSS, op.cit., p. 10
606 V. FAY, La Flamme et la Cendre, op.cit., p. 250

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par Rosa Luxemburg607. Il avait quelquefois, selon Jean Marie Demaldent, des positions presque libertaires608. Ces considérations permettent de mieux comprendre sa position vis à vis de la révolution. Ce sont les masses, le mouvement spontané qui font la révolution. Mais considère à l’instar de Marx que plusieurs mouvements de révoltes sont nécessaires à la réalisation du socialisme : ainsi octobre 1917 n’a été que le début d’une révolution et non pas une révolution totale et complète609. Ainsi une révolution ne se fait pas sans les masses ouvrières ce qui explique le regard qu’il portera sur l’évolution du PSU à divers moments ; par exemple il considère démesuré de considérer le PSU comme un parti révolutionnaire en 1963. Il ne faut pas comprendre par là que Victor Fay rejette le côté révolutionnaire du PSU mais qu’il le considère comme trop en avance, « trop à gauche » par rapport au niveau de conscience des travailleurs de l’époque610. De fait, comme nous le verrons par la suite, Victor Fay est à la fin de sa vie autogestionnaire et se dit « conseilliste », ce que confirme Jean-Marie Demaldent611. Il explique ainsi que les exemples à suivre sont les soviets de 1917-1918, la Commune de Paris de 1871612. Les conseils ouvriers doivent être les seules structures organisant la société socialiste. Ainsi, certains autogestionnaires ont donné « à celles des expériences où un isolat démocratiques se constituant au sein d’une société libérale ou socialiste jugée anti-démocratique le nom de « conseillisme » 613». Victor Fay reste jusqu’à la fin de sa vie un révolutionnaire convaincu. Tout en concevant l’autogestion comme un instrument de transition au socialisme, il précise que cela n’implique pas de mettre de côté la révolution : « l’idée que l’on peut faire l’économie de la révolution prolétarienne, grâce à l’autogestion est une dangereuse illusion614 ».

607  V. FAY, La Flamme et la Cendre, op.cit., p. 247
608  Entretien avec Jean-Marie Demaldent, op.cit.
609  V. FAY, La Flamme et la Cendre, op.cit., pp. 242-244 passim
610  Ibid., p. 258
611  Entretien avec Jean-Marie Demaldent, op.cit.
612  V. FAY, La Flamme et la Cendre, op.cit., p. 257
613  M.-G. DEZÈS, « L’utopie réalisée : les modèles étrangers mythiques des autogestionnaires français », in L’autogestion. La dernière utopie ?, op.cit., p. 32
614 Notes tapuscrites de Victor Fay, 1975, Périodiques du PSU, « F delta 1798/1/2 », Fonds Victor Fay, BDIC

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Chapitre IV : Victor Fay et le Parti socialiste SFIO : à la recherche d’une autre gauche

Victor Fay adhère à la SFIO peu de temps après sa rupture avec le Parti communiste, au même moment que d’autres membres du groupe Que Faire ?.
Après la guerre, il travaille quelque temps en tant que rédacteur en chef adjoint de Lyon-Libre avant de retourner à Paris où il s’installe avec sa famille au 130 boulevard Murat dans le 16e arrondissement. Il fait alors franciser son nom et se fait officiellement appeler Victor Fay à partir de 1958615. Sa femme travaille alors dans un cabinet d’avocats. Il poursuit jusque dans les années 1960-1970, une activité militante au sein de la SFIO, du Parti socialiste autonome (PSA) et du Parti socialiste unifié (PSU) et collabore à de nombreux journaux. Commence ensuite pour lui une période d’observation et de réflexion.

Il convient donc de prendre en compte le rôle joué par Victor Fay au sein du Parti socialiste SFIO et de montrer qu’il ne s’adapte que difficilement au sein de ce parti du fait de sa formation communiste et de ses convictions personnelles. A partir du début des années 1950, il critique de plus en plus vivement la direction prise par la SFIO. L’arrivée de Guy Mollet au poste de premier secrétaire du parti et sa politique concernant la question algérienne ne font que renforcer ce sentiment. De plus en plus hostile à la direction du parti, il participe à la création du Parti Socialiste Autonome en 1958. Le présent chapitre met en exergue sa position minoritaire au sein de la SFIO.

615 Francisation par décret du 3 juillet 1958, Bureau du Sceau, Ministère de la justice, « Dossier de naturalisation par décret n° 10.600X30 de Ladislas Faygenbaum », BB/11/13032, Archives Nationales Voir : Annexe 1

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1. Du Front Populaire à la Seconde guerre mondiale : itinéraire d’une marginalisation

La période allant de sa rupture avec le Parti communiste au début de la Seconde guerre mondiale est pour Victor Fay marquée par la solitude. Ne se sentant pas à l’aise au Parti socialiste et refusant l’autoritarisme du PCF, il est de plus en plus marginalisé au sein de la gauche française. Il adopte une attitude très critique à l’égard des deux grands partis de la gauche : leur action face à la montée des extrêmes est jugée inefficace voire erronée. L’étude de cette période se base principalement sur des écrits postérieurs de Victor Fay et sur le journal Que Faire ? auquel il participe activement et dont il partage en grande partie l’opinion616.

1.1.Les prémisses du Front Populaire

1.1.1 Pour ou contre l’unité d’action
Bien que favorable à l’unité entre les différentes forces de la gauche, Victor Fay

exprime souvent son désaccord face à sa réalisation et cela dès les premiers temps de son engagement en Pologne, réfractaire au « front unique » ordonné par Lénine en 1921617. D’autre part, bien que plein d’«enthousiasme et d’admiration pour ce mouvement spontané618 », son appréciation du Front populaire est majoritairement négative.

Cette critique se manifeste dès les origines du Front populaire, face aux évènements du mois de février 1934 : le 6 février, une manifestation se déclenche sous couvert de lutte contre la corruption du gouvernement Daladier, mêlant des militants d’extrême- droite membres des Croix de feu et des communistes membres de l’ARAC (Association d’anciens combattants républicains dirigée par des communistes)619. Victor Fay explique ne pas avoir assisté à cette manifestation qu’il trouve « maladroite et risquée 620». Elle manque en effet de coordination et symbolise plus

616 V. FAY, La Flamme et la Cendre, op.cit., pp. 118 - 147
617 Ibid., p. 31
618 Ibid., p. 128
619 S. WOLIKOW, Le Front Populaire en France, Editions Complexes 1996, Bruxelles, p.59 
620 V. FAY, La Flamme et la Cendre, op.cit., p. 106

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« le danger fasciste menaçant contre le régime républicain621 ». Il fait cependant partie de la contre-manifestation du 9 février qui est brutalement réprimée par les forces de l’ordre : Victor Fay explique qu’il y avait à peu près un policier par manifestant622. Le bilan est lourd : quatre morts, des centaines de blessés, des milliers d’arrestations623. La manifestation et les grèves du 12 février mobilisant un public aspirant à l’unité de la gauche et à la défense de la République, ouvrent la voie à l’unité d’action. Le pacte unitaire entre la SFIO et le PCF est en effet signé le 27 juillet 1934 ce qui, dans un premier temps semble satisfaire Victor Fay et les membres de Que faire ? : « À Que Faire ?, nous avions toutes les raison de nous réjouir : l’unité d’action qui nous défendions était devenue réalité624 ». Cette signature est une innovation politique, un tournant dans l’histoire des relations entre la SFIO et le PCF puisqu’elle implique un changement dans les comportements des deux partis. On assiste en effet à un revirement dans les analyses politiques des communistes ; Staline demande l’alliance avec les radicaux et Thorez déclare l’attachement des communistes à leur nation. « Là nous n’étions plus d’accord », explique Victor Fay, qui refuse l’alliance avec les radicaux, représentants de la « bourgeoisie »625. Ainsi, Que Faire ? déclare en janvier 1935 : « ce n’est pas l’unité du prolétariat que représente cette fusion mais c’est l’unité avec la bourgeoisie 626 ». La direction du journal déplore l’alliance des tendances réformistes des deux partis à laquelle elle oppose « l’unification des tendances révolutionnaires qui se manifestent dans mouvement ouvrier » qui est la seule unité « souhaitable et nécessaire 627». En effet, le mot d’ordre « front populaire » ne fait pas immédiatement l’unanimité et bouscule les attitudes idéologiques de la gauche française et internationale628. Jusqu’à la veille du Front Populaire, Victor Fay et ses camarades y sont opposés et en janvier 1936 la rédaction de Que Faire ? déclare : « Nous considérons cette fusion sur une base réformiste comme un grave recul par rapport au congrès de Tours de 1920629 ».

621 S. WOLIKOW, Le Front Populaire en France, op.cit., p. 57 
622 V. FAY, La Flamme et la Cendre, op.cit., p.123
623 S. WOLIKOW, Le Front Populaire en France, op.cit., p. 66 
624 . FAY, La Flamme et la Cendre, op.cit., p. 124
625 Ibid., p. 125
626 « Le problème du parti unique », Que Faire ? Revue communiste, n°1(3), Janvier 1935, p. 2 
627 Ibid., p. 3
628 S. WOLIKOW, Le Front Populaire en France, op.cit., p. 83
629 « Vers le parti unique », Que Faire ? Revue communiste, n°13, janvier 1936, p. 5

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1.1.2. Les vicissitudes du Parti communiste
Le front unique a pour origine la nécessité de se défendre contre le danger fasciste

grandissant. La perspective révolutionnaire prônée jusque-là par le PCF s’estompe au profit « d’une phase antifasciste à caractère défensif 630 » : le parti abandonne l’internationalisme et retourne à la tradition jacobine nationale. Pour Victor Fay tout est balayé d’un coup, pour l’unité nationale, la défense de l’URSS et contre le danger de guerre : « c’était la réconciliation de l’ouvrier révolutionnaire avec son passé national631 » que Jacques Duclos interprète également comme « la réconciliation entre le drapeau tricolore et le drapeau rouge632 ». De ce fait le Parti socialiste et le PCF s’allient dans cette lutte contre le fascisme et pour la défense de l’URSS. C’est aussi pour les communistes l’occasion d’intégrer la gauche française (non communiste) et d’y exercer une influence633. L’objectif premier n’est donc plus la révolution puisque les communistes acceptent de faire partie du système politique français.

Victor Fay met en exergue le brusque changement de positions opéré alors par le PCF, sur les ordres de Moscou, qui doit « passer d’un coup de la lutte contre le « social fascisme » à l’alliance avec le Parti socialiste qui a cessé d’être, d’un jour à l’autre, le « principal soutien social de la bourgeoisie634 ». Le PCF se caractérise alors par les vicissitudes de sa ligne politique. En effet, comme le note Victor Fay, « c’est une attitude purement communiste : on change, mais on ne le dit pas et on ne dit surtout pas pourquoi 635». L’initiative de ce revirement vers l’unité a été attribuée à Maurice Thorez mais cela aurait été, selon Victor Fay « pour le présenter comme le chef d’un parti indépendant de Moscou636 ». Or, comme le souligne Serge Wolikow, si, « avec toute l’influence, tous les talents qu’il (Maurice Thorez) avait, il a été effectivement l’ouvrier désigné du Front Populaire, c’est seulement parce que Staline l’avait voulu637 ». Un tel tournant n’est en effet possible qu’avec l’approbation, sinon sur l’initiative de Moscou. Les négociations menant au pacte d’unité d’action du 1934

630 S. WOLIKOW, Le Front Populaire en France, op.cit., p. 83
631 V. FAY, La Flamme et la Cendre, op.cit., p. 126
632 M. WINOCK, La Gauche au pouvoir. L’héritage du Front Populaire, Editions Bayard, Paris, 2006, p. 43
633 Ibid., p. 41
634 V. FAY, « Nous, les opposants au sectarisme », Tribune socialiste, 29 avril 1976
635 V. FAY, La Flamme et la Cendre, op.cit., p. 154
636 Ibid., p. 124
637 M. WINOCK, La Gauche au pouvoir. L’héritage du Front Populaire, op.cit, 2006, p. 40

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ne se font qu’après le « feu vert de Moscou638 ». L’avènement du Front Populaire met le PCF face à un défi. Sa participation ne doit pas remettre en question son identité idéologique et sociale et doit rassurer l’Internationale communiste sur la fermeté idéologique du parti en continuant à affronter la SFIO sur des questions doctrinales. Pourtant Maurice Thorez, malgré sa fidélité à Staline, semble se réjouir d’incarner « l’avant-garde d’un peuple uni » et penche pour la participation au gouvernement Blum639. Mais, comme le note Jacques Julliard, « le Front Populaire n’a pas été décidé à Paris, mais à Moscou640 ».

1.1.3. Ni PC, ni SFIO
L’attitude de Léon Blum est par ailleurs vivement critiquée par la rédaction de Que

faire ?. Toutes ses actions et ses déclarations sont analysées comme l’expression d’une attitude petite-bourgeoise. Ainsi Léon Blum veut défendre l’URSS non pas parce qu’elle est le pays de la dictature prolétarienne, le pays de la révolution, mais pour protéger les intérêts de la bourgeoisie française641. Les moyens qu’il préconise sont jugés « stériles et inefficaces 642 ». En effet Léon Blum incarne la figure du bourgeois intellectuel, honni par les communistes, qui correspond très bien au front populaire, « combinaison interclasses de toutes les composantes, de la bourgeoisie éclairée au prolétariat643 ».

Les critiques de Victor Fay à partir de 1934-1935 révèlent que celui-ci rejette à la fois la politique du PCF et de la SFIO. La signature du pacte entre Laval et Staline en mai 1935, qui provoque un certain trouble au sein des militants communistes français, ne fait que renforcer ce sentiment et les deux partis sont alors amalgamés et critiqués de concert : Léon Blum et Jacques Doriot ont ainsi « deux positions de deux pacifistes petits bourgeois, soutenant tantôt l’une, tant l’autre fraction de la bourgeoisie, semant l’illusion dans les masses sur la possibilité d’assurer la paix ou de réaliser le désarmement sans la révolution prolétarienne644 ». Ce double rejet est tout à fait

638 V. FAY, La Flamme et la Cendre, op.cit., p. 124
639 J. JULLIARD, Les gauches françaises, 1762 – 2012, Histoire, politique et imaginaire, op.cit., p. 550
640 Ibid., p.532
641 « Les deux ans à la chambre », Que Faire ? Revue communiste, n°4, Avril 1939, p. 21
642 Ibid., p.22
643 J. JULLIARD, Les gauches françaises, 1762 – 2012, Histoire, politique et imaginaire, op.cit., p. 553
644 « La lutte contre le pacte franco-soviétique », Que Faire ? Revue communiste, n°6, Juin 1935, p. 12

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significatif puisqu’il explique la marginalisation politique de Victor Fay et son insertion dans un courant minoritaire à gauche à la veille de la Seconde guerre mondiale.

1.2. Le Front Populaire : une critique

« Ceux qui font la révolution à demi ne font que creuser leur tombeau »
Saint-Just 645

Le Front Populaire est un « processus multiforme de mobilisation646 » électorale, syndicale et revendicative qui se caractérise par ses conquêtes symboliques qui marquent la mémoire sociale et politique de la France – les 40 heures, les congés payés, les conventions collectives, les accords Matignon – et en font un moment exceptionnel qui « représente l’apogée de la civilisation ouvrière en France647 ». Il semble pourtant décevoir Victor Fay dès les premiers abords et cela malgré son admiration pour la spontanéité du mouvement. Ainsi, « l’euphorie consécutive à la victoire de la gauche, aux grèves, aux occupations et aux accords Matignon du 7 juin 1936 ne dur[e] pas longtemps648 ».

1.2.1. Un programme modéré
Les périodes de front populaire se caractérisent souvent par un programme modéré

étant donné qu’un tel rassemblement doit tenir compte des revendications et des exigences parfois contradictoires de plusieurs courants politiques. Cette modération ne satisfait pas Victor Fay, à peine sorti du monde communiste et encore bien imprégné de sa rigidité idéologique et de la radicalité de ses revendications.

Il note que le programme du Front populaire est « bien anodin et n’accordait pas grand-chose aux ouvriers 649 ». Le comparant au programme commun de

645 Saint-Just cité par V. FAY in « Nous, les opposants au sectarisme », Tribune socialiste, 29 avril 1976, p.2 ( voir : Œuvres complètes, Saint-Just, éd. Gallimard, coll. Folio histoire, 2004, p. 667)
646 F. MONIER, « Le Front Populaire » in J.-J. BECKER et G. CANDAR, Histoire des gauches en France, Vol. 2, Le XXe siècle à l’épreuve de l’histoire, Editions La Découverte, Paris 2005, p. 246
647 J. JULLIARD, Les gauches françaises, 1762 – 2012, Histoire, politique et imaginaire, op.cit., p. 535
648 Ibid., p. 540
649 V. FAY, La Flamme et la Cendre, op.cit., p. 128

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gouvernement de 1976, il décrit le programme de rassemblement populaire de 1936 comme « pâle et creux (…) vite dépassé par les exigences et les pressions des travailleurs 650 ». Ainsi on retrouve à plusieurs reprises, dans les articles de Que Faire ?, le thème de l’illusion provoquée par le Front populaire, en opposition avec la « réalité » proposée par l’équipe du journal. Les mesures du Front populaire sont considérées comme partielles, symboliqueset illusoires tandis que Que Faire? souhaite des « garanties réelles et un contrôle effectif »651. Le programme « prend soin de ne pas heurter les principales couches sociales et les communistes préconisent que rien n’y soit inscrit qui puisse gêner la petite bourgeoisie radicale652.

L’équipe de Que Faire ? désapprouve également le programme du Front Populaire. En effet le Programme commun de rassemblement populaire, rendu public le 9 janvier 1936 préconise le désarmement et la défense de la sécurité collective impliquant la nationalisation des industries de guerre et la suppression du commerce privé des armes653 ». Or, Que Faire ? s’oppose à ce désarmement et à ce pacifisme à la veille de la guerre – les masses prolétariennes doivent être armées contre des bandes armées : « Mais le Front Populaire se dresse avec énergie contre le moindre pas dans cette direction et il vote toutes les mesures empêchant l’armement des citoyens654 ».

1.2.2. La guerre d’Espagne : une critique de la non-intervention
L’attitude du Front Populaire durant la guerre d’Espagne constitue également une problématique importante. En effet, la question espagnole sollicite le Front populaire dans son ensemble, depuis la formation d’un Front populaire sur l’exemple français en Espagne à la rébellion militaire conservatrice du 18 juillet 1936655 et à la guerre civile qui s’ensuit. Victor Fay et ses camarades de Que Faire ? sont partisans de l’intervention soutenant d’abord la politique stalinienne des deux étapes qui consiste à battre le général Franco et à consolider la République et ensuite réaliser de grandes réformes économiques et sociales, mais se trouvent rapidement déçus par l’attitude de Staline « qui en apparence, soutenait l’intervention, mais en réalité n’intervenait qu’au

650 V. FAY, « Nous, les opposants au sectarisme », Tribune socialiste, 29 avril 1976
651 « Soupapes de sureté ou garanties réelles », Que Faire ? Revue communiste, N°15, Mars 1936, p. 3 
652 J. JULLIARD, Les gauches françaises..., op.cit., p.708
653 S. WOLIKOW, Le Front Populaire en France, op.cit., p.117
654 « Soupapes de sureté ou garanties réelles », Que Faire ? Revue communiste, N°15, Mars 1936, p. 3 
655 Ibid., p. 211

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compte-gouttes656 ». D’autre part ils s’opposent à la politique de non-intervention appliquée par la France du Front populaire : Léon Blum souhaite maintenir l’alliance avec le Britanniques afin de consolider une alliance antifasciste, ce qui implique la non-intervention, que Victor Fay considère comme « un handicap grave, diminuant les chances de succès657 ». Cette non-intervention en Espagne s’intègre pour Léon Blum dans un processus diplomatique dont le but est « le règlement général de la paix » y compris avec l’Allemagne hitlérienne 658 , mais également dictée par l’exigence de cohésion au sein du Front Populaire659. C’est pour Victor Fay, le signe avant-coureur du renforcement des forces fascistes en Europe et d’un inévitable affrontement armé. Mettant en perspective le moment du Front populaire avec le programme commun de gouvernement de 1976, il dit ceci : « En venant en aide à la Révolution espagnole, en brisant l’intervention hitléro-fasciste, au lieu de se réfugier dans la « non-intervention », le gouvernement du Front populaire, allié à l’URSS et malgré l’abstention du gouvernement conservateur britannique, aurait pu infliger une défaite cuisante aux porteurs du fascisme et de la guerre660 ». L’attitude du Front populaire face à la guerre d’Espagne et les hésitations du gouvernement sont perçues comme des facteurs aggravant la montée des forces fascisantes en Europe. Il met en accusation ces comportements « lâches » qui « ont renforcé le camps fasciste, affaibli les démocraties occidentales, exposé la Pologne, la France puis l’URSS à une attaque foudroyante, en favorisant les puissances de l’Axe et leur volonté de conquête661 ». Il convient toutefois de noter que Victor Fay lui-même décide de ne pas partir en Espagne, malgré ses « problèmes de conscience », par peur de l’élimination : deux de ses amis, Max Mallet et Marc Firmignac 662, ont été assassinés par des agents du Guépéou663, police d’État de l’Union soviétique qui remplace la Tcheka à partir de 1922.

656 V. FAY, La Flamme et la Cendre, op.cit., p.149
657 V. FAY, La Flamme et la Cendre, op.cit., p. 151
658 S. WOLIKOW, Le Front Populaire en France, op.cit., p. 213
659 M. WINOCK, La Gauche au pouvoir. L’héritage du Front Populaire, Editions Bayard, Paris, 2006, p.115
660 V. FAY, « Nous, les opposants au sectarisme », Tribune socialiste, 29 avril 1976, p. 2
661 V. FAY, La Flamme et la Cendre, op.cit., p. 153
662 Ibid., pp. 147-148
663 En russe Государственное политическое управление ; littéralement : « Direction politique principale »

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1.2.3. Un bilan négatif
La critique du Front Populaire se fait plus acerbe au moment du bilan. Ainsi dès

l’automne de l’année 1936, le régime est en crise et l’enthousiasme laisse place à une certaine désillusion664. Dès l’été 1936 le gouvernement doit faire face à la fuite des capitaux et la dévaluation du franc est annoncée le 25 septembre665. André Ferrat s’exclame dans Que Faire ? : « Mais où sont les conquêtes de juin ? Annihilées, tournées, inappliquées… la hausse du coût de la vie depuis juin annule pratiquement l’augmentation des salaires ; et la dévaluation du franc – sans échelle mobile pour pallier ses effets sur la classe ouvrière – suscitera inévitablement une nouvelle augmentation des prix. ( …) C’est ce que Léon Blum, dans son discours de Lens appelle accroître le pouvoir d’achat des masses666 ». La dévaluation est également critiquée par les communistes qui pointent du doigt le manque de réformes fiscales667. Victor Fay confirme que l’évolution du Front populaire donne lieu à de nombreux débats au sein du journal. Les conquêtes de juin 1936 semblent illusoires puisque dès la fin de l’été, les prix recommencent à grimper, « grignotant les avantages obtenus par les travailleurs668 » donnant lieu au « désenchantement » et à la désillusion de la classe ouvrière. En effet l’évolution de la politique économique, principal indicateur des difficultés grandissantes du gouvernement, est « la preuve que le Front populaire est retombé dans les ornières des gouvernements radicaux, trahissant ainsi les engagements publics pris tout au long de la campagne669 ».

Ainsi « au printemps 1937, on était revenu au niveau de vie d’avant les accords de Matignon670 ». Pour lui, le Front populaire n’est pas allé assez loin du fait de son alliance avec les « forces réformistes » et cela a contribué à « désamorcer l’élan populaire et à favoriser le retour en force de la réaction ». Pour Victor Fay, il aurait fallu réformer la Banque de France et limiter les prérogatives du Sénat671. Mais il

664 S. WOLIKOW, Le Front Populaire en France, op.cit., p.207
665 Ibid., p. 242
666 A. FERRAT, « La crise du Front Populaire », Que Faire ? Revue communiste, N°23, novembre 1936, p. 3
667 S. WOLIKOW, Le Front Populaire en France, op.cit., p. 243
668 V. FAY, La Flamme et la Cendre, op.cit., p. 151
669 S. WOLIKOW, Le Front Populaire en France, op.cit., p. 207
670 V. FAY, La Flamme et la Cendre, op.cit., p. 151
671 Ibid., p. 152

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convient de noter que les radicaux, les socialistes et les communistes s’accordent sur un programme modéré et que seuls les minoritaires, comme Victor Fay, les membres de Que Faire ? ou de la Bataille Socialiste, sont activistes et maximalistes. Le programme du Front populaire est d’autre part principalement réformiste et tente d’améliorer la société et non pas, comme le propose le communisme, de la révolutionner.

Le bilan du Front populaire illustre ainsi bien l’histoire du socialisme dans l’entre- deux-guerres, et même jusqu’ en 1981, « animée par le dialogue impossible, et pourtant inévitable, entre l’esprit d’orthodoxie et le principe de réalité672 ». C’est en tout cas ce qui ressort de la critique exprimée par Victor Fay qui se fonde principalement sur le caractère réformiste du mouvement. L’historien Ernest Labrousse, dans une interview pour L’Action en 1966 rapportée par Victor Fay, expliqueque «les classes dirigeantes sont restées en place(…), le contrôle des moyens de production est resté entre les mains du capitalisme » et que « les accords Matignon ne marquent nullement la capitulation du patronat devant la société sans classes qu’il n’est nullement question d’instituer » 673 : il n’y a donc pas eu de révolution à proprement parler.

Il accuse le Front populaire et par là le PCF, la SFIO et également l’Union soviétique d’avoir contribué à la détérioration de la situation internationale car pour lui 1936 « offrait d’autres perspectives, une autre issue que la guerre674 ». Or que ce soit du point de vue de la politique intérieure ou du point de vue des relations internationales, le Front populaire semble avoir échoué, ainsi que le confirme Michel Winock : « Le Front Populaire a été un échec politique, économique et aussi un échec de l’objectif premier du Front : faire pièce au fascisme. Car le vrai fascisme était à l’extérieur, ce que d’aucun n’a voulu voir675 ».

672 J. JULLIARD, Les gauches françaises, op.cit., p. 526
673 E. LABROUSSE, « Trente ans après la victoire du Front Populaire », L’Action, juin-juillet 1966 in V. FAY, Contribution à l’histoire du mouvement social français, L ‘Harmattan, Paris, 1997, p. 44
674 V. FAY, « Nous, les opposants au sectarisme », op.cit., p. 2
675 M. WINOCK, La Gauche au pouvoir. L’héritage du Front Populaire, op.cit., p. 162

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1.3. Face à la guerre : solitaire dans la lutte

L’attitude PCF et de la SFIO face à la guerre ne satisfait guère Victor Fay. Exclu du PCF, mal intégré à la SFIO, ne se sentant à l’aise nulle part, il se retrouve marginalisé. L’imminence de la guerre renforce cette position puisque Victor Fay, ses camarades de Que faire ? et de Bataille socialiste sont seuls à vouloir se battre. Il parle ainsi de l’isolement des partisans de la guerre 676 et les mots « isolé » et « isolement » reviennent à plusieurs reprises dans ses mémoires. Cet isolement est également dû à son statut d’intellectuel et d’étranger : il explique qu’au sein de l’unité de son régiment, il est « le seul « intellectuel » et « le seul étranger – naturalisé certes, mais étranger…677 ». Bien que le programme commun du Front populaire fasse de la défense de la paix le principe directeur de sa politique étrangère, les différents courants de la gauche française expriment des opinions divergentes concernant la situation internationale678.

Hors du Parti communiste, Victor Fay s’est retrouvé au chômage et a dû rapidement trouver du travail. On lui conseille de s’adresser au syndicat des correcteurs d’imprimerie, «refuge des anarcho-syndicalistes, des communistes dissidents et des révolutionnaires marginaux qui n’avaient pas de quoi vivre679 ». Selon son dossier de naturalisation, il aurait en effet de 1936 à 1939, été correcteur dans diverses sociétés d’imprimerie 680 . Il explique avoir travaillé en 1938 à l’Imprimerie nouvelle, petite coopérative de production de journaux syndicaux et son dossier indique qu’il aurait ensuite travaillé du 1er mai au 1er septembre 1939 à l’imprimerie spéciale de l’Information, 132, rue de Montmartre à Paris. Ce travail à l’Imprimerie nouvelle lui permet de s’intégrer, de se sentir à sa place. Il ne mentionne pas dans ses mémoires, son travail jusqu’à la guerre et indique simplement que son imprimerie ferme au cours de l’année 1939681 : il est en effet inscrit au fonds de

676 V. FAY, La Flamme et la Cendre, op.cit., p. 168
677 Ibid., p. 169
678 S. WOLIKOW, Le Front Populaire en France, Editions Complexes 1996, Bruxelles, p. 209
679 V. FAY, La Flamme et la Cendre, op.cit., p. 142
680 Lettre du Préfet de Police au délégué du secrétaire d’Etat à l’Intérieur, le 07 juillet 1944, Dossier de Naturalisation 10.600 X 30., « BB/11/13032 », A.N.
681 V. FAY, La Flamme et la Cendre, op.cit., p. 167

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chômage du XVIe arrondissement le 10 novembre 1939 et cela jusqu’au 4 décembre682. Ses choix politiques ont donc des conséquences professionnelles.

Victor Fay passe l’été 1939 dans une petite maison à Fontainebleau avec sa famille. Il décide de rentrer à Paris à la suite de l’annonce du Pacte germano-soviétique le 23 août. Sa fille est envoyée dans une pension parisienne et sa femme travaille comme auxiliaire des PTT (Sigle de l’Administration des Postes, Télégraphe(s) et Téléphone(s) jusqu’en 1959)683.

Partisan de la guerre684, Victor Fay se retrouve marginalisé. Il est mobilisé en 1940 comme l’indique son dossier de naturalisation : « reconnu apte au début des hostilités de 1939-1940, il a été mobilisé au 32e régiment d’artillerie du Fort de Charenton685 ». Il souligne que lorsque commence l’offensive allemande, le 10 mai 1940, les Français dans leur grande majorité, sont hostiles à la guerre. Les militants communistes sont contre car elle est pour eux le terrain d’affrontement des puissances impérialistes : « nous n’allons pas nous faire trouer la peau pour Hitler ou Daladier. Ou se faire casser la gueule pour la bourgeoisie française686 », aurait expliqué un ouvrier communiste à Victor Fay. La SFIO est quant à elle face à une crise interne. Au Congrès de Nantes en 1939, le parti se scinde en deux courants : les partisans de Léon Blum, d’abord non interventionnistes puis adeptes d’une politique de fermeté face à l’ennemi nazi, rejoignent plus tard la Résistance et d’un autre côté, les pacifistes derrière Paul Faure (1878-1960), favorables à la négociation et qui collaborent ensuite au gouvernement de Vichy. Que Faire ? et Bataille Socialiste insistent sur le caractère antifasciste de la guerre et la nécessité d’une intervention. Victor Fay souligne d’ailleurs que c’est ce qu’affirmait, quelques mois auparavant, le Parti communiste687. Avec ses camarades, il critique durement le pacifisme prôné par les socialistes, qui avait déjà poussé nombre de ses militants vers le communisme après la paix de Brest-Litovsk en 1918688.

682 Lettre du Préfet de Police au délégué du secrétaire d’Etat à l’Intérieur, le 07 juillet 1944, Dossier de Naturalisation 10.600 X 30, « BB/11/13032 », A.N
683 V. FAY, La Flamme et la Cendre, op.cit., pp. 167-168
684 Ibid., p.139
685 Lettre du Préfet de Police au délégué du secrétaire d’Etat à l’Intérieur, le 07 juillet 1944, Dossier de Naturalisation 10.600 X 30., « BB/11/13032 », A.N.
686 V. FAY, La Flamme et la Cendre, op.cit., p. 169
687 Ibid., p. 171
688 M. WINOCK, La Gauche au pouvoir. L’héritage du Front Populaire, op.cit., p. 115

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Il convient également de s’attarder sur l’attitude ambivalente des communistes qui sont, comme le souligne Michel Winock, ni pacifistes, ni bellicistes mais staliniens689. Leur changement d’attitude est en effet intrinsèquement lié aux ordres de Moscou lesquels sont dictés, comme le montre Silvio Pons, par l’opportunisme et l’insécurité de Staline. L’alliance avec Hitler est pour Staline une alternative envisageable, et cela depuis 1936. Cela lui permet en effet de ne pas impliquer l’URSS dans la guerre, de la protéger d’une attaque combinée de l’Allemagne et du Japon. Son but est également de provoquer l’attrition mutuelle des forces impérialistes et d’étendre son influence en Europe de l’Est690. Ainsi le pacte avec Hitler est bien l’illustration que l’antifascisme était avant tout pour Staline une ligne stratégique destinée à servir les intérêts de l’Union Soviétique et abandonnée au nom de ces mêmes intérêts quelques années plus tard691. La ligne politique du Komintern et le Pacte Molotov-Ribbentrop sont de ce fait source de consternation et de confusion au sein des partis communistes européens et cela non pas pour des raisons purement politiques mais également idéologiques : le pacte les prive de leur identité antifasciste692. Mais cela n’ébranle pas pour autant leur obédience à l’URSS. Ainsi « tant que Staline a pu croire en une alliance avec les démocraties à même de juguler Hitler, ils ont été de fervents « antifa » favorables à la défense nationale, à l’effort en matière d’armement, et des antimunichois résolus. (…) Quand Staline s’avisera de signer le pacte avec Hitler (…), les communistes, malgré leur désarroi, et à l’exception de quelques-uns, se mirent à entonner un nouvel air pacifiste contre la « guerre impérialiste693 ». En dépit de la gravité de l’événement, le choc éprouvé par les militants, les cas de dissidences sont en effet relativement peu nombreux ainsi qu’en témoigne Victor Fay : « les ruptures publiques furent rares parmi les militants responsables que j’ai connus, à part Paul Nizan et Vital Gayman694 ». La réaction des militants communistes face au pacte est d’autre part tout à fait significative. Elle est la consécration de la culture politique stalinisée, mélange de discipline stricte, de loyauté à toute épreuve et de maîtrise de soi empêchant les militants d’exprimer et même de développer des opinions divergentes. Les militants communistes sont très attachés à l’URSS ; Le Parti communiste est dissous par le

689 Ibid., p.124
690 S. PONS, The Global Revolution, op.cit., p. 92
691 Ibid., p. 96
692 Ibid., p. 94
693 M. WINOCK, La Gauche au pouvoir, op.cit., p. 124 694 V. FAY, La Flamme et la Cendre, op.cit., p. 168

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gouvernement Daladier le 26 septembre 1939 et la presse communiste est interdite en France ce qui ne fait que renforcer ce lien supranational. De ce fait les communistes ne perçoivent pas la gravité de la situation et le pacte apparaît comme nécessaire à la défense de l’URSS695. C’était en percevant cette dangereuse évolution du régime que Victor Fay avait quitté le parti trois ans plus tôt. Car le pire est bien l’inconscience du danger. Au moment de la Libération, les Soviétiques seront perçus comme des sauveurs et le Parti communiste bénéficie d’un soutient considérable. Victor Fay reste lui campé sur ses positions : « le point de non-retour était dépassé. Je n’étais pas disposé à passer l’éponge et à revenir sur mes critiques696 ».

L’armistice est signé : il est démobilisé le 25 juin. Sa famille quitte leur domicile parisien à la fin de l’année 1941. A leur retour, en 1946, l’appartement est vide, les autorités allemandes ont saisi le mobilier ainsi que toute la bibliothèque et les écrits de Victor Fay. Il rejoint sa famille et ses camarades à Toulouse. Dans sa correspondance avec François Bondy (1915-2003), Pierre Lochak, un ami de Victor Fay et collaborateur de Que Faire ? qui le loge à Toulouse, témoigne de la présence de celui-ci et de sa femme et de Georges Kagan entre juillet et août 1940 : « Moi pour le moment je reste ici avec Victor et Georges697 ». Ils sont à Lyon en 1941698. Les Renseignements généraux dans un rapport datant de février 1944, notent également que Victor Fay et sa famille vivaient à Paris au 56, rue Raynouard dans le 16e arrondissement et ont « quitté cette adresse fin 1941 sans expliquer où ils se rendaient (…). Le service des statistiques indique qu’il se trouverait actuellement dans la région de Marseille699 ». Il part ensuite pour Marseille où sa femme a trouvé du travail dans une agence de voyages. Il est employé comme correcteur à Paris-Soir. Voulant monter un réseau politique, il participe à la constitution d’« un des noyaux de la résistance politique à Marseille ». En novembre 1942, les Allemands se rapprochent de Marseille. Il se replie sur Avignon puis sur Le Chambon-sur-Lignon où il noue des contacts avec les Mouvements unis de la Résistance (MUR). C’est à ce moment-là qu’il découvre le village de Fay-sur-Lignon où il va s’approvisionner. Début 1944, il

695 S. PONS, The Global Revolution, op.cit., p. 100
696 V. FAY, La Flamme et la Cendre, op.cit., p.173
697 Lettre de Pierre Lochak à François Bondy, Toulouse, 18 août 1940, Lettres envoyées par P. Lochak à François Bondy pendant la guerre communiquées par Danièle Lochak.
698 Lettre de Pierre Lochak à François Bondy, Lyon, du 24 juin au 18 octobre 1941, Lettres envoyées par P. Lochak à François Bondy pendant la guerre communiquées par Danièle Lochak.
699 Rapport de la Préfecture de Police – Direction générale des Renseignements généraux sur FAYGENBAUM, Ladislas, le 17 février 1944, p. 2

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est chargé de préparer un journal clandestin pour les Mouvements unis de la Résistance dont il devient rédacteur en chef, L’appel de la Haute-Loire. En 1943, il rencontre Alfonso Leonetti (1895-1984), ancien membre du Parti communiste italien (PCI) exclu en 1931 et réfugié en France. Il reprendra sa place au sein du PCI en 1962 et travaille à la commission de l’histoire du PCI à la réhabilitation des victimes communistes du stalinisme. Victor Fay passe « la fin de l’Occupation entre Chambon, Lyon et le Puy » (Puy-en-Velay) tout en restant en contact avec André Ferrat, fixé à Lyon. Il reçoit une aide précieuse de la part des habitants de la région, notamment Emile Rousset et Aimé Royet, tout deux instituteurs : « Une amitié s’est nouée là qui a duré jusqu’à la mort de Rousset et surtout d’Aimé Royet en 1988700 ». Il est ensuite appelé à Lyon et devient le rédacteur en chef de Lyon-Libre, organe du Mouvement de Libération nationale (MLN).

Il retrouve la trace de sa famille en Pologne. Son père est mort pendant l’hiver 1942-1943: on a raconté à Simone Peyrin-Fay701 qu’il portait alors un manteau d’hiver coûteux et que deux officiers allemands lui ont demandé de le leur donner et que, suite à son refus, ils l’ont fusillé. Une lettre de sa mère lui apprend que sa sœur Anna, son mari et leur fille Christine sont morts exécutés en janvier 1944 dans les camps de concentration, comme le confirme Simone Peyrin-Fay702. Seuls restent en vie sa mère et son neveu Stefan qu’il rapatrie à Lyon durant l’hiver 1945.

700 V. FAY, La Flamme et la Cendre, op.cit., p.182
701 Entretien avec Simone Peyrin-Fay, le 23 mai 2014 à son domicile.702 Ibid.

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2. Victor Fay et la SFIO (1944-1958) : l’impossible adaptation

Ce qui a sans doute arrêté beaucoup d’hommes nouveaux devant le Parti socialiste, c’est son passé. L’image que nous gardons de lui n’était pas engageante. Nous l’avons connu faible et désarmé, plus prodigue de parole que curieux d’action. (…) Autant que tant de sentiments et d’idées nous rattachaient à lui, il ne nous a jamais paru à la hauteur de la dure époque que nous vivions ».

André Ferrat – Combat, novembre 1944 (703)

Le besoin d’appartenir à une organisation assez large qui permette à ses camarades et à lui-même d’entretenir des liens avec la classe ouvrière et d’influer sur le cours des événements pousse Victor Fay à souhaiter s’intégrer plus activement à la SFIO. Ce n’est pas pour lui un acte qui va de soi mais une décision difficile voire forcée. Ainsi, comme le note Jean-François Kessler : « D’autres il est vrai, qui avaient trouvé refuge au Parti socialiste plus qu’ils ne l’avaient véritablement choisi, (comme Victor Fay et Lucien Weitz), décident de rester, par souci d’efficacité ou surtout par

703 A. FERRAT, Congrès National extraordinaire des cadres des fédérations socialistes reconstituées dans la Résistance, novembre 1944, sténotypie, p.431 cité in Le parti socialiste entre Résistance et République, Publication de la Sorbonne, 2003, Paris, p. 23
Victor Fay et Pierre Lochak à La Fayiolle, 1943
Source : Documents personnels de Danielle Lochak

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hostilité à l’égard des groupuscules et chapelles car leur inefficacité sera totale 704». De ce fait, Victor Fay se résigne : « Nous n’avions pas d’autre choix que la SFIO705 ». Il exprime une opinion relativement négative par rapport à ce parti, opinion qui se confirme au cours de son évolution personnelle en son sein.

2.1. Le Parti socialiste : un autre monde

La gauche française semble être au lendemain de la guerre à l’avant-garde des progrès démocratiques et sociaux. Elle se retrouve pourtant rapidement dans une situation délicate. Le PCF s’enlise dans la Guerre froide et doit affronter un mouvement anticommuniste de plus en plus vivace en France. La SFIO est quant à elle de plus en plus divisée dans son attitude face aux autres partis de gauche, au gouvernement et à la décolonisation. Au cours des années 1950, elle tente sans succès de se renouveler et de s’adapter, mais il semble qu’elle subit plus qu’elle n’oeuvre et petit à petit, n’arrive plus à se légitimer706.

2.1.1. La SFIO à la Libération
La Libération est un moment tout à fait particulier de l’Histoire française où les partis politiques de gauche font belle figure, cumulant plus de 60% des suffrages aux élections d’octobre 1945 (si l’on additionne les voix des communistes, des socialistes et des radicaux)707. C’est aussi une période de changement, de la « transition entre deux temps d’histoire, celui marqué par l’organisation de la guerre et celui tendu vers l’ordre de la paix »708. La SFIO est elle aussi sur la voie du changement depuis sa reconstitution clandestine en mars 1943. Si l’idée socialiste est «maîtresse de l’heure » au moment de la Libération grâce au prestige de l’URSS victorieuse et libératrice et au mouvement de la Résistance, le Parti socialiste est lui affaibli. En

704 Entretient avec Victor Fay le 26 avril 1967 in J.-F. KESLER, De la gauche dissidente au nouveau Parti socialiste : les minorités qui ont rénové le Parti socialiste, Editions Privat, Toulouse, 1990, p. 153
705 V. FAY, La Flamme et la Cendre, op.cit., p. 138
706 J.-P. RIOUX, « Les gouvernements de gauche sous la IVe République », in .-J. BECKER et G. CANDAR, Histoire des gauches en France, Vol. 2, Le XXe siècle à l’épreuve de l’histoire, Editions La Découverte, Paris 2005, p. 265
707 J. JULLIARD, Les gauches françaises, 1762 – 2012, Histoire, politique et imaginaire, op.cit., p. 729
708 F. D’AMEILDA, « Bilan historiographique ou essai d’historiologie sur le socialisme », Le parti socialiste entre Résistance et République, Publication de la Sorbonne, 2003, Paris, p. 325

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effet « la concurrence d’un communisme qui le surclasse en prestige, en force de frappe militante, et – de peu encore – en voix sur le terrain électoral 709» le met en difficulté. Sa faiblesse est également due à l’impact de la guerre : la répression et la déportation entraine une hécatombe de cadres dirigeants renforcée par la rigoureuse épuration à laquelle se livre le parti710. Victor Fay note en effet que la Fédération du Rhône se reconstitue «après une épuration, il faut le dire, assez brutale711 ». De nombreux membres de la SFIO, notamment Paul Faure, Jean-Baptiste Séverac et Charles Spinasse, ont collaboré au régime de Vichy. Victor Fay note dans ses mémoires que « le parti » s’empare du Populaire et prône la collaboration avec Vichy en 1940 et souligne la « conduite exemplaire » de Daniel Mayer qui s’oppose à la direction712. Elle semble d’autre part face à une crise identitaire comme l’illustrent les nombreux débats sur le nom et l’insigne du parti qui se déroulent à cette période713. Le parti est en effet divisé et cela depuis sa création et éprouve, de ce fait, des difficultés à constituer une identité fixe. Au lendemain de la guerre, la SFIO doit se reconstruire entièrement, ayant perdu une grande partie de ses cadres et de son matériel de propagande. Elle n’a alors plus les moyens des ambitions et des attentes qu’elle suscite. Cette position lui confère pour longtemps l’image de « la promesse qui ne peut être tenue714 ». Ce renouvellement nécessaire n’est pas évident pour ce vieux parti dont les adhérents ont été formés par rapport au passé. Ainsi la SFIO tente de montrer qu’elle a changé en tentant de modifier son logo, son nom et ses moyens de propagande, toutefois, comme le note Victor Fay, son évolution est difficile car, du fait de son histoire, elle oppose une « résistance aux novations théoriques et pratiques plus tenace715 ». Finalement, son nom reste inchangé et suite à la résistance de ses militants, surtout dans la région de la Seine, elle revient rapidement au trois flèches, symbole de la lutte contre le fascisme et le nazisme. La SFIO est vite dépassée par les vicissitudes de la IVe République et « l’action gouvernementale mêlée à la crise

709 D. LINDERBERG, «L’idée socialiste, permanences et ruptures», Le parti socialiste entre Résistance et République, Publication de la Sorbonne, 2003, Paris, p.15
710 N. CASTAGNEZ-RUGGIU et G. MORIN, « Le parti issu de la Résistance », », Le parti socialiste entre Résistance et République, Publication de la Sorbonne, 2003, Paris, p. 38
711 V. FAY, La Flamme et la Cendre, op.cit., p. 196
712 Ibid., p. 175
713 F. CÉPÈDE, « L’identité du Parti socialiste, permanence et ruptures », Le parti socialiste entre Résistance et République, op.cit., pp. 23-36
714 J. JULLIARD, Les gauches françaises, op.cit., p. 542
715 V. FAY, « Existe-il un modèle français au socialisme ? » , Le Monde Diplomatique, janvier 1969, in V. FAY, Contribution à l’histoire du mouvement social français, L ‘Harmattan, Paris, 1997, p. 48

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militante et à la faiblesse doctrinale (…) entretiennent l’impuissance politique 716». Victor Fay souligne la difficulté qu’éprouve la « vieille maison » à évoluer.

2.1.2. La formation communiste : un facteur d’inadaptation
Victor Fay doit alors passer par une période difficile, parfois douloureuse de réadaptation qui s’effectue à deux niveaux : militant et politique. En effet il doit en quittant le PCF et en intégrant la SFIO s’accoutumer à un nouveau monde, adopter de nouvelles pratiques politiques mais aussi changer de mode d’action.
Ces difficultés d’adaptation sont dues en grande partie à la formation communiste de Victor Fay. Le rapport qu’entretient Victor Fay avec la SFIO puis le Parti socialiste est à mettre en parallèle avec la relation de ce dernier avec le PCF. En effet la SFIO est tour à tour considérée par les communistes comme un adversaire, un ennemi et comme un partenaire du fait de leurs objectifs communs, bien que ce partenariat soit pour beaucoup d’entre eux réduit au rang d’une « adversité contrôlée 717». En effet, d’abord perçu comme un opportunisme se métamorphosant, à partir de la Première Guerre mondiale en « social-chauvinisme », le Parti socialiste semble être pour les communistes un adversaire au sein du mouvement ouvrier et « en dernière instance, le but demeure intangible : son élimination718 ».
En effet le Parti socialiste se différencie du Parti communiste sur de nombreux points. Tout d’abord, la SFIO malgré la signification de son sigle (Section française de l’Internationale ouvrière) ne possède pas la dimension internationale du Parti communiste français et son action reste subordonnée à la situation nationale. Bien que travaillant pour l’amélioration des droits des couches populaires elle ne possède pas la dimension ouvriériste que le PCF acquiert au cours des années 1920-1930. Ainsi Frédéric Sawicki note que le socialisme et ses représentants ressentent considérablement leur incapacité à créer des élites populaires719. De fait, dans les années 1930, peu de cadres et de militants socialistes sont issus du monde ouvrier, en

716 J.-P. RIOUX, « Les gouvernements de gauche sous la IVe République », J.-J. BECKER et G. CANDAR, Histoire des gauches en France, Vol. 2, Le XXe siècle à l’épreuve de l’histoire, Editions La Découverte, Paris 2005, p. 256
717 Ph. BUTON, « La SFIO vue par le Parti communiste », Le parti socialiste entre Résistance et République, Publication de la Sorbonne, 2003, Paris, p.171
718 Ibid., Paris, p.178
719 J.J. BECKER, G. CANDAR, Histoire des gauches en France, Vol. 2, Le XXe siècle à l’épreuve de l’histoire, Editions La Découverte, Paris 2005, p. 32

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comparaison avec le Parti communiste. On constate une marginalisation des ouvriers et une surreprésentation corrélative des intellectuels au sein du parti, du fait de son histoire. En effet Jean Jaurès est lui-même issu de la bourgeoisie provinciale et Jules Guesde est un journaliste sans racines ouvrières et Alexandre Millerand un avocat. De ce fait le Parti socialiste n’est pas un parti de masse mais bien pour l’essentiel « un parti d’élus et d’électeurs720 ». La composition sociale de la SFIO rend difficile le rapport entre Victor Fay et le parti qui est, depuis le Congrès de Tours, condamné à être un parti de notables, tandis que le parti communiste a pour vocation d’être un parti de militants721. Victor Fay est lui-même un intellectuel qui a fait des études de droit et d’histoire, pour autant, ce statut n’est pas revendiqué et il déplore à plusieurs reprises le manque de liens entre le parti et les masses que ce soit au PCF ou à la SFIO. D’autre part, et c’est ce qui semble le plus déstabiliser Victor Fay au premier abord, le mode fonctionnement, l’organisation du parti, la relation entre les militants diffèrent considérablement. Ainsi Victor Fay note en arrivant à la SFIO « l’absence d’un ordre du jour rigoureux, d’objectifs précis d’action », les débats sont « désordonnés ». Ces modalités de fonctionnement ne lui conviennent pas, il n’y est pas habitué: «Je n’ai jamais pu trouver une place convenant à mes formes d’expression, à ma manière d’agir722 ». De ce fait il n’arrive pas à s’exprimer au sein de ce parti restant « profondément marqué, malgré [son] hostilité au stalinisme, par la tradition communiste, par un schéma de raisonnement qui heurtait723 ». Le Parti communiste se caractérise par son organisation stricte et rigoureuse tandis que le Parti socialiste se définit par un faible degré de centralisation, par l’absence de moyens efficaces de propagande et par une forte autonomie laissée aux élus. Au niveau de l’organisation, il n’existe pas de contrôle des instances centrales sur les instances périphériques comme au Parti communiste. Les méthodes de propagandes sont différentes, les militants SFIO étant plus habitués à distribuer des tracts et faire circuler des journaux724 tandis que l’«Agit-prop» communiste est une véritable

720 J.J. BECKER, G. CANDAR, Histoire des gauches en France, Vol. 2, Le XXe siècle à l’épreuve de l’histoire, op. cit., p. 40
721 J. JULLIARD, Les gauches françaises, 1762 – 2012, Histoire, politique et imaginaire, op.cit., p.526 722 V. FAY, La Flamme et la Cendre, op.cit., p. 142
723 Ibid., p. 141
724 F. CÉPÈDE, « L’identité du Parti socialiste, permanence et ruptures », Le parti socialiste entre Résistance et République, Publication de la Sorbonne, 2003, Paris, p. 29

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institution rassemblant un grand nombre d’activités725. Maurice Agulhon ajoute que à la Libération, la propagande de la SFIO est « surclassée par la démesure du parti rival », et il souligne « l’ampleur, l’insistance, l’omniprésence, (…) l’impudeur de la propagande communiste sur le thème de la Résistance726 ». Par ailleurs, il n’existe pas de maison d’édition à la SFIO avant novembre 1944727 et elle ne possède pas non plus d’écoles de formation comparables à celles du PCF. Victor Fay explique que seul son séjour à l’Imprimerie nouvelle et son rôle de délégué syndical, surtout pendant les grève des journaux de 1938, lui permettent de trouver « un substitut à son ancienne activité publique » en prenant contact avec des gens en lutte728. C’est à la SFIO que commence son engagement dans le syndicalisme : il fait parti du syndicat des correcteurs d’imprimerie de 1938 à 1942729. Par ailleurs, il y crée après cette grève un cercle d’études qui est pour lui « un élément d’équilibre, une manière d’intégration dans la vie sociale, dans la vie ouvrière730 » au sein de ce milieu étranger qu’est la SFIO. Jean-Marie Demaldent note à ce propos que lorsque Victor « était quelque part, la première chose qu’il faisait, c’était un cercle marxiste et un truc de formation731 ». Il souligne ainsi l’attachement de Victor Fay à l’enseignement et à la formation des militants ; et c’est précisément ce qui manque à la SFIO.

Ses difficultés d’adaptation sont également dues à l’anticommunisme des socialistes, constamment réactivé depuis le Congrès de Tours, « plus doctrinal que sentimental » et de ce fait, infiniment plus solide que l’anticommunisme de droite732.

725 Voir chapitre II, 1. et 2.
726 M. AGULHON, « Vu des coulisses », in P. NORA (dir.) Essais d’ego-histoire, Editions Gallimard, 1987, pp. 21-22
727 F. CÉPÈDE, « L’identité du Parti socialiste, permanence et ruptures », op.cit. p. 31
728 V. FAY, La Flamme et la Cendre, op.cit., p. 144
729 Interview accordée par Victor Fay à Michel Michard le 05/09/1985 in M. MICHARD, Le PSU de 1969 à 1985, Mémoire de maîtrise sous la direction de Robert Bonnaud, Université Paris VII, 1984- 1985, Annexes, p. LX
730 V. FAY, La Flamme et la Cendre, op.cit., p. 144
731 Interview de Paule Fay et de Jean-Marie Demaldent, propos recueillis par Yasmine Siblot dans le cadre de sa recherche sur les écoles des militants du PCF, 23/09/97, Notes relatives à « Contributions à l’histoire des pays de l’Est », F Delta 1798/3/3/2
732 Ph. BUTON, « La SFIO vue par le Parti communiste », Le parti socialiste entre Résistance et République, Publication de la Sorbonne, 2003, Paris, p. 173

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2.2. Minoritaire à la SFIO

Victor Fay décide avant la guerre de rallier la Bataille socialiste, le courant « le plus à gauche de la SFIO, d’inspiration guesdiste, le plus proche de [leur] tradition et de [leur] formation antérieure733 ». Le courant est dirigé par Jean Zyromski qui est en effet la figure du Parti socialiste la plus proche des communistes734. Il forme, avec le courant de Marceau Pivert, le « vrai gauchisme ». Il est « favorable à l’union la plus large contre le fascisme », à l’unité d’action avec les communistes, et est en règle générale plus ouvert vis-à-vis des militants d’origine communiste735.A la fin de la guerre, en septembre 1944, Victor Fay part s’installer, à Lyon, d’abord dans un petit appartement à Villeurbanne, puis quai Saint-Vincent. André Ferrat est chargé par le Mouvement de Libération National en août 1944 de lancer un quotidien régional du soir, Lyon-Libre736. En septembre, il demande à Victor Fay de devenir rédacteur en chef adjoint du journal. Son dossier de 1955 confirme également qu’il a collaboré à Lyon-Libre : « Il a été du 21 septembre 1944 au 30 juin 1948, rédacteur en chef de « Lyon-Libre », organe du M.L.N. » et « en 1946 il a exercé les mêmes fonctions au quotidien lyonnais « Lyon Matin », d’inspiration socialiste SFIO737 ».

2.2.1. À la gauche de la SFIO
Dès la fin de la guerre, Victor Fay se place une fois de plus à la gauche du parti, ainsi qu’il le répète à plusieurs reprises dans ses mémoires : « Avec Ferrat, nous inspirions une équipe de militants aussi « à gauche » que nous 738». Il s’oppose ainsi au réformisme de la direction du parti et appelle à des changements plus radicaux. Il explique que les réformes réalisées par de Gaulle paraissent insuffisantes à ces « socialistes de gauche739 ».

733 V. FAY, La Flamme et la Cendre, op.cit., p. 139
734 M. WINOCK, La Gauche au pouvoir. L’héritage du Front Populaire, op.cit., p. 57
735 V. FAY, La Flamme et la Cendre, op.cit., p. 140
736 Fiche « FERRAT, André » in MAITRON, Jean, PENNETIER, Claude, Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français, Tome XXVII, Quatrième partie : 1914-1939, « E-Fez », Les éditions ouvrières, Paris, 1986, p. 328
737 Rapport de la Préfecture de Police – Direction générale des Renseignements généraux « Bordereau d’enquête sur Ladislas FAYE Victor », le 26 avril 1955, p. 3
738 V. FAY, La Flamme et la Cendre, op.cit., p. 196
739 Ibid., p. 195

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D’autre part, Victor Fay s’intègre à la SFIO, devenant l’un des dirigeants de la Fédération du Rhône, ainsi qu’en témoignent les Renseignements généraux : « Il était alors domicilié au 36, avenue de l’Hôtel de ville à Villeurbanne (Rhône) et signalé comme secrétaire d’une section socialiste SFIO du Rhône740 ». Durant cette période à Lyon, il semble s’être bien adapté à la SFIO : « C’est pourtant le seul moment où je me suis senti vraiment à ma place à la SFIO741 », explique-t-il. Le secrétaire général du parti qui est alors Daniel Mayer (1902-1996), ancien rédacteur en chef du Populaire, travaille à la reconstruction du parti, négociant tantôt avec les communistes, tantôt avec le général de Gaulle. Cependant, «tout comme les socialistes du temps, l’Histoire n’a guère retenu les succès mais plutôt les hésitations du parti, son recul électoral, le mécontentement qu’a cristallisé Daniel Mayer (…) 742». Les problèmes principaux du parti concernent l’organisation interne, le pouvoir et les actions de la direction et les relations du parti avec les autres forces de gauche. Les tensions internes atteignent leur paroxysme au moment du 38e congrès de la SFIO en août 1946. L’intervention de Victor Fay à ce congrès est à la fois l’expression de ces problèmes et l’illustration de ses convictions personnelles. Le congrès, « instance essentielle de la légitimité dans le Parti » et lieu d’affrontement entre différentes tendances, est un événement de première importance pour l’étude de l’histoire de la SFIO puisqu’il « met en scène les héros de l’histoire socialiste 743». Victor Fay souhaite renforcer le courant de gauche de la SFIO et cherche du soutien auprès de Guy Mollet, secrétaire général de la fédération du Nord-Pas-de-Calais, qui prend « des positions très marquées à gauche contre la collaboration de classe et les concessions des socialistes au gouvernement744 ». Victor Fay pense qu’il faut s’allier avec les communistes745. Guy Mollet passe en effet pour le chef de file de la tendance « marxiste » du parti, « favorable au maintien de l’alliance avec le Parti communiste et vigilant à l’égard de toutes les tentations de rééquilibrage centriste746 ».

740 Rapport de la Préfecture de Police, op.cit., p. 3
741 V. FAY, La Flamme et la Cendre, op.cit., p. 196
742 G. MORIN, M. PRADOUX, « Daniel Mayer et la SFIO, 1944-1958 », Matériaux pour l’histoire de notre temps, n°51-52, juillet-décembre 1998, p. 24
743 F. D’AMEILDA, « Bilan historiographique ou essai d’historiologie sur le socialisme », op.cit., p. 238
744 V. FAY, La Flamme et la Cendre, op.cit., p. 197
745 Ibid., p. 198
746 J. JULLIARD, Les gauches françaises, 1762 – 2012, Histoire, politique et imaginaire, op.cit., p. 735

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En dépit de ses efforts pour moderniser le parti, l’organisation matérielle pose problème. Ainsi Victor Fay, déjà lors de son intervention au Congrès de la SFIO de novembre 1945, où il est membre de la commission des résolutions avec André Ferrat747, se plaint de la faiblesse des petites fédérations qui ne peuvent « faire face à leurs tâches, ni matériellement, ni pour assurer la formation des cadres, ni pour organiser le circuit de propagande et de recrutement qu’il faut absolument créer actuellement 748». En effet, le parti en matière de moyens matériels, d’organisation et de propagande, semble inefficace et à la traine derrière le Parti communiste749 ; la propagande est alors au centre des préoccupations des socialistes. La critique de Victor Fay en 1946 concerne à la fois le contenu de la propagande « erroné, mal orienté » mais également la forme « veillotte » et ses méthodes « périmées »750. La propagande est donc l’illustration de la stagnation du parti et, ainsi que le note Frédéric Cépède, entre 1944 et 1946, « sur la conception de la propagande, ce sont des vieilles recettes qui sont actualisées, mêmes si elles sont professionnalisées751 ». Sa critique se concentre également sur le pouvoir du Comité directeur, qui réduit le rôle des secrétaires fédéraux, comme Victor Fay, à un rôle purement consultatif752. Les pouvoirs du Comité directeur sont renforcés et les décisions sont prises souvent « contrairement à la volonté du Parti753 » tandis que concernant les modifications nécessaires – créer des liens avec les masses, prendre position concernant la question des salaires, du ravitaillement – il ne prend pas les initiatives attendues754. Ce sont alors le « Parti communiste et la CGT qui en prennent l’initiative et la direction755 ». Il convient de noter que ce congrès fait suite à un échec électoral : le 21 octobre 1945, la SFIO arrive en troisième position avec 24% des voix, derrière le Parti communiste. Le plus gros problème, selon Victor Fay vient du fait que la SFIO se tourne d’abord

747 V. FAY, La Flamme et la Cendre, op.cit., p. 198
748 V. FAY, Parti Socialiste – SFIO, Retranscription du Congrès national des 11, 12, 13, 14 et 15 août 1945, Archives du Parti socialiste, Fondation Jean Jaurès, p. 128
749 G. MORIN, M. PRADOUX, « Daniel Mayer et la SFIO, 1944-1958 », op.cit., p. 28
750 Intervention de V. FAY, Parti Socialiste – SFIO, Retranscription du Congrès national des 29, 30, 31 août et 1er septembre 1946, Archives du Parti socialiste, Fondation Jean Jaurès, p. 45
751 F. CÉPÈDE, « L’identité du Parti socialiste, permanence et ruptures », Le parti socialiste entre Résistance et République, Publication de la Sorbonne, 2003, Paris, p. 31
752 G. MORIN, M. PRADOUX, « Daniel Mayer et la SFIO, 1944-1958 », op.cit., p. 28
753 Intervention de V. FAY, Parti Socialiste – SFIO, Retranscription du Congrès national des 29, 30, 31 août et 1er septembre 1946, Archives du Parti socialiste, Fondation Jean Jaurès, p. 4
754 Ibid., p. 44
755 Ibid., p. 44

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vers le gouvernement en place avant de se tourner vers les masses : « pendant cette longue période où (…) les masses ont souffert, où la révolte grondait, le Parti socialiste s’est cantonné dans l’œuvre gouvernementale et parlementaire, toute sa propagande a été exclusivement dans le domaine de la popularisation et de la défense de l’œuvre des ministres et des députés Socialistes756 ». Ce qu’il souhaite c’est un parti révolutionnaire et non réformiste. Guy Mollet formule le même reproche, montrant que toute l’activité du Parti se concentre alors sur le plan parlementaire alors qu’au lendemain de la Libération « on attendait le socialisme parfois sous une forme absolument simpliste d’une volonté de changement, volonté révolutionnaire mais la SFIO n’a pas su répondre à cet appel757 ». Enfin, ce qui manque à la SFIO, c’est le travail intellectuel, la réflexion et la formation militante, c’est-à-dire, ce à quoi se consacrait Victor Fay au PCF. Il déplore ainsi l’absence « de travail sérieux de confrontations idéologiques” et qu’ « aucun travail de formation de cadres et de militants n’a été entrepris 758». Victor Fay explique dans ses mémoires qu’il a durant une année, à partir de septembre 1946, organisé une école des cadres à Lyon, chose nouvelle à la SFIO « où il n’existait pas de tradition de formation des cadres759 ». Tandis que dans sa fédération, de nombreuses initiatives ont été entreprises dans ce domaine – création de trois écoles de cadres selon ses dires – la direction, elle, « a brillé par une absence absolue » dans ce domaine760.

De manière générale, le fonctionnement interne du parti, ses modalités de recrutement, sa propagande ne conviennent pas à Victor Fay qui se plaint d’un manque de rigueur. Ainsi conclut-il : « C’est pourquoi l’échec politique se double, à notre avis, d’un échec d’organisation grave (…). Il faut, parallèlement au changement de notre politique, à son redressement, aboutir à la reconstruction totale, à la réforme absolue de la structure et de l’organisation de notre Parti 761». Or, à ce moment, Victor Fay ne se place pas en marge du mouvement, il représente un courant de gauche avec

756 Intervention de V. FAY, Parti Socialiste – SFIO, Retranscription du Congrès national des 29, 30, 31 août et 1er septembre 1946, op.cit., p. 44
757 Intervention de Guy MOLLET, Parti Socialiste – SFIO, Retranscription du Congrès national des 29, 30, 31 août et 1er septembre 1946, Archives du Parti socialiste, Fondation Jean Jaurès, pp. 65-67
758 Intervention de V. FAY, Parti Socialiste – SFIO, Retranscription du Congrès national des 29, 30, 31 août et 1er septembre 1946, op.cit., p. 45
759 V. FAY, La Flamme et la Cendre, op.cit., p. 197
760 Intervention de V. FAY, Parti Socialiste – SFIO, Retranscription du Congrès national des 29, 30, 31 août et 1er septembre 1946, op.cit., p. 46
761 Ibid.,, p. 47

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une position relativement majoritaire au sein du parti762. En effet, comme le note Frédéric Cépède, ses critiques – la propagande du parti, la nature du message adressé aux masses et son positionnement dans l’échiquier – « tous ces éléments sont au cœur du rejet que subit la direction de la SFIO en 1946763 ».

Le rapport moral de Daniel Mayer est de ce fait rejeté à l’ouverture du Congrès de la SFIO en août 1946. Victor Fay explique qu’il refuse également de voter ce rapport moral : « Cas unique dans l’histoire de la SFIO, ce rapport fut rejeté764 ». Guy Mollet est donc élu à 16 voix contre 14 au secrétariat du parti en septembre 1946. Ce choix, Victor Fay le regrette rapidement : « après le congrès de 1946, la SFIO, avec Guy Mollet à sa tête, était résolument ancrée à gauche ; du moins l’avons-nous cru… ». L’intervention de Victor Fay au Congrès de la SFIO 1946 est donc particulièrement intéressante et comme le souligne Fabrice d’Ameilda, « derrière l’événement (le congrès) se profile la figure de l’action individuelle 765 ».

2.2.2. Face à l’évolution de la SFIO
Le discours de Victor Fay au Congrès de 1946 démontre aussi à quel point il est attaché à ses convictions et par conséquence la structure actuelle du Parti socialiste ne peut lui convenir. Il réaffirme plusieurs fois la nécessité de transformer le parti en le « révolutionnant », de maintenir et de renforcer son caractère ouvrier et révolutionnaire766. Il tourne alors le dos à la fois au réformisme présent dans le Parti socialiste et à l’autoritarisme du Parti communiste767.

L’élection de Guy Mollet est donc dans un premier temps pour lui synonyme d’espoir, d’un « retour à la tradition révolutionnaire768 ». Il semble même, selon ses dires, entretenir avec lui des relations plus personnelles : « Pendant quelques mois, je suis devenu son conseiller en idéologie, son fournisseur d’idées (…)769 ». Guy Mollet commence par se détourner des communistes, assurant Léon Blum qu’il

762 V. FAY, La Flamme et la Cendre, op.cit., p. 197
763 F. CÉPÈDE, « L’identité du Parti socialiste, permanence et ruptures », Le parti socialiste entre Résistance et République, Publication de la Sorbonne, 2003, Paris, p.31
764 V. FAY, La Flamme et la Cendre, op.cit., p. 198
765 F. D’AMELDA, « Bilan historiographique ou essai d’historiologie sur le socialisme », op.cit, p.238 
766 Intervention de V. FAY, Parti Socialiste – SFIO, Retranscription du Congrès national des 29, 30, 31 août et 1er septembre 1946, op.cit., p.47
767 V. FAY, La Flamme et la Cendre, op.cit., p. 200
768 Ibid., p. 199
769 Ibid., p. 200

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n’engagerait pas le parti dans l’alliance avec ces derniers. Cette situation est tout à fait représentative de l’attitude ambiguë de la SFIO à cette époque, oscillant entre sa nature révolutionnaire et sa nature anticommuniste770. Cette dernière n’est pas totalement assumée à la fin de l’année 1946 mais s’affirme pleinement en 1947 où, comme le note Jacques Julliard, on passe « d’une alliance socialo-communiste pleine d’arrière-pensées à une confrontation au grand jour 771». Victor Fay souligne que c’est à ce moment-là, à partir d’avril 1947, que débute le tripartisme772. Il est suivi par la mise en place du gouvernement de la troisième force, dirigé par le président du Conseil, Paul Ramadier, regroupant l’Union démocratique et socialiste de la Résistance (UDSR), le Mouvement républicain populaire (MRP), les radicaux et les modérés, après le bannissement des communistes du gouvernement. Tournant le dos au Parti communiste et lui préférant la démocratie, la SFIO s’oriente alors vers le réformisme, « et se conforme à sa nature plus profonde, suivant la leçon de ses grands devanciers773 » (Jaurès, Proudhon, Pierre Leroux…). Victor Fay, de retour à Paris en juin 1948774, fait alors parti de la fédération de la Seine de la SFIO. Gilles Morin souligne que cette fédération « doit beaucoup à un petit groupe de théoriciens et propagandistes marxistes775 » dont Victor Fay fait partie. Elle est à partir de 1950 dirigée par une coalition de gauche alliant des pivertistes, des anti-participationnistes, et des « marxistes indépendants » comme Pierre Rimbert et Victor Fay776, de plus en plus critique vis-à-vis de la direction du parti.

2.3. Vers le PSA : Victor Fay face à la guerre d’Algérie et la dérive de la SFIO

La guerre d’Algérie et plus généralement la décolonisation sont à replacer dans le contexte international, celui de la Guerre froide qui à ce moment là, prend une tout autre dimension. En effet la mort de Joseph Staline en mars 1953 et le XXe congrès

770 J.J. BECKER, «L’anticommunisme de la SFIO», Le parti socialiste entre Résistance et République, Publication de la Sorbonne, 2003, Paris, p. 198
771 J. JULLIARD, Les gauches françaises, 1762 – 2012, Histoire, politique et imaginaire, op.cit., p. 735
772 V. FAY, La Flamme et la Cendre, op.cit., p. 200
773 J. JULLIARD, Les gauches françaises, op.cit., p. 245
774 V. FAY, La Flamme et la Cendre, op.cit., p. 202
775 G. MORIN, De l’opposition socialiste à la guerre d’Algérie au PSA 1954-1960, op.cit., p. 61 776 Ibid., p.74

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du PCUS en 1956 changent la donne des relations internationales. Victor Fay note à l’époque que « les principes staliniens ont été abandonnés, en ce qui concerne la décadence irrémédiable du monde capitaliste et la nécessité de la conquête révolutionnaire du pouvoir. La coexistence pacifique est envisagée pour toute une période historique777 ». Le changement s’opère également au niveau de la grille d’interprétation et d’intervention des deux blocs au niveau des relations internationales ; le Tiers-monde acquiert alors une dimension stratégique. Chacun souhaite influencer les différents pays en voie de développement et de ce fait « Moscou s’engage, en dépit de son propre retard économique, dans la compétition avec les Occidentaux dans l’aide technique aux pays sous-développés778 ». L’URSS mène de ce fait à ce moment là une grande propagande anticoloniale. Elle représente à la fois un soutien contre les puissances coloniales et une garantie de modernisation sociétale et d’indépendance économique vis à vis des métropoles capitalistes779. Toutefois, comme le souligne avec brio Victor Fay en 1956 : « il est difficile de dénoncer le colonialisme chez les autres et de le pratiquer chez soi » et cette politique se retourne rapidement contre l’URSS780. Le monde semble avoir d’un coup les yeux rivés sur le Tiers-monde qui est désormais « a place were both antagonists in the Cold war felt that the futur would be decided781 ». Le processus de décolonisation dépasse les cadres nationaux et le clivage droite-gauche en France. La gauche française semble majoritairement mobilisée pour la décolonisation mais participe toutefois à des gouvernements soutenant la guerre et la répression. Sylvie Thénault note que la gauche a «décliné toute sa diversité face à la décolonisation782 » Ainsi elle est profondément divisée en ce qui concerne l’indépendance de l’Algérie. C’est dans ce

777 V. FAY (Michel Svoboda), « L’URSS et l’Occident », 28 février 1956, Recueil. Chroniques ORTF sur l'URSS en 1956. Documents divers, Fond Victor Fay, F delta 1798/2/01/05, BDIC
778 V. FAY (Michel Svoboda), « L’URSS et les pays sous développés », 29 février 1956, Recueil. Chroniques ORTF sur l'URSS en 1956. Documents divers, Fond Victor Fay, F delta 1798/2/01/05, BDIC
779 S. PONS, The Global Revolution. op.cit., p. 231 / « ( ...) the power of the soviet union could be seen as a guarantee against colonialism's parting shots and support for a process of autarkic modernization free from economic dependency on a capitalistic metropolis.»
780 V. FAY (Michel Svoboda), « L’URSS et les pays sous développés », 29 février 1956, Recueil. Chroniques ORTF sur l'URSS en 1956. Documents divers, Fond Victor Fay, F delta 1798/2/01/05, BDIC
781 S. PONS, The Global Revolution, op.cit., p. 234 : « ...l’endroit où le futur se déciderai pour les deux blocs antagonistes. »
782 S. THÉNAULT, « La gauche et le décolonisation », in J.-J. BECKER et G. CANDAR, Histoire des gauches en France, Vol.2 XXe Siècle : à l’épreuve de l’histoire, p. 437

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contexte qu’il convient d’étudier la politique de la gauche française dans les années 1950-1960.

2.3.1. La guerre d’Algérie
Le nationalisme algérien est une question de première importance en France à la fin des années 1950 non seulement pour le gouvernement, mais également pour la gauche française qui se retrouve, tout comme le reste de la nation française, profondément divisée face à ce problème délicat. La guerre d’Algérie, sorte de nouvelle « affaire Dreyfus », est d’autant plus importante pour Victor Fay et pour le courant de gauche auquel il appartient car elle provoque une déchirure au sein de la gauche et la plus durable scission du socialisme français qui mène à la formation du Parti Socialiste Autonome qui donne ensuite naissance au PSU.

Sans pour autant retracer l’histoire de la colonisation et de la décolonisation de l’Algérie il convient de rappeler quelques points importants. Au lendemain de la Seconde guerre mondiale les possessions coloniales apparaissent comme l’un des fondements de la puissance française. Tandis que la décolonisation de l’Afrique et de Madagascar s’effectue sans trop d’encombres, l’Algérie devient quant à elle un enjeu national de premier ordre. Elle a en effet une importance tout à fait particulière puisqu’elle est la seule colonie française de peuplement : un million d’Européens vivent en Algérie en 1954, avec des statuts sociaux et économiques bien plus avantageux que ceux de la population locale. Ces Français d’Algérie sont majoritairement hostiles à toute forme de réformes en faveur des musulmans. Le mouvement indépendantiste algérien existe depuis fort longtemps à travers l’Etoile Nord Africaine en 1926, le Parti du Peuple algérien en 1937 puis interdit en 1939 et le Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques (MTLD) en 1946 remplacé par le Mouvement national algérien en 1956 (MNA). Le FLN nait en 1954 et son action se traduit principalement par des exactions contre les populations civiles d’origine européenne et contre l’armée française, en Algérie et en France. La gauche française cherche alors un interlocuteur qualifié. L’attitude des différents courants de gauche est alors variable. Le PCF oscille tout d’abord entre le MNA et le FLN avant

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de choisir ce dernier, après l’intégration des communistes algériens dans le Front783. La SFIO tente d’instaurer un dialogue avec le FLN bien que sa politique officielle soit de refuser l’abandon de l’Algérie784. En ce qui concerne l’extrême-gauche française, la colonisation est radicalement condamnée et de nombreux comités se créent en réaction à la guerre d’Algérie, notamment le « Comité pour la libération de Messali Hadj (1898-1974, homme politique algérien) et de toutes les victimes de la répression » en 1954 et le « Comité de la lutte contre la répression colonialiste » créée en 1954 par Daniel Guérin. Dans la nuit du 31 octobre au 1er novembre 1954, le FLN perpétue une série d’attentats sur le territoire algérien. L’engagement de l’armée française, d’abord limité, devient massif et total à partir de 1956.

La question algérienne est au cœur des réflexions de Victor Fay il conserve une documentation conséquente concernant l’Algérie, allant de 1951 à 1970. Dans ses archives personnelles se trouvent notamment des brochures et des tracts du Parti communiste Algérien785, du FLN786 ou du PCF comme « Le dossier Algérien du Parti communiste français», et d’autres documents du PCF sur le même sujet787, un exemplaire de la revue Esprit de janvier 1961 consacrée à l ‘Algérie et deux exemplaires des Temps modernes de mars 1958 et de janvier 1961788. Victor Fay rédige également de nombreuses notes sur l’Algérie, pouvant être à l’origine de cours donnés à des militants789. Cette documentation montre que Victor Fay non seulement s’intéresse au problème algérien mais également aux attitudes des différents mouvements de gauche, français et algériens, face à ce dernier. Cet intérêt fait écho aux engagements premiers de Victor Fay : l’attachement au droit des peuples à

783 B. STORA, « La gauche et les minorités anticoloniales devant les divisions du nationalisme algérien, (1954-1958) » in J.-P. RIOUX (dir.), La Guerre d’Algérie et les Français, Paris, Fayard, 1990, p. 66
784 Ibid., p. 65
785 « Notre peuple vaincra », Parti communiste Algérien, 18 novembre 1960, Alger, Brochures sur l’Algérie et littérature grise, Fonds Victor Fay, FDELTA 1798/5/3/1-3, A.N.
786 « La révolution socialiste triomphera en Algérie – une étude du parti d’avant garde, FLN – ORP », Brochures sur l’Algérie et littérature grise, Fonds Victor Fay, FDELTA 1798/5/3/1-3, A.N.
787 « Imposer la paix en Algérie » par Léon Feix, membre du bureau du PCF, rapport à l’assemblé d’information des communistes parisiens le 17 janvier 1957, Brochures sur l’Algérie et littérature grise Fonds Victor Fay, FDELTA 1798/5/3/1-3, A.N.
788 « Articles et brochures du PCF sur l’Algérie », Brochures sur l’Algérie et littérature grise, Fonds Victor Fay, FDELTA 1798/5/3/1-3, A.N.
789 « La conquête et la colonisation de l’Algérie 1830-1848 » et « Le mouvement ouvrier français et l’Algérie (XIXe) », Notes manuscrites de Victor Fay sur l’Algérie, Fonds Victor Fay, FDELTA 1798/5/3/1-3, A.N.

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disposer d’eux-mêmes est fortement lié à ses origines polonaises (cf Chapitre I, 3.1.) et à sa formation communiste. Son ami André Ferrat porte d’ailleurs un intérêt particulier aux questions coloniales, il est responsable de la section coloniale du PCF et supporte une politique anti-impérialiste790. Cette attitude est assez nouvelle pour la SFIO. La guerre d’Algérie multiplie les engagements et les ruptures au sein du parti : entre autres André Philip, Robert Verdier, Alain Savary s’opposent à la politique du parti. Le parcours de Victor Fay est l’illustration de ce courant oppositionnel qui finit par quitter la SFIO au cours des années 1950 pour fonder un autre parti socialiste. La décolonisation s’avère ainsi être pour la gauche une source de rupture mais également de recomposition.

2.3.2. Critique de la politique du Premier secrétaire
La politique de Guy Mollet est vivement critiquée par Victor Fay dès le début des années 1950 : « Guy Mollet ne faisait pas la politique pour laquelle il avait été élu791 ». Cette critique se fait de plus en plus acerbe en ce qui concerne le problème algérien. Victor Fay s’oppose, dès la fin des années 1940 à la politique de reconquête coloniale. Toutefois Victor Fay fait encore partie de la SFIO au début de la guerre d’Algérie, bien qu’il s’en éloigne lentement à partir de 1954792 du fait de la nouvelle orientation prise par le parti. Le Parti socialiste se sépare du Parti communiste et se rapproche de la droite sur les deux principales controverses de la vie politique sous la IVe République « à savoir l’affrontement Est-Ouest et la décolonisation793 ». En ce qui concerne les colonies françaises, la SFIO se contente en effet de réclamer l’amélioration du sort des indigènes et l’aménagement des structures coloniales et adopte ainsi, comme le souligne Gilles Morin, une attitude néocolonialiste puisqu’« elle a pour corollaire le refus des indépendances794 ». Victor Fay fait alors parti du courant de gauche de la minorité critique de la SFIO prônant la reconnaissance du fait national algérien795.

790 Fiche « FERRAT, André », op.cit., p . 327
791 V. FAY, La Flamme et la Cendre, op.cit., p. 200
792 Ibid., p. 222
793 J. JULLIARD, Les gauches françaises, 1762 – 2012, Histoire, politique et imaginaire, op.cit., p. 747
794 G. MORIN, De l’opposition socialiste à la guerre d’Algérie au PSA 1954-1960, op.cit., p. 94
795 Ibid., p. 242

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L’attitude de Guy Mollet est à ce point de vue significative puisque, devenu président du Conseil le 2 janvier 1956, il capitule devant les colons à Alger le 6 février 1956 et « s’enfonce dans une guerre d’usure et des opérations de police ». Cette capitulation devant les ultras de l’Algérie française marque un tournant dans l’histoire de la gauche et de la République. Le choix de Guy Mollet est durement critiqué par Victor Fay pour qui ce revirement est un drame. Il juge sa politique « pro-américaine et néocoloniale » dangereuse. Michel Rocard en témoigne lors d’un entretien avec Georges-Marc Benamou, où il retranscrit les propos de Victor Fay à la suite de la capitulation de Guy Mollet: « Eh bien le camarade Mollet, il va jusqu’au bout de sa logique ! Tout ça va faire une catastrophe796 ». Guy Mollet accepte alors la démission du général Catroux du poste de résident général en Algérie et nomme le socialiste Robert Lacoste, personnage amèrement critiqué par Victor Fay, toujours selon Michel Rocard : « Il croit appartenir à la classe ouvrière mais il n’en est pas. C’est un fonctionnaire des finances, un petit-bourgeois nationaliste totalement inculte, monté par la fédération des employés. Le fait qu’il soit petit-bourgeois va lui faire vivre des émotions, quand il découvrira les petits Blancs d’Algérie. (…) Il en oubliera l’existence d’un peuple arabe parce que son horizon mental est ainsi fait. Comme il n’a aucune culture générale, il lui sera impossible de placer le problème de l’Algérie dans une dynamique du monde. Mécaniquement, Lacoste ne pourra pas éviter de concéder les pouvoirs civils impossibles à exercer, aux militaires et ce sera l’horreur absolue…797 ».

Guy Mollet est par ailleurs représentatif de la nature « schizophrène » de la SFIO, partagés entre ses idéaux révolutionnaires et les impératifs de la réalité. De fait, on lui attribue le « grand écart entre un marxisme doctrinal hautement réaffirmé à chaque congrès, à chaque conseil de la SFIO et une pratique politique parfaitement opportuniste, pour ne pas dire cynique », caractéristique de l’attitude du Parti socialiste sous la IVe République798. La SFIO refuse de négocier avec le FLN et appuie la politique de Robert Lacoste. La politique de Guy Mollet est un échec et, comme le souligne Jacques Julliard, au lieu de la pacification promise, il apporte la guerre, au lieu des élections il met en place l’administration militaire du pays et au

796 M. ROCARD, Si la gauche savait...: entretiens avec Georges-Marc Benamou, Editions Robert Laffont, Paris, 2005, p. 52
797 M. ROCARD, Si la gauche savait..., op.cit., p. 53
798 J. JULLIARD, Les gauches françaises, 1762 – 2012, Histoire, politique et imaginaire, op.cit., p.651

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lieu de négocier avec les nationalistes, il pratique la torture799. Cet exercice du pouvoir, associé par les « socialistes de gauche » comme Victor Fay à Jules Guesde et à l’opportunisme politique, symbolise, ainsi que le souligne Robert Chapuis, homme de confiance de Michel Rocard et secrétaire national du PSU à partir de 1973, « les dérives que notre génération dénoncera sous le terme de mollétisme800 ». En effet, Guy Mollet se rallie ensuite au général de Gaulle, assurant qu’il y a une continuité entre la politique du Parti socialiste et celle de Charles de Gaulle801. Cet acte est de mauvais augure pour le parti, considéré par Michel Rocard comme la « troisième mort » du socialisme français (la première datant du Congrès de Tours et la seconde de la dérive collaborationniste d’une bonne partie de la mouvance SFIO pendant la seconde guerre mondiale)802. C’est le signe pour Victor Fay qu’il est temps de quitter la SFIO : « Cet acte de soumission est, pour nous, déterminant. Il était temps de rompre803 ».

3. Le PSA: l’aboutissement d’un courant minoritaire à la SFIO

Le PSA nait à la fois de la lutte contre la guerre d’Algérie et du refus de la politique algérienne de la SFIO représentée par Guy Mollet et d’une volonté de refonte du Parti socialiste. C’est également l’expression de revendications plus profondes et plus anciennes que l’on retrouve dans toute l’histoire de la gauche française : le refus de jouer le jeu de la vie politique classique, de choisir entre le Parti communiste et la SFIO, la volonté de s’insurger contre l’état de la gauche française et de proposer une autre vision de l’action socialiste804… Tant d’aspects caractéristiques de la pensée et de l’action de Victor Fay à partir de la fin de la Seconde Guerre mondiale.

799 Ibid., p. 744
800 R. CHAPUIS, Si Rocard avait su... Témoignage sur la deuxième gauche, Editions L’Harmattan, 2007, Paris, p.24
801 N. CASTAGNEZ et G. MORIN, «Du parlementarisme au régime présidentialiste» in G. RICHARD et J. SAINTCLIVIER (dir.), Les partis politiques et la République. La recomposition du système partisan (1956-1967), Presses Universitaires de Rennes, 2007, p. 83
802 M. ROCARD, Si la gauche savait... Entretiens avec Georges-Marc Benamou, Éditions Robert Laffont, Paris 2005, p. 54
803 V. FAY, La Flamme et la Cendre, op.cit., p. 224
804 R. CAYROL, « Histoire et sociologie d’un parti » in M. ROCARD, Le PSU et l’avenir socialiste de la France, Éditions du Seuil, Paris, 1969, p. 7

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3.1. Aux origines du PSA

En janvier 1957 le Comité socialiste d’étude et d’action pour la paix en Algérie créé par Edouard Depreux (1898-1981), Robert Verdier (1910-2009), Alain Savary (1918-1988) dénonce la politique de Guy Mollet concernant l’Algérie. Ils rappellent ainsi les principes qui devraient être à la base de la politique de la SFIO concernant la question coloniale, en rappelant un article de Léon Blum dans Le Populaire du 17 mai 1947 : « L’Union française ne peut reposer sur le libre consentement des états et territoires qui la composent et nous n’admettrions pas que la souveraineté de la Métropole fut maintenue par la force contre la volonté consciente, délibérée et persistante de la majorité d’un peuple805 ». Pour Victor Fay, la rupture date « du jour où Guy Mollet a reçu des tomates sur la figure à Alger » mais qu’alors « nous n’étions pas suivis et nous n’avons pas voulu partir, Lucien Weitz et moi806 ». Lucien Weitz (1912-1972) est par ailleurs exclu de la SFIO en 1956 et sera le camarade de Victor Fay au PSA et au PSU. Le 20 mai 1957, le Comité énonce des propositions concernant le règlement du conflit algérien : « Il ne s ‘agit pas de partir de l’Algérie (…) mais pour y rester il faut fonder les nouveaux rapports entre les deux pays sur le libre consentement des populations algériennes et sur la garantie des droits des minorités ethniques ». Ces propositions sont signées par Victor Fay807. Ils affirment par ailleurs leur volonté de scission dans le cas où ces demandes ne seraient pas prises en compte : « Si, contre toute espérance, les errements actuels devaient se poursuivre, nous n’hésitons pas à déclarer qu’une seule place conviendrait désormais au Parti : l’opposition 808 ». Lors du 50e Congrès de la SFIO à Issy-Les-Moulineaux en septembre 1958, après le ralliement de Guy Mollet au général de Gaulle, les minoritaires quittent la salle et fondent le PSA. Edouard Depreux en devient immédiatement le secrétaire général809. Ils dénoncent ainsi le virage à droite du Parti socialiste. En effet les candidats socialistes peuvent-ils se démarquer de la droite sans

805 Propositions du Comité socialiste d’étude et d’action pour la paix en Algérie, « 581AP1/2 », Fonds PSU, AN, p. 1
806 Interview accordée par Victor FAY à Michel Michard le 09/01/1985, in M. Michard, , Le PSU de 1969 à 1985, op.cit., p. 2
807 Propositions du Comité socialiste d’étude et d’action pour la paix en Algérie , Paris, le 20 mai 1957, « 581AP1/2 », Fonds PSU, AN, p. 2
808 Ibid, p. 2
809 R. CAYROL, « Histoire et sociologie d’un parti », op.cit., p. 16

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dénoncer les « gaullistes » ?810 Victor Fay prend activement part à ce mouvement et note alors à propos de l’issue du 50e Congrès : « Nous avons décidé de créer un autre parti socialiste. (…) Nous avons été quand même 8000 à sauter le pas (…). Le PSA, parti socialiste autonome, était né811 ». Dans une circulaire du 14 septembre 1958, les membres fondateurs du PSA déclarent leur volonté de rester fidèles à « l’idéal du socialisme et à la tradition de Jaurès, Guesde et Léon Blum, aux «principes fondamentaux du socialisme 812». Victor Fay se place donc encore une fois dans un courant minoritaire au sein de son parti exprimant, tout comme le groupe « Que Faire ? » le faisait par rapport au Parti communiste, une volonté de retour aux sources du socialisme et le rejet de la dégénérescence du parti. Au sein du PSA, Victor Fay fait partie de la section du XVIe arrondissement de Paris aux côtés de Claude Willard et de Michel Blum813. Il dit avoir été chargé de rédiger la charte et les statuts du PSA814.

Le PSA est toutefois une conjonction momentanée de tendances et l’attitude de Victor Fay en est l’illustration. Le parti est divisé sur de nombreuses questions comme le rapport avec les communistes. Victor Fay se veut alors « le bolchevik du parti » selon Gilles Morin815. Une partie du PSA, « les blumistes », avec en particulier Robert Blum et Robert Verdier, secrétaire adjoint du cartel de l’Union des forces démocratiques (USD), souhaite reconquérir le parti socialiste de l’extérieur et l’autre, dont Victor Fay fait partie, souhaite se séparer de la SFIO, « créer un Parti socialiste de gauche, où cohabiteraient sociaux-démocrates honnêtes et socialistes révolutionnaires ». Il est dès lors minoritaire : « Nous, la gauche socialiste, nous étions minoritaires816 ». Les divergences au sein du parti s’estompent cependant face au combat commun contre la guerre d’Algérie. Le PSA est, selon Gilles Morin, le

810 N. CASTAGNEZ et G. MORIN, «Du parlementarisme au régime présidentialiste» in G. RICHARD et J. SAINTCLIVIER (dir.), Les partis politiques et la République. La recomposition du système partisan (1956-1967), Presses Universitaires de Rennes, 2007, p. 85
811 V. FAY, La Flamme et la Cendre, op.cit., p. 224
812 PSA Statuts, 1958, « 581AP1/4 », Fonds PSU, AN, p. 1
813 G. MORIN, De l’opposition socialiste à la guerre d’Algérie au PSA 1954-1960, op.cit., p. 589
814 Interview accordée par Victor FAY à Michel Michard le 09/01/1985, in M. Michard, , Le PSU de 1969 à 1985, op.cit., p. 2
815 G. MORIN, De l’opposition socialiste à la guerre d’Algérie au PSA 1954-1960, op.cit., p. 659
816 V. FAY, La Flamme et la Cendre, op.cit., p. 224

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fruit de l’échec du redressement de la SFIO, de l’échec de la gauche et de la IVe République face à la crise algérienne817.

3.2. Des rencontres décisives

o Michel Rocard
C’est durant cette période que Victor Fay fait la connaissance de Michel Rocard, qui sera l’un des principaux acteurs de la gauche française dans les années 1960 – 1980.

Victor Fay organise trois séminaires en 1954-1955 portant sur la conception matérialiste de l’histoire, la conception marxiste de la société et sur l’économie politique818. Michel Rocard est alors secrétaire national des étudiants socialistes et prépare à Science Po son entrée à l’ENA, où il est reçu en 1954819. Il se trouve être l’élève de Victor Fay lors de séminaires organisés en 1954-1955 dans le but de «dégager à l’intérieur de la SFIO (…) un courant de gauche d’inspiration neutraliste » face à la politique de Guy Mollet820. Il fait de lui une description plutôt positive : « Elève brillant, un crack, désireux d’apprendre, de connaître, il s’annonçait déjà comme un futur leader politique821 ». Cette rencontre semble être décisive pour Michel Rocard qui décrit Victor Fay comme « un maître très sûr » et « un personnage extraordinaire » et « un géant de la pensée ». Il vante ses qualités de professeur : « La pédagogie de Fay était rude mais d’une efficacité terrible. Nous déchiffrions les textes de Marx ou d’Engels et nous assimilions une méthode de pensée… 822». Victor Fay apparaît alors comme un maître à penser et les propos de Michel Rocard le décrivent comme penseur critique de la gauche d’alors. Il explique que lui et ses camarades écoutent « religieusement le pronostic du grand Fay » concernant la situation en Algérie et affirme que son enseignement et son expérience ont eu une grande influence sur sa pensée future, lui servant « de boussole dans [son] engagement

817 G. MORIN, De l’opposition socialiste à la guerre d’Algérie au PSA 1954-1960, op.cit., p. 679
818 V. FAY, La Flamme et la Cendre, op.cit., p. 222
819 H. PORTELLI, « Michel Rocard », in SIRINELLI, Jean-François, Dictionnaire historique de la vie politique française au XXe siècle, Editions PUF, Paris, 2003, p. 1105
820 V. FAY, La Flamme et la Cendre, op.cit., p. 222
821 Ibid., p.222
822 M. ROCARD, Si la gauche savait..., op.cit., p. 52

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politique à l’intérieur de la SFIO et, d’une certaine manière, contre elle 823». Victor Fay le pousse donc, en quelque sorte, à développer sa pensée critique concernant le Parti socialiste, ce qui n’est pas sans importance étant donné le parcours politique futur de Michel Rocard, d’abord l’un des dirigeants du PSU, ensuite membre à part entière du nouveau Parti socialiste à partir de 1974, Premier ministre de la France sous la présidence de François Mitterrand et enfin, Premier secrétaire du Parti socialiste. Selon Simone Peyrin-Fay, «C’était l’un des mentors de Michel Rocard824 ». Victor Fay explique que Michel Rocard rejoint en 1955 le courant minoritaire qui fait ensuite scission de la SFIO et constitue le PSA, car il ne peut pas « se contenter d’être le courtisan de Guy Mollet825 ». Pourtant les relations entre les deux hommes se détérioreront au fur et à mesure comme nous le verrons. Michel Rocard se distingue de Victor Fay sur plusieurs points, notamment du point de vue de ses ambitions politiques. Dans un entretien avec Georges-Marc Benamou, il explique refuser le statut de minoritaire et ne l’avoir jamais aimé826.

o Oreste Rosenfeld
C’est également à cette époque qu’il fait la connaissance d’Oreste Rosenfeld. Né le 1er septembre 1891 à Astrakhan en Russie, il est le fils d’un haut fonctionnaire russe. Victor Fay le présente ainsi : « descendant des barons baltes, fils d’un préfet régional tsariste, Oreste avait rallié le parti menchevik en 1905, à l’âge de 15 ans. Il était l’adversaire de Lénine et a fortiori de Staline ; mais il était partisan de l’alliance avec les communistes en France, seul moyen pour la gauche d’accéder au pouvoir 827». En effet Oreste Rosenfeld, après s’être opposé au pouvoir en Russie en 1917, s’exile en France où il devient journaliste au Populaire aux côtés de Léon Blum. Il est, après la Seconde guerre mondiale, membre du comité directeur du Parti socialiste SFIO de 1948 à 1954828. « Anticolonialiste résolu » selon Victor Fay, il s’engage contre la guerre d’Algérie et rapidement contre la politique de la SFIO qu’il quitte pour fonder le PSA en avril 1958. Victor Fay le qualifie de « ex-menchévique de gauche ». Jean-François Kessler

823 Ibid., p.53
824 Entretien avec Simone Peyrin-Fay, le 23/05/2014, Puteaux.
825 V. FAY, La Flamme et la Cendre, op.cit., p. 223
826 M. ROCARD, Si la gauche savait..., op.cit., p. 58
827 V. FAY, La Flamme et la Cendre, op.cit., pp. 223-224
828 WEISS, Valentine et MÈSZ, Lise, Répertoire numérique détaillé de 26 AR 1-21 « Introduction », Fonds Oreste Rosenfeld (1902-1987), 2011, AN, p. 3

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se rappelle que Victor Fay rencontrant Oreste Rosenfeld au début des années 1960, se serait exclamé : « Enfin, les bolcheviks retrouvent les mencheviks! 829 », Victor Fay incarnant les bolcheviks et Oreste Rosenfeld les menchéviks.

 

4. L’attitude de Victor Fay : témoin et commentateur de la Guerre froide

La période allant de la fin des années 1940 à la fin des années 1950 est caractérisée par une activité journalistique intense, Victor Fay devenant dès lors observateur et commentateur. Lors d’une conversation avec Georges Kagan à la veille de la guerre, celui-ci aurait dit à Fay : « Tu n’es plus un activiste qui applique sa réflexion théorique sur le terrain ; que tu le veuilles ou non, dans l’état actuel du mouvement, d’activiste tu deviens observateur, commentateur de la pensée et de l’action des autres830 ». Cette position lui permet d’avoir une attitude critique à la fois vis-à-vis du bloc communiste – et son travail au sein du journal Combat comme à l’ORTF en est l’illustration – et du bloc occidental, en France et au niveau international. C’est en effet à ce moment que commence la Guerre froide.

4.1. Le neutralisme

A la fin des années 1940, Victor Fay se tourne vers le neutralisme, se plaçant ainsi en marge des deux principaux courants politiques et idéologiques non seulement français, mais internationaux. Il y a en effet un fort courant neutraliste en France de la fin des années 1940 au milieu des années 1950, qui exprime le refus de l’intégration de la France dans le dispositif du traité de l’Atlantique Nord831. Le courant neutraliste s’enracine alors dans la presse et les milieux intellectuels de la capitale, dont Victor Fay fait alors partie. Pour lui, le neutralisme apparaît comme « un terrain politique inexploré »

829 J.-F. KESLER, De la gauche dissidente au nouveau Parti socialiste : les minorités qui ont rénové le Parti socialiste, Editions Privat, Toulouse, 1990, p. 99
830 V. FAY, La Flamme et la Cendre, op.cit., p. 141
831 P. GREMION, « La diplomatie américaine des idées », Communisme, Revue d’études pluridisciplinaires, « Aspects de l’anticommunisme » n°62-63, L ‘âge d’homme, 2000, p. 62

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comprenant non seulement le refus de choisir entre le bloc communiste et le bloc occidental mais également « un autre projet de société832 ».

4.2. « Combat » : une autre vision du journalisme

Sa position neutraliste s’exprime notamment par son travail au journal Combat. En 1947, l’expérience de Lyon-Libre touche à sa fin, le déficit du journal devenant chaque jour plus important. « Lyon c’était donc fini », explique Victor Fay, « pour Ferrat comme pour moi833 ». En effet André Ferrat donne sa démission au début de l’année 1946 et prend la direction de l’imprimerie Réaumur à Paris834.

Quant à Victor Fay, il quitte Lyon-Libre en juin 1948 et retourne à Paris, nommé directeur des services parisiens du Soir Sud-Est de Lyon835. Il explique alors que Claude Bourdet (1905-1996), alors directeur du journal Combat, après une entrevue à Lyon, lui propose de prendre la rédaction en chef du journal836. Il est donc rédacteur en chef du journal Combat de juin 1948 à mars 1950, comme le confirme son dossier des Renseignements généraux837. Le journal se définit par son attitude neutraliste, son directeur, Claude Bourdet, représentant alors « la figure de proue » du mouvement neutraliste des gauches indépendantes838. Il plaide par exemple pour une vision non- monolithique du monde lors d’une réunion internationale aux Etats-Unis au début de l’année 1950839.

Ayant tout d’abord été une feuille clandestine durant la résistance, Combat devient un véritable journal et paraît pour la première fois le 21 août 1944 grâce aux efforts conjugués de Claude Bourdet et Pascal Pia (1903-1979), le premier en étant le rédacteur en chef et le second son directeur effectif. Albert Camus participe également à la rédaction du journal jusqu’en 1947. Le journal entend être « le porte- voix, exprimer la mystique de la Résistance intérieure sans être inféodé à aucune organisation »,

832 V. FAY, La Flamme et la Cendre, op.cit., p. 201
833 Ibid., p. 201
834 Fiche « FERRAT, André » in MAITRON, Jean, PENNETIER, Claude, Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français, op.cit.
835 Rapport de la Préfecture de Police – Direction générale des Renseignements généraux « Bordereau d’enquête sur Ladislas FAYE Victor », le 26 avril 1955, p. 4
836 V. FAY, La Flamme et la Cendre, op.cit., p. 202
837 Rapport de la Préfecture de Police – Direction générale des Renseignements généraux « Bordereau d’enquête sur Ladislas FAYE Victor », le 26 avril 1955, p. 4
838 P. GREMION, « La diplomatie américaine des idées », op. cit., p. 62
839 Ibid., p. 63

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non conformiste et « afficher une haute exigence, civique et morale, du journalisme840 ». C’est un journal hétérogène sous plusieurs points de vue. Dans un premier temps de par son orientation il est en même temps critique à l’égard des communistes et à l’égard du gouvernement gaulliste. D’autre part, l’équipe rédactionnelle regroupe elle aussi des tendances diverses, progouvernementales en politique intérieure et prosoviétiques en politique extérieure. Victor Fay explique qu’il a de ce fait du mal à s’intégrer au journal devant « sans cesse naviguer entre deux pôles841 ». Il y a ainsi des journalistes plus libéraux, liés à Albert Camus et Pascal Pia, et un noyau « trotskisant ». Il ne penche ni du côté du gouvernement, ni des communistes ni de la SFIO, affirmant, surtout après l’arrivée de Claude Bourdet et Victor Fay, sa tendance pro-neutraliste et rompant avec l’antitotalitarisme. Il s’isole politiquement et plait «aux marginaux de tous les partis842 ». Toutefois cette hétérogénéité pénalise le journal qui reste le plus souvent « une superposition de positions différentes pour ne pas dire antagonistes843 ».

C’est de ce fait un journal tout à fait original, « inclassable » selon Raymond Aron. Victor Fay souhaite par son biais revendiquer une autre conception du journalisme, plus démocratique où « le lecteur intervient comme le représentant des aspirations plus ou moins exprimées du peuple » : « le journal doit être un lieu d’échange entre le journaliste et son lecteur ». Il réalise avec Claude Bourdet plusieurs innovations : ils instaurent des enquêtes culturelles et sociales – « l’originalité du journal » – et des pages spécialisées844. Toutefois l’expérience de Victor Fay à Combat n’est pas un succès car il n’arrive pas, encore une fois, à s’intégrer à l’équipe, revendiquant un neutralisme de plus en plus actif et étant trop lié au monde ouvrier845 tandis que la clientèle de Combat est liée au milieu intellectuel parisien. Le journal se situe un temps contre la politique des blocs et se place dans le camp neutraliste tandis que certains journaux, comme Libération, s’alignent avec le bloc soviétique et d’autres comme Franc-Tireur, s’alignent avec le bloc occidental. Cette attitude est soulignée

840 J. GUERIN, « Combat », in J.- F. SIRINELLI, Dictionnaire historique de la vie politique française au XXe siècle, Editions PUF, Paris, 2003, p. 264
841 Rapport de la Préfecture de Police – Direction générale des Renseignements généraux « Bordereau d’enquête sur Ladislas FAYE Victor », le 26 avril 1955, p. 202
842 J. GUERIN, « Combat », op.cit., p. 265
843 Rapport de la Préfecture de Police – Direction générale des Renseignements généraux « Bordereau d’enquête sur Ladislas FAYE Victor », le 26 avril 1955, p. 206
844 V. FAY, La Flamme et la Cendre, op.cit., pp. 203-204
845 Ibid., p. 203

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par Victor Fay dans des notes manuscrites personnelles, probablement destinées à un cours, où il expose les différents objectifs du journal et sa particularité. Ainsi Combat s’attaque à l’impérialisme américain, prend des positions très anticolonialistes. Il se démarque également de l’URSS sur plusieurs affaires, notamment celle concernant le conflit entre Staline et Tito qui commence lors de la crise yougoslave en 1948 ou concernant la mainmise de l’URSS sur les pays de l’Est846. L’affaire Lyssenko est également traitée par le journal et Victor Fay y lance une « Enquête auprès des scientifiques de gauche847 ». Toutefois, « la ligne neutraliste est difficile à tenir en temps de guerre froide 848».

Le journal doit faire face à des problèmes de financement du fait de son contenu, de plus en plus neutraliste et critique et, comme le note Victor Fay, « de moins en moins rentable849 ». Victor Fay va progressivement rentrer en conflit avec une partie de la rédaction du journal représentée par Henri Smadja (1897-1974), homme d’affaires franco-tunisien. Claude Bourdet a en effet offert 50% des parts du journal à ce dernier en 1947, qui ne se gêne pas pour l’évincer en février 1950850. Henri Smadja souhaite alors dépolitiser le journal afin de le rendre plus attractif, ce qui ne va pas sans déplaire à Victor Fay : « mes rapports avec Smadja devenaient très tendus 851 ». Claude Bourdet quitte le journal et une minorité militante l’accompagne. Victor Fay se solidarise avec eux, refusant de rester en tant que rédacteur en chef sous la direction d’Henri Smadja852. Il quitte le journal le 6 mars 1950853.

4.3. A l’ORTF : un informateur critique

Après son départ de Combat, il commence à travailler pour la RTF. La RDF (Radiodiffusion française), créée le 23 mars 1945 à la suite de la nationalisation des radios privées devient la Radiodiffusion-télévision française (RTF) le 4 février 1949.

846 V. FAY, « Combat : premier journal neutraliste non aligné » in Notes manuscrites, Divers articles réservés, « F DELTA 1798/05/17 », Fonds Victor Fay, BDIC
847 V. FAY, La Flamme et la Cendre, op.cit., p. 208
848 J. GUERIN, « Combat », in J.- F. SIRINELLI, Dictionnaire historique de la vie politique française au XXe siècle, Editions PUF, Paris, 2003, p .265
849 V. FAY, La Flamme et la Cendre, op.cit., p. 211 850 J. GUERIN, « Combat », op.cit., p.265
851 V. FAY, La Flamme et la Cendre, op.cit., p. 211 852 Ibid., p. 212
853 Rapport de la Préfecture de Police – Direction générale des Renseignements généraux « Bordereau d’enquête sur Ladislas FAYE Victor », le 26 avril 1955

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Elle est monopolisée par l’État. Victor Fay dit avoir été recommandé par Vital Gayman à Léon Rollin, responsable des émissions vers l’étranger de 1948 à 1954854 qui le charge de faire des analyses pour les émissions vers l’étranger, étant donné sa connaissance de l’Europe centrale et orientale855. Les Renseignements généraux attestent qu’il y travaille comme pigiste du 15 mai au 30 juillet 1950 rédigeant des « chroniques de politique étrangère à destination de Radio-Brazzaville ». Il explique alors posséder un matériel important pour ses analyses, bénéficiant du service d’écoute du Mont Valérien856, colline culminant à 162 mètres située dans l’Ouest de la région parisienne. Toujours selon les Renseignements généraux, il devient en 1953 journaliste permanent à la rédaction centrale des émissions vers l’étranger, « en qualité de premier secrétaire de rédaction » et en 1955 « il prend la parole une ou deux fois par semaine » dans « la rubrique « La journée politique » de la RTF «qui passe tous les soirs à 22h15 sur la chaine parisienne857 ». Au sein de la RTF, qui devient avec la loi du 27 juin 1964 Office de radiodiffusion-télévision française (ORTF), il analyse avec brio l’actualité politique et sociale de l’Europe de l’Est et de la France. Entre 1953 et 1963 il rédige un grand nombre de chroniques relatives à l’URSS, la Chine, les pays de l’Est (plus particulièrement la Hongrie, la Pologne, la Tchécoslovaquie, la Yougoslavie et la Roumanie), au mouvement communiste mondial et au PCF. Le fonds d’archives de la BDIC rassemble plus de 2700 chroniques signées par Victor Fay ou « Michel Svoboda » (« Michel Liberté » en russe, pseudonyme qu’il utilise pour traiter de l’URSS et des démocraties populaires)858. Elles sont d’un grand intérêt pour l’histoire des pays de l’Europe de l’Est et de l’Union Soviétique et éclairent les dysfonctionnements internes et les contradictions du système soviétique. Son itinéraire rejoint ici celui d’autres dissidents ou anciens communistes qui tentent également de jouer un rôle d ‘informateur critique. Boris Souvarine, intellectuel majeur de l’anticommunisme, collabore à plusieurs revues comme Preuves, Paix et liberté et Est et Ouest, lutant

854 « Inventaire fonds ORTF 1943-1976 », Archives du Premier ministre, A.N. Centre des Archives Contemporaines de Fontainebleau, p.4
855 V. FAY, La Flamme et la Cendre, op.cit., p. 213
856 Ibid., p. 213
857 Rapport de la Préfecture de Police – Direction générale des Renseignements généraux « Bordereau d’enquête sur Ladislas FAYE Victor », le 26 avril 1955, p. 3
858 « Liste des chroniques publiées par la rédaction centrale de l’ORTF » [Recueil. Chroniques] / ORTF, du 1/12/1953 au 06/09/1963, F Delta 1798/2, Fonds Victor Fay, BDIC.

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contre le mensonge communiste859. De même, Nicolas Lazarévitch (1895-1975), militant libertaire anticommuniste, est l’initiateur de la revue La Réalité russe, publiée entre 1950 et 1958, qui tente de répondre à cette « exigence de vérité » face à la vision idyllique de la société russe de l’époque proposée par la propagande communiste en procédant à une lecture systématique de la presse soviétique860. Son entreprise prend fin en 1958, comme celle de Victor Fay. Les chroniques de ce dernier, tout comme La Réalité russe de Nicolas Lazarévitch, peuvent permettre de comprendre, encore aujourd’hui « l’évolution de ceux qui tentaient alors de percer les mythes de la propagande861 ». Elles mériteraient une analyse approfondie qu’il ne m’est pas permis de faire ici, ce mémoire étant consacré à la gauche française. Il écrit avoir animé le syndicat des journalistes de Force Ouvrière à l’ORTF, contribué à la formation de quatre syndicats de journalistes et participé à des colloques « sur la fonction de journaliste et notamment sur la reconnaissance des droits de l’équipe rédactionnelle862 ».

Charles de Gaulle réorganise la RTF en 1959 mais le contrôle politique des chaînes d’information demeure. Il note que l’arrivée de « de Gaulle au pouvoir, en 1958, entraîne de nombreuses modifications à l’ORTF863 ». Vital Gayman est le directeur de l’information à la RTF depuis 1956 ; il est évincé de la direction en 1958, en même temps que Léon Rollin, ainsi que le confirme Victor Fay : « Vital Gayman et Léon Rollin sont éliminés ». En effet Charles de Gaulle souhaitant contrôler les journaux d’information à la radio et à la télévision, met en place à partir du début des années 1960 un système de censure. Victor Fay conçoit alors les émissions vers l’étranger comme une source d’information pour les pays de l’Est où l’information est asservie au pouvoir864. Cependant, il souligne que pour le gouvernement, «le rôle des émissions vers l’étranger était de présenter, exclusivement, la position officielle865 ». Or, à la fin des années 1950, de Gaulle souhaitant prendre ses distances par rapport à l’OTAN et au commandement américain, amorce un rééquilibrage diplomatique

859 Voir J.-L. PANNÉ, Boris Souvarine, le premier désenchanté du communisme, Editions Robert- Laffont, Paris, 1993, 490 pages
860 L. COUMEL, « Nicolas Lazarévitch et La Réalité russe », Communisme, n°61, 2000, p. 101
861 Ibid., p. 107
862 V. FAY, La flamme et la cendre, op.cit., p. 232 863 Ibid., p. 232
864 « Entretien avec Evelyne Malnic » op.cit.
865 V. FAY, La flamme et la cendre, op.cit., p. 233

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consistant dans un rapprochement avec le bloc de l’Est. Cela est également lié à son projet idyllique de « l’Europe de l’Atlantique à l’Oural »866. Un personnage comme Victor Fay, ancien militant communiste d’une part et hostile à l’URSS d’autre part, ne peut que déplaire aux milieux gaullistes. Sa dernière chronique intitulée « Faisons le point sur le bilan de la visite de M. Khrouchtchev en Yougoslavie » est datée du 3 septembre 1963867 : on lui retire ensuite ce secteur868. Sans pour autant être renvoyé, on ne lui donne plus de travail ou bien ses articles ne sont plus publiés. Considérant que l’on porte préjudice à sa réputation et à ses possibilités d’évolution professionnelle, il demande son renvoi et l’obtient en 1967869.

Il devient donc à partir des années 1950-1960 observateur et commentateur de l’actualité européenne et de l’évolution des différents partis de gauche français. L’étude proposée ici concerne donc plus sa vision des évènements, de l’évolution de la gauche française plus que son action au sein de celle-ci. Il convient également de noter que son style d’écriture s’améliore considérablement durant cette période et cela pour deux raisons. Son passage au syndicat des correcteurs d’imprimerie lui permet de travailler la grammaire, la syntaxe et le style. Il explique commencer alors à écrire d’une manière beaucoup plus soignée qu’à L’Humanité ou aux Cahiers du Bolchévisme870. Il exerce ensuite une activité journalistique plus intense. La seconde raison est sa rupture avec le Parti communiste. La formation communiste impose un style d’écriture particulier comme il a été montré dans le chapitre III, ce qui n’est pas ou moins le cas de la SFIO. En s’éloignant du PC, Victor Fay acquiert une plus grande liberté de style et également dans le choix des sujets. Cela lui permet également de développer sa critique et sa circonspection autant qu’il est vrai que celui qui contrôle le langage, contrôle la pensée.

Après son départ du Parti communiste Victor Fay tente tant bien que mal de s’intégrer dans une autre organisation : « Je conservais, avouée ou non, ma nostalgie

866 M.-P. REY, La tentation du rapprochement : France et URSS à l’heure de la détente (1964-1974), Presses de la Sorbonne, 1991, p.16
867 V. FAY, « Faisons le point sur le bilan de la visite de M. Khrouchtchev en Yougoslavie » [Recueil. Chroniques] / ORTF, du 1/12/1953 au 06/09/1963, F Delta 1798/2/14, Fonds Victor Fay, BDIC
868 V. FAY, La flamme et la cendre, op.cit., p. 233 869 « Entretien avec Evelyne Malnic » op.cit.
870 V. FAY, La flamme et la cendre, op.cit., p. 143

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d’intégration à une équipe 871». Il éprouve pourtant les plus grandes difficultés à s’intégrer à la SFIO, avant et après la Seconde Guerre mondiale. Refusant à la fois le réformisme de la SFIO et l’autoritarisme du PCF, il évolue petit à petit vers un autre mouvement contestataire qui donne naissance au PSA puis au PSU. De la même façon, face à la guerre froide, il choisit le neutralisme. Il se place donc en marge des principaux mouvements politiques et idéologiques français et internationaux et ce faisant devient de plus en plus un témoin critique. Rejetant à la fois le Parti communiste et le Parti socialiste, il part à la recherche d’une troisième voie, d’une autre gauche capable de dépasser les contradictions des partis traditionnels. Son engagement au PSU confirmera cette orientation.

Il exprime face au Front populaire une opinion très négative. Toutefois, malgré ses critiques concernant le PC et le PS il devient par la suite un défenseur acharné de l’unité des forces de gauche. Il semble ainsi de plus en plus apte à faire des concessions.

La Guerre d’Algérie et la personnalité de Guy Mollet poussent de nombreux militants, comme Victor Fay à quitter la SFIO. C’est dans ce contexte que nait le PSU. Le Parti socialiste perd de sa popularité durant la Guerre froide, étant mise à rude épreuve par le Parti communiste et se retrouve «sur la route d’une marginalisation dont seule la roue de l’histoire lui permettra de sortir en plaçant le communisme en contradiction avec le siècle872 ». Victor Fay apparaît donc bien dans cette période comme un minoritaire au sein de la SFIO, un «marxiste indépendant 873» ne réussissant pas à s’intégrer au sein de ce parti dont l’orientation va de plus en plus à l’encontre de ses principes. Son évolution est ainsi représentative de celle du courant minoritaire de la SFIO qui aboutit à la formation du Parti socialiste unifié.

871 V. FAY, La flamme et la cendre, op.cit., p. 185
872 S. BERSTEIN, Le parti socialiste entre Résistance et République, Publication de la Sorbonne, 2003, Paris, p. 170
873 G. MORIN, De l’opposition socialiste à la guerre d’Algérie au PSA 1954-1960, op.cit., p. 242

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CHAPITRE V :
DU PSU à l’adhésion au nouveau parti socialiste : militant minoritaire critique et tête pensante de la gauche

« C’est un socialisme tout à la fois irréaliste et déconsidéré qui rendit les armes au général de gaulle. La défaite politique était d’abord morale et intellectuelle. Bien peu imaginaient alors qu’un tel parti serait appelé à devenir, moins de vingt ans plus tard, hégémonique au sein de la gauche et bientôt triomphant au sein de la nation874 »

La naissance de la deuxième gauche à l’aube des années 1960 est pour Victor Fay un moment clef et cela pour plusieurs raisons. C’est tout d’abord le début d’une nouvelle aventure au sein de la gauche française, la possibilité d’évoluer dans un autre parti socialiste à la fois révolutionnaire et démocratique se démarquant de la SFIO. La création du PSU représente également l’espoir du changement, du renouvellement de la gauche. Cette période passée au PSU, de 1960 au début des années 1980 est également caractérisée par le changement de statut de Victor Fay. Armand Azjenberg note qu’il devient progressivement « un observateur averti et critique et de la politique et de la manière dont elle est exercée, et de moins en moins un acteur de celle-ci875 ». Cette évolution qui se préfigure au lendemain de la guerre, avec son entrée au Parti socialiste, se confirme au PSU. Il prend de fait sa retraite à soixante-cinq ans après son départ de l’ORTF tout en continuant de rédiger des articles pour diverses publications en lien avec le PSU, Tribune Socialiste, Critique Socialiste, L’Action mais également pour une revue de gauche issue de mai 1968, Politique Aujourd’hui et pour Le Monde Diplomatique. Il explique pourtant prendre « un engagement militant intense au sein du PSU » de 1968 à 1980, mais celui-ci ne répond pas aux mêmes exigences que par le passé, au PCF. Son évolution est par ailleurs représentative de la nature même du PSU qui, plus qu’un véritable contre-pouvoir (ses effectifs ne

874 J. JULLIARD, Les gauches françaises, 1762 – 2012, Histoire, politique et imaginaire, op.cit., p.747 875 A. AJZENBERG, « Le Collectif autogestion », in V. FAY, Autogestion, une utopie réaliste, Syllepse, Paris, 1996, p. 108

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dépassent pas les 15000 militants876) est un laboratoire d’idées pour la gauche, un lieu de réflexion et d’innovation. Il devient ainsi un penseur critique, un intellectuel de gauche, respecté et écouté – bien que minoritaire et souvent à contre courant – du fait de sa riche expérience militante.

L’histoire du PSU est à mettre en perspective avec l’évolution de la France entre 1960 et 1980 aussi bien dans sa politique intérieure que dans les relations qu’elle entretient avec l’étranger – notamment concernant la question de l’Algérie – et avec l’évolution des relations internationales.
Le contexte historique global est celui de la Guerre Froide, allant de la détente au dégel et aboutissant peu à peu à la fin de l’unité communiste internationale puis européenne et finalement à l’éclatement de l’URSS. Depuis la déstalinisation, le pouvoir et l’influence de l’URSS s’amenuisent au fur et à mesure que son emprise sur le monde communiste faiblit. Le conflit sino-soviétique réduit la liberté d’action de l’Union soviétique, la force à se tourner de plus en plus vers le Tiers-Monde et remet en question sa domination incontestée du mouvement communiste dont l’unité est de plus en plus menacée. En effet l’existence même du mouvement communiste est mise en péril depuis la mort de Staline : aucune hégémonie ne semble pouvoir remplacer celle de l’Union soviétique877. Les contestations internes du mouvement communiste sont à prendre ici en compte puisqu’elles influencent grandement la politique des partis de gauche français ainsi que l’opinion française dans son ensemble. En effet le « mai 68 » français ne peut être compris en dehors du mouvement global de contestation face à la guerre du Vietnam ou à la décolonisation.

En 1958, la France est politiquement marquée par la constitution de la Ve République et l’élection du président au suffrage universel. Elle vit alors une évolution économique notable liée à un fort développement industriel qui ne fait que qu’accentuer le retard des mentalités et des systèmes de valeurs français. Le mouvement de mai 1968 nait de cette « discordance devenue intolérable entre l’état d’avancement de l’économie et celui de la société878 ».

876 876 Ph. TÉTART, « PSU » in SIRINELLI, Jean-François, Dictionnaire historique de la vie politique française au XXe siècle, Editions PUF, Paris, 2003, p. 1038
877 S. PONS, The Global Revolution, op.cit., p.254 : « no authority could replace that of the Soviet Union »
878 J. JULLIARD, Les gauches françaises.1762-2012 : Histoire, politique et imaginaire, op.cit., p. 777

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Mai 68 ne provoque pas une réelle révolution mais induit de nombreux changements au sein de la société française. Dans un premier temps, il marque la fin du gaullisme. Il a d’autre part une influence notable sur l’évolution des partis de gauche. Le parti communiste se voit dépassé par un mouvement révolutionnaire qui lui est étranger. La révolution n’est alors plus l’apanage du communisme et elle se traduit sous des nouveaux termes. En parallèle, le mouvement porte le PSU à son apogée bien que son impact contribue par la suite à sa marginalisation dans le paysage politique français. Le début des années 1970 observe la naissance de nouvelles pratiques partisanes faisant notamment de la période la séquence la plus gréviste de la Ve République879. C’est également dans ces années que se développe un courant socialiste autogestionnaire porté principalement par le PSU, la CGT, la CFDT puis par le Parti socialiste. Ce courant est renforcé par le déclenchement de l’affaire des salariés de Lip auquel la gauche et l’extrême gauche autogestionnaire perçoivent comme une grève autogérée annonçant la réalisation de l’autogestion socialiste880.

Pour le Parti socialiste, ces années sont celles de l’union de la gauche, de la Fédération de la gauche socialiste et démocratique à l’élection de François Mitterrand. Cette stratégie s’avère payante pour le parti puisqu’elle lui permet de discipliner son camp, de clarifier sa ligne politique, de se renouveler et de dépasser les communistes881.

1. Victor Fay et le PSU : l’adaptation ?

Les vingt années du PSU sont pour Victor Fay une période d’intense réflexion sur les voies d’accès au socialisme et sur la rénovation de la gauche. Du fait de son statut de journaliste et de son appartenance à ce parti, il se place comme observateur critique de la gauche française. Ses chroniques à l’ORTF et sa collaboration aux divers organes du PSU et à d’autres revues de gauche sont ses principaux lieux de réflexion.

879 F. GEORGI, «Dynamique autogestionnaire dans les grèves de salariés et recomposition des gauches, 1971-1974 » in G.RICHARD, J. SAINTCLIVIER (dir.), Les partis à l’épreuve de 1968. L’émergence de nouveaux clivages, Presses Universitaires de Rennes, 2012, p. 16
880 Ibid., p. 22
881 G. MORIN, « Profil et profit d’une union : le programme commun de gouvernement et le Parti socialiste » in G.RICHARD, J. SAINTCLIVIER (dir.), Les partis à l’épreuve de 1968. L’émergence de nouveaux clivages, Presses Universitaires de Rennes, 2012, p. 158

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Celle-ci se concentre sur le renouvellement du socialisme et prend en compte les tentatives d’unité de la gauche, l’évolution du Parti socialiste et du Parti communiste.

1.1. Le PSU, un parti novateur

Le PSU est crée le 3 avril 1960. C’est tout d’abord une autre gauche, une autre conception du socialisme : la deuxième gauche. Elle se caractérise donc par son opposition avec la première, ici représentée par le Parti socialiste. Cette opposition entre deux versions de la gauche se retrouve dès les origines du socialisme, dans le débat entre Jules Guesde et Jean Jaurès, « Les deux méthodes ». Souhaitant développer un socialisme plus démocratique et plus moral, elle se caractérise par sa capacité critique, sa «volonté de réformer la société par le dialogue et l’intelligence882 ».

Le PSU est né de l’alliance de différents courants de la gauche française d’horizons différents mais avec des préoccupations similaires, ne se reconnaissant ni dans les méthodes des communistes ni dans l’opportunisme mollétiste. Le premier acte du PSA, comme l’explique Victor Fay, était de « fédérer un certain nombre de forces dispersées, sur une plate-forme commune, de les réunir dans une structure unique, afin de créer une véritable alternative à la SFIO883 ».

L’un des principaux courants à l’origine du PSU est l’Union de la gauche socialiste (UGS), créée en 1957 et regroupant elle-même plusieurs tendances. Elle est issue du Centre d’action des gauches indépendantes (CAGI) crée en 1951 et composé d’anciens membres du Rassemblement démocratique révolutionnaire (RDR) et de membres des Jeunesses Socialistes884. L’UGS rassemble également des adhérents du Mouvement de libération du peuple (MLP), la Nouvelle gauche inspirée par Claude Bourdet et Gilles Martinet tentant de fusionner avec l’Union des familles, petite formation d’extrême gauche catholique et un groupe d’anciens trotskistes885. Le PSU est donc issue de la fusion de l’UGS représenté par Gilles Martinet avec le Parti socialiste Autonome représenté par Edouard Depreux, des Comités d’action socialiste (CAS)

882 J.-J. BECKER et G. CANDAR, Histoire des gauches en France, Vol. 2, Le XXe siècle à l’épreuve de l’histoire, Editions La Découverte, Paris 2005, p.176
883 V. FAY, La flamme et la cendre, op.cit., p. 224
884 R. CAYROL, « Histoire et sociologie d’un parti » in M. ROCARD, Le PSU et l’avenir socialiste de la France, Éditions du Seuil, Paris, 1969, p. 13
885 V. FAY, La flamme et la cendre, op.cit., p. 225

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et de Tribune du Communisme886 dirigée par Jean Poperen, ancien membre du PCF, renvoyé du fait de son anticonformisme. Le comité de discussion entre ces trois mouvements aboutit à la création du PSU : « La discussion s’engage entre toutes ces formations, explique Victor Fay, « Oreste mène les négociations et s’arrange pour que j’y participe887 ». Pierre Mendès-France (1907-1982) qui vient de quitter le Parti radical, demande à être membre du PSA, ce que refuse l’UGS et Victor Fay explique avoir accepté, avec la majorité, cette adhésion avant la fusion888. Pour lui le PSU n’est alors pas « un parti révolutionnaire, mais un parti de gauche, ouvert, à la fois révolutionnaire et socialiste honnête, c’est à dire un adversaire du régime de la Ve République et du compromis avec les courants autoritaires de la société889 », c’est à dire les communistes.

Comme le souligne un tract d’adhésion au PSU datant de décembre 1960, toutes les tendances de la gauche – sauf les stalinistes et les mollétistes – y sont représentées : marxistes, anciens communistes et anciens trotskystes, socialistes humanistes, catholiques fidèles à la laïcité, mendésistes890. Le PSU mélange révolutionnaires, indépendants, laïques, chrétiens, internationalistes – des militants déjà formés ayant tous une expérience différente891 « allant d’un réformiste honnête (…) à un trotskyste ayant rompu avec la IIIe Internationale » : pour Victor Fay « cette diversité des hommes et des idées faisait à la fois la richesse et la faiblesse du PSU892 ». Cette hétérogénéité a en effet des inconvénients mais également des avantages. Le PSU – réunion de la quasi-totalité de la gauche n’appartenant ni au Parti communiste ni à la SFIO – apparaît d’une certaine façon comme le «lieu de rassemblement des hérétiques de la gauche893 ».

Cela fait de lui un parti unique du point de vue de son organisation et de son idéologie. Il revendique un socialisme démocratique, allié à l’idée de liberté, se construisant en s’appuyant sur la classe ouvrière, tout en restant nuancé quant au

886 Ph. TÉTART, « PSU » in SIRINELLI, Jean-François, Dictionnaire historique de la vie politique française au XXe siècle, Editions PUF, Paris, 2003, p. 1037
887 V. FAY, La flamme et la cendre, op.cit., p. 226
888 Interview accordée par Victor FAY à Michel Michard, in M. Michard, , Le PSU de 1969 à 1985, op.cit., p. 2
889 Ibid., p. 3
890 Tract d’adhésion publié in Tribune socialiste, n°33, le 24 décembre 1960, p. 13
891 R. CAYROL, « Histoire et sociologie d’un parti », op.cit. p. 8
892 V. FAY, La flamme et la cendre, op.cit., p. 226
893 J.-F. KESLER, De la gauche dissidente au nouveau Parti socialiste : les minorités qui ont rénové le Parti socialiste, Editions Privat, Toulouse, 1990, p.13

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caractère ouvrier du parti : c’est la diversité dans l’unité894. Victor Fay souligne que le PSU puise « la reconnaissance des tendances et des courants d’idée » et la liberté de penser – c’est à dire son caractère démocratique – dans la social-démocratie et « la discipline dans l’action et le refus de l’électoralisme » au communisme895.

L’une des composantes essentielles du PSU est l’unité réalisée entre le marxisme et les chrétiens896 remettant en question le divorce apparemment irrémissible entre la gauche laïque et les catholiques progressistes. Victor Fay note que les catholiques de gauche, ne trouvant leur place ni à la SFIO ni au Parti communiste, ont au PSU « la possibilité d’aller à la messe tout en militant dans un parti de gauche897 ». A la fin des années 1960, il constate que ces militants ont trouvé au PSU un « refuge » leur permettant de « maintenir leur influence » tout en échappant « au risque d’être noyé dans la masse des travailleurs laïques et déchristianisés898 ». La gauche chrétienne ayant « participé avec courage » à la lutte contre la guerre d’Algérie, apparaît comme un apport positif favorisant la victoire de la nouvelle gauche899.

Victor Fay note que le ciment du PSU n’est pas simplement idéologique, il est profond et concret: l’avènement du parti est l’aboutissement du courant de gauche dénonçant la guerre d’Algérie, le gaullisme, le stalinisme et tenant « d’une évolution politique et culturelle (…) et d’un primat donné à la lutte mobilisatrice, privilégiant ainsi des fonctions vitalisantes et réformatrices900 ». Les membres du PSU participent à la rédaction du « Manifeste des 121 », déclaration signée en septembre 1960 par 121 intellectuels pour dénoncer la guerre d’Algérie. Victor Fay refuse de le signer car le texte approuve la désertion et l’insoumission des militaires en Algérie. Il reconnaît ainsi son erreur : « je me suis placé en porte à faux, au nom de principes abstraits qui étaient inapplicables901 ». Le PSU se définit en grande partie par son opposition à la guerre d’Algérie, « aussi les accords d’Evian le laissent-ils « orphelin » 902 » et, comme le souligne également Victor Fay, « le lien essentiel entre les adhérents du

894 R. CAYROL, « Histoire et sociologie d’un parti », op.cit, pp. 19-20 895 V. FAY, La flamme et la cendre, op.cit., p. 225
896 R. CAYROL, « Histoire et sociologie d’un parti », op.cit p. 22
897 V. FAY, La flamme et la cendre, op.cit., p. 228
898 V. FAY, « La « Gauche nouvelle » devant l’Unité », L’Action, mai-juin 1968, in Contribution à l’histoire du mouvement social français, L’Harmattan, Paris, 1997, p. 166
899 Ibid., p. 167
900 Ph. TÉTART, « PSU » in SIRINELLI, Jean-François, Dictionnaire historique de la vie politique française au XXe siècle, Editions PUF, Paris, 2003, p. 1038
901 V. FAY, La Flamme et la Cendre, op.cit., p. 227 902 Ph. TÉTART, « PSU », op.cit., p. 1038

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PSU tombe » laissant éclater « tous les antagonismes, toutes les ambiguïtés » du
parti903. En effet, au congrès d’Alfortville qui se tient du 25 au 27 janvier 1963, les
divergences initiales du parti ressurgissent. Victor Fay note que le Congrès, marqué
par la formation de différentes tendances, ouvre « la première cassure au sein du PSU 904 ».
Enfin, et par conséquent, le parti se distingue à la fois de la SFIO et du PCF et souhaite proposer une réelle alternative aux partis de gauche traditionnels. Il souhaite ferme émerger une force militante nouvelle face à la décadence de la SFIO. Pour Victor Fay, l’engagement au PSU apparait comme l’aboutissement d’une recherche débutée avec Que Faire ? : celle d’une nouvelle forme de socialisme.

1.2. L’intégration au PSU : « scientifique » au sein d’un « laboratoire d’idées »

«Le PSU doit poursuivre son exploration des possibilités qu’offre l’évolution du capitalisme et de la classe ouvrière, et les confronter avec la réalité. Pour ce faire nul besoin de revendiquer on ne sait quel rôle dirigeant, d’intellectuel collectif, d’avant-garde ou d’élite905 ».

Le PSU est un important lieu de réflexion pour la gauche française. Ne réussissant pas à devenir un parti d’action, il occupe néanmoins une place à part dans le paysage politique français du fait de son influence intellectuelle et devient, pour un temps, un laboratoire d’idées où s’affrontent différents courants de gauche. De 1962 à 1968, le PSU apparaît véritablement comme un parti novateur, « un pionnier qui brisait les cadres préétablis906 ». C’est un lieu propice au développement d’idées neuves car, comme le souligne Séverine Lacalmontie à propos de l’invention d’une cause militante au PSU, « les prédispositions sociales et le capital politique poussent les militants à la fabrique d’une cause intellectuelle et symbolique 907». C’est en son sein que Victor Fay développe sa pensée théorique concernant les voies d’accès au socialisme, l’amélioration de la société dans son ensemble. En 1978 Victor Fay

903 V. FAY, La Flamme et la Cendre, op.cit., p. 228
904 Ibid., p. 29
905 V. FAY, « Nouveaux problèmes à résoudre », Document interne au PSU, 1978, in Contribution à l’histoire du mouvement social français, L’Harmattan, Paris, 1997, p. 380
906 V. FAY, La Flamme et la Cendre, op.cit., p. 230
907 S. LACALMONTIE, « De la recherche à l’invention d’une cause : les militants du PSU et le droit de vote des immigrés », in (coll.), Le PSU vu d’en bas, Presses Universitaires de Rennes, 2009, p. 326

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affirme que le PSU « doit être à la fois un laboratoire d’idées élaborant, proposant un autre programme et d’autres formes de lutte (…) et un parti politique qui s’efforce de les mettre en application ». Il doit être à l’écoute de la classe ouvrière, expliciter ses aspirations lui servir « d’instrument » : « Il serait insensé de concevoir ce laboratoire d’idées comme un but en soi ne débouchant pas sur l’action908 ». Pourtant Victor Fay ne considère pas, a postériori, le PSU comme un véritable « laboratoire d’idées » mais comme un « lieu de recensement d’idées nouvelles, glanées dans « l’air du temps » 909 ». Michel Rocard insiste également sur le caractère intellectuel des batailles du PSU et le désintéressement de ses militants910. La personnalité de Victor Fay, penseur critique de la gauche française, est à ce point de vue emblématique de ce parti auquel il adhère depuis sa fondation. Des années 1960 aux années 1980 il analyse et critique à la fois la politique du gouvernement, celle de la SFIO, du Parti communiste et du PSU tout en cherchant des solutions aux problèmes politiques et sociaux qui se présentent. A la fin des années 1970 il met l’accent sur l’importance du débat non seulement au sein du PSU mais au sein des partis politiques en général. Ainsi il ne suffit pas d’engager la conversation au sein des organisations : » il faut que les bouches s’ouvrent, que les critiques fusent, que les initiatives s’épanouissent911 ». Et c’est selon lui ce rôle qu’incombe au PSU : engager le débat912. Toutefois, comme le note Robert Chapuis, secrétaire national du PSU de 1973 à 1974 et homme de confiance de Michel Rocard, « on voulait « changer la vie » : ce sont les résultats électoraux qui permettent de savoir si l’on pouvait réellement changer la société913 ».

Je n’analyserai pas ici en détails les écrits de Victor Fay concernant la décentralisation ou l’autogestion car ils relèvent davantage de la théorie politique. Il convient cependant de prendre en compte ses textes comme la preuve de son appartenance à ce laboratoire d’idées qu’est le PSU et plus généralement à un mouvement de gauche novateur tentant de réfléchir aux voies d’accès au socialisme.

908 V. FAY, « Nouveaux problèmes à résoudre », op.cit., p. 380
909 V. FAY, La Flamme et la Cendre, op.cit., p. 230
910 M. ROCARD, Si la gauche savait...: entretiens avec Georges-Marc Benamou, op.cit., p. 90
911 V. FAY, « Un large débat transorganisationnel », Document interne PSU, 1978, in Contribution à l’histoire du mouvement social français, L’Harmattan, Paris, 1997, p.p. 391
912 V. FAY, « Deux blocs sociaux en compétition, deux issues à la crise », Tribune socialiste, 21 décembre 1978, in Contribution à l’histoire du mouvement social français, L’Harmattan, Paris, 1997, p. 396
913 R. CHAPUIS, Si Rocard avait su... Témoignage sur la deuxième gauche, Editions L’Harmattan, 2007, Paris, p. 27

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Il est de fait membre du comité directeur et du bureau national du parti de 1964 à 1967914.

1.2.1. Responsable des écoles
L’expérience de Victor Fay au PSU est liée au travail de formation des militants, «pour ne pas faillir à la tradition915 ». Le parti est marqué par des divergences intérieures, qui se révèlent d’autant plus fortes à la fin de la guerre d’Algérie. Le PSU travaille alors à former ses militants, désemparés par la nature et les effets de la dispute mettant en scène d’un côté la tendance doctrinale-autonomiste qui dénonce la politique gaulliste et la tendance moderniste unioniste prônant l’unité de la gauche et la modernisation du socialisme, représentée par Gilles Martinet et Michel Rocard916. L’existence d’écoles de formation n’a rien de surprenant au sein de ce « parti- laboratoire » considéré en lui-même comme « une école de formation pour deux générations de militants917 ». La SFIO ne s’est quant à elle jamais pleinement investie dans la formation de ses militants ce qui a sans doute joué un rôle dans le départ de Victor Fay. L’enseignement apparaît comme un leitmotiv dans sa carrière – Jean- Marie Demaldent confirme qu’ « il adorait ça [donner des cours], même beaucoup plus vieux, malade. Il y allait et il s’amusait918 ».

Les archives du PSU indiquent que Victor Fay réside à ce moment là au 3, avenue de la Porte de Villiers, dans le 17e arrondissement de Paris919. Il participe activement à l’École interfédérale d’initiation théorique et pratique du PSU qui a lieu entre 1961 et 1963 dans la région parisienne. Il y travaille en compagnie de Roland Florian (1924- 1999), cadre dans l’édition et membre du bureau national du PSU. Ce dernier dans un rapport concernant les cours de janvier-février 1962, lui rapporte que les séances sont divisées en « une heure de travail de groupe puis rapport de cinq minutes puis dix

914 V. FAY, La Flamme et la Cendre, op.cit., p. 229
915 Ibid., p. 230
916 Ph. TÉTART, « PSU » op.cit., p. 1038
917 T. KERNALEGENN et F. PRINGENT, « La marginalisation du PSU dans le système partisan français (1967-1975), in G. RICHARD et J. SAINTCLIVIER (dir.) Les partis et la République. La recomposition du système partisan, Presses universitaires de Rennes, 2008, p. 159
918 Interview de Paule Fay et de Jean-Marie Demaldent par Yasmine Siblot le 23/06/1997 dans le cadre de la rédaction de son mémoire sur les écoles du PCF, Correspondance de Paule Fay, « F delta 1798/3/6 », Fonds Victor Fay, BDIC
919 «Commission nationale de formation. Liste des membres», mai 1962, Ecole interfédérale d’initiation théorique et pratique pour la région parisienne (Fédération de Paris, Seine, Banlieue, Seine et Oise) 1961-1963 », 581AP50/214, Fonds PSU, AN

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minutes de critique » et témoigne de la satisfaction des élèves920. Il semble donc être responsable de la tenue des certaines séances tandis que Victor Fay serait chargé du fonctionnement de l’école à proprement parler puisque Roland Florian termine son rapport en disant : « Il est bien évident que je te laisse décider en toute objectivité et sans tenter de t’influencer 921». Il est en effet membre de la direction de l’école ainsi qu’en témoigne une circulaire du PSU du mois de janvier 1962 : « Le cours d’ouverture de la seconde session sera fait par Victor Fay922 ». Les cours sont divisés en sessions « théoriques » et « pratiques ». Il est chargé d’accueillir les nouveaux adhérents dans les écoles, de les familiariser avec la charte et les statuts et les points de programme923. En effet, dans cette même circulaire, Victor Fay indique à ce sujet que la première session est consacrée à l’étude des Statuts du PSU. Le programme rédigé par Victor Fay en mars 1963 comprend les séances suivantes : cinq séances d’ « initiation pratique » allant du 23 avril au 20 mai comprenant « l’étude de la charte » (avec comme thèmes « le socialisme », « le collectivisme et la planification », « l’état démocratique socialiste », «le caractère démocratique et l’internationalisme du parti ») et « la stratégie du Front socialiste ». Les cinq autres séances allant du 27 mai au 24 juin sont consacrées à l’ « initiation pratique » et comprennent l’étude des statuts du PSU, « la réunion et la section », « le travail local », « le travail d’entreprise » et « les moyens de la propagande 924 ». Une circulaire du 19 janvier 1962 décrit un programme similaire925. Ces cours ont donc pour objectif de permettre à l’étudiant-militant de comprendre le mode de fonctionnement du parti et d’agir en son sein de manière efficace. Il est alors membre de la Commission Nationale du parti, il participe à la Conférence Nationale de

920 « Lettre de Roland Florian à Victor Fay le 17 février 1962 », Ecole interfédérale d’initiation théorique et pratique pour la région parisienne (Fédération de Paris, Seine, Banlieue, Seine et Oise) 1961-1963 », 581AP50/214, Fonds PSU, AN, p. 1
921 « Lettre de Roland Florian à Victor Fay le 17 février 1962 », op.cit., p. 2
922 « Circulaire du PSU signé par Victor Fay au nom de la Direction de l’École Interfédérale », le 4 janvier 1962, Ecole interfédérale d’initiation théorique et pratique pour la région parisienne (Fédération de Paris, Seine, Banlieue, Seine et Oise) 1961-1963 », 581AP50/214, Fonds PSU, AN, p.1 
923 M. HEURGON, Histoire du PSU, tome 1 : La Fondation et la guerre d'Algérie (1958 - 1962), La découverte, Paris, 1994, p. 117
924 « Programme de l’école interfédérale d’initiation théorique et pratique rectifié », Paris le 9 mars 1963, signé par Victor Faye, Ecole interfédérale d’initiation théorique et pratique pour la région parisienne (Fédération de Paris, Seine, Banlieue, Seine et Oise) 1961-1963 », 581AP50/214, Fonds PSU, AN, p. 2
925 « Circulaire du PSU signé par Victor Fay au nom de la Direction de l’École Interfédérale » op.cit., p.2

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Formation du dimanche 17 juin 1962926. Il semble donc dans les années 1960 très impliqué au sein du parti et obtient de ce fait certaines responsabilités. Il convient de souligner la continuité de son implication dans l’enseignement, la formation des militants dans les différents partis de gauche : cette dernière expérience confirme cette vocation. Se femme pense d’ailleurs qu’il aurait du être enseignant927. Toutefois ces expériences n’ont pu se faire que par le biais de la politique, son implication au Parti communiste l’ayant empêché de poursuivre ses études et d’obtenir un doctorat.

1.2.2. Journaliste : le PSU et la presse
Tout au long de son existence, le PSU est grandement porté et influencé par la

presse. Tout d’abord, ainsi que le souligne Marc Heurgon, le PSU est porté à la naissance par de grands organes de la presse française comme Le Monde, L’Express ou France-Observateur928. En effet, L’Express, fondé en 1953, prend rapidement parti contre les guerres coloniales, pour la modernisation des structures sociales de la France et « se mue de 1958 à 1959 au minimum, en héraut de l’antigaullisme929 ». Victor Fay y écrit d’ailleurs un article le 2 juin 1960 à propos de Boris Pasternak930. France-Observateur le rejoint sur plusieurs points – la condamnation de la guerre d’Algérie la critique de la IVe République – mais s’en distingue par sa plus grande proximité avec le PSU étant donné que ses deux directeurs, Gilles Martinet et Claude Bourdet, siègent au bureau national du parti931. La symbiose entre le journal et le parti est d’ailleurs telle, que « la crise du PSU en 1963 provoqu[e] celle de France- Observateur en même temps qu’elle s’en aliment[e]932 ».

Toutefois, le PSU souhaite également créer son propre journal qui serait à la fois un organe d’éducation, d’agitation et de réflexion. L’organe principal du PSU est Tribune Socialiste. Peu après la création du PSA, ses membres avaient ressenti le

926 « Lettre de Jean Poperen aux membres du C.P.N., Aux membres de la Commission Nationale de formation et aux Responsables fédéraux à la formation », Ecole interfédérale d’initiation théorique et pratique pour la région parisienne (Fédération de Paris, Seine, Banlieue, Seine et Oise) 1961-1963 », 581AP50/214, Fonds PSU, AN
927 Interview de Paule Fay et de Jean-Marie Demaldent par Yasmine Siblot le 23/06/1997, op.cit.
928 M. HEURGON, Histoire du PSU, op.cit., p. 112
929 J.-F. SIRINELLI, Dictionnaire historique de la vie politique française au XXe siècle, Editions PUF, Paris, 2003, p. 431
930 V. FAY, « Boris Pasternak (1890-1960) » in Contribution à l’histoire de l’URSS, Editions La Brèche, Montreuil, 1994, pp.122-126
931 M. HEURGON, Histoire du PSU, op.cit., p. 113
932 Ibid., p. 113

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besoin de s’exprimer à travers un nouvel organe de presse étant donné que les journaux socialistes traditionnels tels que Le Populaire ou La Documentation Socialiste défendaient la politique de Guy Mollet à laquelle ils s’opposaient. Les « opposants » se plaignent du peu de temps de parole qui leur est octroyé au Congrès de Toulouse « en tout 126 minutes pour exposer leurs vues sur le problème tragique de l’Algérie ». La direction du parti refuse la création d’une tribune libre lors du conseil national de décembre 1957. C’est alors que nait la Tribune du socialisme à la fin janvier 1958, qui se veut une tribune démocratique « ouverte à l’expression de toutes les nuances » où « chaque signataire [est] seul responsable des idées qu’il exprime », et un lieu de réflexion sur « tous les problèmes doctrinaux ou tactiques, sur toutes les questions d’étude et de pratique933 ». La Tribune du socialisme s’oppose au monolithisme de la SFIO, aux abus de la direction et revendique le caractère pluriel et novateur du PSA. Elle devient ensuite l’organe de presse du PSU sous le nom de Tribune socialiste et Victor Fay y écrit de nombreux articles. La collaboration de Victor Fay à la Tribune ne commence véritablement qu’à partir des années 1970 ; Gilles Morin note que son petit groupe marxiste, qui compte également Pierre Rimbert et Lucien Weitz (1912-1972), ne participe pas aux quatorze premiers numéros934. Plus généralement, Victor Fay ne s’investit dans la presse du PSU qu’à partir de la fin des années 1960, après son départ de l’ORTF. Au moment de la retraite, « son engagement militant intense au PSU935 » se traduit notamment par son travail de journaliste. Ses articles abordent des problèmes de société que le PSU cherche à résoudre. A travers Tribune Socialiste, le parti apparait alors comme un lieu de recherche et d’étude qui tente de réfléchir à de nouvelles méthodes, de nouvelles formes de lutte adaptées à la situation actuelle. Il est tiré en moyenne à 23000 exemplaires. Les articles de Victor Fay insistent sur la nécessité d’un renouvellement de la gauche. Ainsi en 1974 dans Tribune Socialiste, il insiste sur la nécessité d’adapter les moyens de la lutte contre le chômage aux rapports sociaux réels «dissimulés par les lois d’une époque révolue936 » et d’examiner «les moyens d’action les plus adéquats, dans quelles mesures les formes traditionnelles d’action

933 « Tribune du socialisme », 1958, n° 1-8, 581AP1/3, Fonds PSU, AN
934 G. MORIN, De l’opposition socialiste à la guerre d’Algérie au PSA 1954-1960, op.cit., p. 361
935 V. FAY, La Flamme et la Cendre, op.cit., p. 235
936 V. FAY, « Stratégie du pouvoir et réponse ouvrière », Tribune Socialiste, 6 novembre 1974, in Contribution à l’histoire du mouvement social français, L’Harmattan, Paris, 1997, p. 263

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doivent être durcies, assouplies ou remplacées par de nouvelles937 ». La pluparts de ce ses articles traitent de théorie politique, de la question de l’autogestion et des voies d’accès au socialisme. Ainsi, « De l’unicité du pouvoir des conseils 938 », « Du contrôle ouvrier à l’autogestion939 », « Du monolithisme aux différentes formes du pluralisme politique», « Fonctionnement des institutions autogestionnaires »940

Tribune Socialiste apparaît donc comme un lieu d’observation, de réflexion et d’expérimentation. Dans les années 1970, Victor Fay écrit également de nombreux articles dans Critique Socialiste, revue théorique du PSU. Elle a pour vocation de préparer et de prolonger le débat autour du projet politique du PSU, et produit environ 5 numéros par an. Elle aborde des thèmes tels que les élections, le mouvement communiste et socialiste européen et mondial et notamment l’autogestion946. Victor Fay y développe particulièrement sa réflexion sur le sujet.

Victor Fay est également membre du comité de rédaction du mensuel L’Action, pour le Front socialiste des travailleurs, entre 1964 et 1967 947 . Il n’est pas intrinsèquement lié au PSU mais rassemble diverses personnalités du parti, comme

937 V. FAY, « Les luttes, l’unité et la politique », Tribune Socialiste, 29 novembre 1974, in Contribution à l’histoire du mouvement social français, L’Harmattan, Paris, 1997, p. 268
938 V. FAY, « De l’unicité du pouvoir des conseils », Critique Socialiste n°12, mars 1973
939 V. FAY, « Du contrôle ouvrier à l’autogestion », Critique Socialiste, n°13-14, mai à septembre 1973
940 V. FAY, « Fonctionnement des institutions autogestionnaires », Critique Socialiste n°30-31, décembre 1977
941 V. FAY, « Les timidités et les audaces de la stratégie réformiste », Critique Socialiste, n°13-14, mai –septembre 1973, p. 56
942 V. FAY, « Le pacte d’unité d’action », Critique Socialiste n° 16, janvier-février 1974
943 V. FAY, « Premier bilan et perspectives post- électorales », Critique Socialiste, n°18, mai, juin, juillet, août 1974
944 V. FAY, « Au 21e congrès du PCF : raidissement tactique », Critique Socialiste, n°20-21, janvier- février 1975
945 V. FAY, « Le 22e Congrès du PCF ou comment l’hégémonie du Parti se substitue à la dictature du prolétariat », Critique Socialiste n°24, février 1976
946 Voir Annexe 5
947 Voir Annexe 4 concernent l’autogestion ; « Les timidités et les audaces de la stratégie réformiste941 », « Le pacte d’unité d’action942 », « Premier bilan et perspectives post- électorales943» concernent la politique du PSU face au reste de la gauche ; « Au 21e congrès du PCF : raidissement tactique944 » et « Le 22e Congrès du PCF ou comment l’hégémonie du Parti se substitue à la dictature du prolétariat 945 » analysent et critiquent la politique du PCF.

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Daniel Mayer, Robert Verdier ainsi que des camarades de Victor Fay comme Lucien Weitz ou Henri Lefebvre. Les objectifs du journal sont très proches de ceux de Victor Fay. Il se propose de lutter contre le régime capitaliste, contre le gaullisme, mais également de réaliser la véritable unité du mouvement ouvrier, « l’unité des forces populaires (…) sur un programme socialiste » : le « Front socialiste948 ». L’Action est également un pont entre la réflexion et l’action, un lieu de rencontre et de convergence des idées et des courants socialistes. Le comité de rédaction soutient ainsi que « l’information doit déboucher sur la réflexion politique et cette réflexion doit déboucher à son tour sur l’action949 ». Victor Fay participe activement au journal et y propose des articles traitant la plupart du temps du mouvement communiste français ou international, de l’URSS, de la Chine, du Vietnam950. Sa femme y écrit également un article sur l’état français en 1965 sous le nom de Jeanne Rougé951. Il retrouve donc dans L’Action un lieu de réflexion et d’expression comparable à celui de l’ORTF: il n’est donc pas étonnant que sa participation au journal débute justement quand commence sa mise à l’écart progressive de la radio, en 1963.

1.2.3. Victor Fay et les combats du PSU
L’un des mots d’ordre du PSU, c’est « l’unité dans la diversité » qui s’inscrit dans le cadre de la lutte contre l’impérialisme et le néocolonialisme français. Dans deux articles datant de novembre 1975 Victor Fay s’offusque devant l’augmentation du racisme, l’exploitation des peuples étrangers qui vivent dans des ghettos et développe ainsi une vision tout à fait novatrice pour l’époque. Outre l’égalité des droits et des chances, il lutte pour le respect des particularismes nationaux et souhaite combattre « cette idée dépassé, d’origine jacobine, que le meilleure sort qu’on puisse leur réserver, c’est qu’il se francisent rapidement, qu’ils cessent d’être ce qu’ils sont pour devenir ce que sont les Français qui, en majorité, croient avoir atteint le sommet de la civilisation et de la culture952 ». Il parle ainsi au nom du PSU, prônant « l’unité dans la diversité, l’unité dans la liberté » comme « l’objectif de la lutte commune des peuples opprimés »

948 L’Action, pour le Front socialiste des travailleurs, Numéro spécial, (N°1), février 1964, p. 2-3
949 Ibid., p. 3
950 L’Action, pour le Front socialiste des travailleurs, Ns° 5-6, 13,16, 20, 24, 26, 27
951 J. ROUGÉ (Paule Fay), « La faillite de l’État dans la construction », L’Action, pour le Front socialiste des travailleurs, n°13, mai-juin 1965, pp. 6-7
952 V. FAY, « Les formes du colonialisme français », Critique socialise, octobre-novembre 1975, in Contribution à l’histoire du mouvement social français, L’Harmattan, Paris, 1997, p. 300

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« L’unité dans la diversité comprend également la volonté de « décoloniser la province » que Victor Fay définit ainsi dans ses mémoires : « substituer à l’unité dans l’uniformité, l’unité dans la diversité. (…) Nous nous sommes prononcés pour la création d’un département basque, qui réunirait tous les habitants de langue basque ; pour l’autonomie et la reconnaissance du bilinguisme (…). Nous nous sommes heurtés à la tradition régionaliste de droite 953 ». Pour Michel Rocard, la décentralisation reste « la plus réussi des grandes batailles politiques de [sa] vie954 ». Victor Fay souhaite par ailleurs un renouveau de l’administration française hyper- centralisée qu’il considère comme dépassée. Il pense alors que l’autonomie linguistique, administrative et culturelle ne peut que renforcer l’unité nationale et demande le transfert aux collectivités d’une partie considérable des recettes fiscales955 ». Les régions, tout comme les minorités nationales doivent pouvoir conserver leurs spécificités linguistiques et culturelles. Cette réflexion s’inscrit dans un projet plus large de renouvellement de la société française qui apparaît « frileuse, repliée sur son passé, divisée contre elle-même ». Le centralisme français est présenté par le parti comme un obstacle au développement et à la modernisation. Le PSU est présenté par Victor Fay comme un « briseur d’idoles et de mythes956 » prônant le droit à la différence qui développe une réflexion poussée sur les voies possible d’accès au socialisme. Il est alors pleinement investi dans le parti se fait alors porte-parole de ses idées et soutient ses revendications; son engagement dans le mouvement autogestionnaire en est l’illustration, comme nous le verrons un peu plus loin.

1.3. Le PSU : une relative désillusion

1.3.1. Face à l’évolution du PSU
A partir de la fin des années 1960, Victor Fay semble se détacher du PSU et son regard se fait de plus en plus critique.
Les divergences au sein du parti ne font que se renforcer. Le PSU soutient la candidature de François Mitterrand aux élections présidentielles de 1965. Le 10 septembre 1965

953 V. FAY, La Flamme et la Cendre, op.cit., p. 230
954 M. ROCARD, Si la gauche savait... , op.cit., p. 105
955 V. FAY, « Autonomie régionale : la force dans la diversité », Tribune Socialiste, le 25 octobre 1975, in Contribution à l’histoire du mouvement social français, L’Harmattan, Paris, 1997, p. 316
956 Ibid., p. 312

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la Fédération de la Gauche Démocratique et Socialiste (FGDS) rassemblant entre autre le Parti Radical, la SFIO, et l’UDSR est créée sous l’impulsion de François Mitterrand et forme une sorte de « contre-gouvernement » à partir de mai 1966957. Aux élections législatives de 1967 le PSU n’obtient que 2,26% des suffrages et malgré une importante vague d’adhésion au printemps 1968, il reste, en juin de la même année, à la périphérie du système partisan « loin des espoirs d’un des principaux acteurs de mai 1968958 ». Le conflit s’intensifie entre les « unionistes » dirigés par Gilles Martinet, jusqu’alors majoritaires, et les « autonomistes » comptants parmi eux Michel Rocard et Marc Heurgon (1926-2001), responsable des questions d’organisation959. Victor Fay note que le premier est mis en minorité en 1967 : « Notre courant unitaire, considéré comme la droite du parti, a été battu au Congrès de Dijon, en juin 1967, qui s’est prononcé contre l’adhésion du PSU à la FGDS960 ». Michel Rocard considère la FGDS comme une « coquille vide » n’aboutissant à aucun mouvement social, à aucune lutte réelle961. Le PSU reste extérieur à la stratégie d’union de la gauche, ce que déplore Victor Fay dans un article datant de mai-juin 1968 où il soutient que l’alliance avec la FGDS « aurait permis au PSU de sortir de son isolement962 ». Il explique avoir alors refusé de faire partie du comité directeur et du bureau national du parti dont il est membre depuis 1964963. Plus loin, il exprime une certaine inquiétude : « sans aucune association, l’isolement pourrait devenir complet, par suite des réticences des deux grands partis à l’égard du PSU 964». Les années qui suivent lui donnent raison. De nombreux militants quittent ensuite le PSU pour rejoindre la FGDS. Une nouvelle majorité avec notamment Edouard Depreux et d’anciens militants SFIO hostiles à Guy Mollet se constitue et porte à la tête du parti Michel Rocard.

957 B. VERRIER, «Apprendre à s’opposer. Les socialistes aux prises avec les règles de la Ve République », in G. RICHARD et J. SAINTCLIVIER (dir.) Les partis et la République. La recomposition du système partisan, Presses universitaires de Rennes, 2008, pp.101-102
958 T. KERNALEGENN et F. PRINGENT, « La marginalisation du PSU dans le système partisan français (1967-1975), in G. RICHARD et J. SAINTCLIVIER (dir.) Les partis à l’épreuve de 1968. L’émergence de nouveaux clivages, Presses Universitaires de Rennes, 2012, p. 162
959 Ph. TÉTART, « PSU », op.cit., p. 1038
960 V. FAY, La Flamme et la Cendre, op.cit., p.229
961 M. ROCARD, Si la gauche savait..., op.cit., p. 105
962 V. FAY, « La « gauche nouvelle » devant l’unité », L’Action, mai-juin 1968, in Contribution à l’histoire du mouvement social français, L’Harmattan, Paris, 1997, p.167
963 V. FAY, La Flamme et la Cendre, op.cit.,, p.229
964 V. FAY, « La « gauche nouvelle » devant l’unité », op.cit., p.168

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Le PSU entretient de bonnes relations avec les syndicats. Marc Heurgon dit même que « nul plus que le PSU n’a contribué à l’exaltation des syndicats qui contrairement aux partis, « n’ont pas été compromis dans la décadence de la IVe République ». Leur action est jugée « nécessaire y compris dans un régime socialiste » puisqu’ils accordent aux travailleurs « un droit de contrôle, d’information et de contestation965 ». D’autre part les syndicats donnent au PSU « une base de masse », ils lui permettent de sortir de son isolement966. Victor Fay est dans les années 1960 militant à la CGT-FO (Force ouvrière)967. Il quitte cependant FO en 1972968 : le syndicat est hostile à l’autogestion969.

Le PSU prend activement part au mouvement de Mai 68 et la nouvelle génération de militants qu’il crée bouscule la majorité de 1967. Victor Fay est très enthousiaste face à ce mouvement spontané à caractère libertaire. Il explique avoir organisé avec Jean Cassou (1897-1986), sous l’égide du PSU, une réunion dans le but d’analyser les évènements. Jean Poperen lui aurait alors dit : « Tout ceci risque de n’être qu’un feu de paille; ce n’est pas une révolte d’étudiants qui bouleversera la société française970 ». Or Victor Fay perçoit alors mai 68 comme «une situation prérévolutionnaire971 ». La rhétorique même du PSU devient alors révolutionnaire comme le confirme le congrès de Dijon de mars 1969 et l’adoption de 17 thèses définissant le nouveau projet du parti972. Deux nouvelles tendances se distinguent : l’une rassemblant les socialistes autogestionnaires et l’autre les socialistes révolutionnaires973. Victor Fay appelle à dire NON au référendum proposé par Charles de Gaulle et le congrès le suit alors que le bureau national du PSU avait pris parti pour l’abstention974. Un nouveau Parti socialiste est créé à l’issue du Congrès d’Issy-les-Moulineaux en 1969. Le Congrès d’Epinay de juin 1971 voit la victoire de

965 « Le PSU dans les entreprises. Rapport parti-syndicats », Rapport du Comité politique des 4 et 5 novembre 1967, 24/10/1967, PSU, ITS.
966 M. HEURGON, Histoire du P.S.U., op.cit., p. 259
967 Ibid., p.164
968 Interview accordée par Victor Fay à Michel Michard le 09/01/1985, M. Michard, Le PSU de 1969 à 1985, op.cit., annexe, p. LX
969 V. FAY, La Flamme et la Cendre, op.cit., p. 253
970 Ibid., p. 239
971 Ibid., p. 240
972 T. KERNALEGENN et F. PRINGENT, « La marginalisation du PSU dans le système partisan français (1967-1975), in G. RICHARD et J. SAINTCLIVIER (dir.) Les partis et la République. La recomposition du système partisan, Presses universitaires de Rennes, 2008, p. 165
973 R. CHAPUIS, Si Rocard avait su... Témoignage sur la deuxième gauche, op.cit., p. 42
974 V. FAY, La Flamme et la Cendre, op.cit., p. 240

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la majorité socialiste rassemblée autour de François Mitterrand. Victor Fay explique que le PSU a alors « loupé le coche », considérant le congrès d’Epinay comme une tentative de réhabilitation de la SFIO : « Nous nous sommes trompés 975». Affaibli par les départs vers le Parti socialiste et par ses divisions internes, le PSU régresse après avoir été l’une des principales forces de mobilisation, notamment concernant la guerre d’Algérie. Ses effectifs stagnent et son influence diminue: «son âge d’or est révolu976 ». Il n’adhère pas au Programme Commun de la gauche en 1972 et Victor Fay le soutient dans cette action en 1973977. Toutefois a posteriori dans ses mémoires, il reconnaît que cela a nui au parti : « c’est là qu’a commencé le dépérissement du PSU 978 ». Son opinion vis à vis du parti évolue également : il affirme en 1974 que la cohésion interne du PSU est renforcée et que son « repli sectaire est terminé979 ». Néanmoins, en 1980, il écrit que le PSU « sombre dans le gauchisme » à partir de 1970980. En conséquence, le parti subit ensuite plusieurs hémorragies militantes, liées tout d’abord au départ de Michel Rocard en 1974, puis au renouveau idéologique du XIe Congrès du PSU, alors dirigé par Huguette Bouchardeau, et enfin à la victoire de François Mitterrand en 1981. Victor Fay lui-même soutient la candidature de François Mitterrand en 1981, « ce qui signifi[e] en clair le refus d’un candidat PSU » et « rejoint le PS en juin 1981 avec plusieurs dirigeants du PSU981 ».

Tout en étant un militant engagé au PSU, Victor Fay reste néanmoins conscient des difficultés rencontrées par le parti. Ses écrits illustrent à la fois son soutien et sa position critique vis à vis de ce parti dont il se détache lentement.

1.3.2. Victor Fay, minoritaire critique au PSU
Au sein du PSU, Victor Fay incarne une fois encore une tendance minoritaire se distinguant de la direction incarnée par Michel Rocard à partir de la fin des années 1960. Gilles Morin dans sa thèse sur le PSA classe Victor Fay comme « marxiste

975 V. FAY, La Flamme et la Cendre, op.cit., pp. 258-259
976 Ph. TÉTART, « PSU », op.cit., p. 1039
977 V. FAY, « Les timidités et les audaces de la stratégie réformiste », Critique Socialiste, mai 1973, in Contribution à l’histoire du mouvement social français, L’Harmattan, Paris, 1997, p. 233
978 V. FAY, La Flamme et la Cendre, op.cit., p. 259
979 V. FAY, « Le pacte d’unité d’action », Critique Socialiste, janvier-février 1974, in Contribution à l’histoire du mouvement social français, L’Harmattan, Paris, 1997, pp. 244-245
980 V. FAY, « Les vingt ans du PSU : un échec ? », Exposé à la Fondation des Sciences politiques, Politique aujourd’hui, mai/juin 1980, in Contribution à l’histoire du mouvement social français, L’Harmattan, Paris, 1997, p. 427
981 V. FAY, La Flamme et la Cendre, op.cit., pp. 259-261

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indépendant »982 représentant au PSU le « bolchévique du parti983 ». Il parle en effet, en 1981 de l’existence d’une minorité conseilliste qui ne suit pas Rocard au Parti socialiste984 et se définit lui-même dans ses mémoires comme membre de la «minorité marxiste» du parti985. Jean Jacques Kessler confirme que le courant minoritaire du PSU se réunit alors « au local que Guy Desson possédait sur les Champs-Elysées (…) un véritable bureau national fantôme au sein duquel siég[ent] notamment Jean Poperen lui-même, Victor Fay, Alain Geismar, Bleitreu, Lequenne, Claude Bourdet986 ».

Victor Fay semble entretenir une relation quelque peu conflictuelle avec son ancien élève. Durant les années 1960, Michel Rocard évolue au sein du parti, d’abord membre du comité politique national en 1961 puis membre du bureau politique en 1965. A partir du Congrès d’Alfortville en 1963, Michel Rocard se rallie au courant majoritaire prônant la « modernisation du socialisme ». Pour Victor Fay c’est un courant « isolationniste » proposant de faire du PSU un parti révolutionnaire, rassembleur du mouvement ouvrier987. Suite au refus du parti de rejoindre la FGDS, il est élu au secrétariat national le 23 juin 1967, succédant à Édouard Depreux. Il se sent alors plus que jamais « partie prenante de la renaissance de la gauche988 ». Sa ligne politique devient ensuite beaucoup plus modérée et il déclare en 1969 que le PSU, bien qu’étant « une véritable puissance d’intervention (…), n’est pas destiné à devenir à lui seul un parti de masse989 » et à prendre le pouvoir. Il finit par rompre avec les gauchistes en 1971. Il est partisan de la fusion avec le Parti socialiste, il cède sa place de premier secrétaire à Robert Chapuis en 1973 avant de quitter le PSU en 1974990. Gilles Morin note que Victor Fay refuse alors d’adhérer au Parti socialiste avec lui991. Victor Fay raconte avoir alors discuté avec Michel Rocard, venu d’Orléans pour réaliser l’intégration du PSU au PS,

982 D’après un entretien avec Victor Fay in G.MORIN, De l’opposition socialiste à la guerre d’Algérie au PSA 1954-1960 : un courant socialiste de la SFIO au PSU, op.cit., pp. 74 et 242
983 G. MORIN, De l’opposition socialiste à la guerre d’Algérie au PSA 1954-1960, op.cit., p. 659
984 V. FAY, « Deux cultures ou deux stratégies », Politique aujourd’hui, Avril 1981, in Contribution à l’histoire du mouvement social français, L’Harmattan, Paris, 1997, p. 127
985 V. FAY, La Flamme et la Cendre, op.cit., p. 256
986 J.-F. KESLER, De la gauche dissidente au nouveau Parti socialiste : les minorités qui ont rénové le Parti socialiste, Editions Privat, Toulouse, 1990, p. 369
987 V. FAY, La Flamme et la Cendre, op.cit., p. 228
988 M. ROCARD, Si la gauche savait..., op.cit., p. 109
989 M. ROCARD, Le PSU et l’avenir socialiste de la France, op.cit., p. 114
990 H. PORTELLI, « Michel Rocard », in SIRINELLI, Jean-François, Dictionnaire historique de la vie politique française au XXe siècle, Editions PUF, Paris, 2003, pp. 1105-1106
991 G. MORIN, De l’opposition socialiste à la guerre d’Algérie au PSA 1954-1960, op.cit., p. 677

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et lui avoir dit « Tu seras battu et tu vas t’en aller avec peu de monde992 ». La suite des évènements ne lui donne pas raison.
Dans ses mémoires, Victor Fay le présente d’une manière plutôt positive : « un homme représentait le PSU, Michel Rocard, excellent orateur, impressionnant par ses allures juvéniles de sincérité et d’ouverture993 ». Pourtant, concernant ses relations avec ce dernier, il reste assez vague, disant entretenir avec lui « des relations personnelles » bien que souvent en désaccord politiquement994. Pourtant selon sa fille, Victor Fay ne semble pas apprécier Michel Rocard : « Les gens que mon père aimait, il n’y en avait pas beaucoup, dit-elle « Rocard non plus, il ne l’aimait pas995 ». Au début des années 1981, dans un article publié dans Politique Aujourd’hui, il critique durement l’ancien secrétaire général du PSU, alors ministre au plan du premier gouvernement de François Mitterrand. En effet, il le classe carrément dans la « case réformiste » : « il épouse la conception de l’évolution gradualiste » et « adopte, sans le dire, la devise de Bernstein : « Le but (socialiste) n’est rien le mouvement (de réforme) est tout » 996». Plus loin il dénonce la politique de Michel Rocard comme une conception conciliant «deux tendances traditionnelles – toutes les deux antimarxistes – de Louis Blanc et de Proudhon997 ». Selon lui Michel Rocard, qui apparaît tout d’abord comme « porteur d’une tradition antiétatique », d’une autre culture, dissimule en réalité « d’autres desseins, moins séduisants, et, de ce fait, plus secrets998 ». La critique se fait plus virulente au fur et à mesure de l’article et Victor Fay dit à propos de Michel Rocard : « il ne suffit pas, comme il l’écrit dans un recueil d’articles, de « parler vrai », d’utiliser un vocabulaire plus moderne, plus concret, pour penser juste999 ». Il le compare à François Mitterrand tout deux présentant « un amalgame à tendance autoritaire, Rocard le dissimulant mieux sous le verbiage autogestionnaire, Mitterrand luttant davantage à visage découvert1000 ». En 1985, il explique que « l’entêtement » de Michel Rocard, a forcé son courant à s’allier avec la gauche PSU:

992 Interview accordée par Victor FAY à Michel Michard le 09/01/1985, in M. Michard, Le PSU de 1969 à 1985, op.cit., p. 93
993 V. FAY, La Flamme et la Cendre, op.cit., p. 229
994 Ibid., p. 223
995 Entretien avec Simone Peyrin-Fay, le 23/05/2014, Puteaux
996 V. FAY, « Deux cultures ou deux stratégies », Politique aujourd’hui, Avril 1981, in Contribution à l’histoire du mouvement social français, L’Harmattan, Paris, 1997, p. 125 997 Ibid., p. 129
998 Ibid., p. 126
999 Ibid., p. 129
1000 V. FAY, « Deux cultures ou deux stratégies », op.cit., 1997, p. 131

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il l’accuse pratiquement d’avoir provoqué la déroute du parti1001. Ainsi Michel Rocard, d’abord considéré comme le représentant d’un parti novateur, le PSU, se retrouve réduit par Victor Fay en 1981 à un réformiste, un socialiste modéré voir un opportuniste incarnant le centre gauche et renforçant l’aile droite du Parti socialiste1002. Or Michel Rocard récuse durement ce genre d’accusation, n’acceptant pas d’être considéré comme la « droite » d’un parti. Il explique dans un entretien avec Georges-Marc Benamou en 2005 que la référence à la droite ou à la gauche ne peut être liée « au degré d’irresponsabilité économique » d’un parti ou d’un mouvement. Il se justifie ainsi, démontrant que son action a alors pour but la victoire et le maintien du pouvoir par la gauche qui ne se fait après 1981 qu’au « prix de la terrible correction de 1983 » et des trois années de rigueur qui suivent1003. C’est un prix que Victor Fay refuse de payer. Son obstination et sa fidélité à ses principes premiers l’en empêchent. Il reste de ce fait, contrairement à Michel Rocard, un éternel minoritaire au sein de la gauche française.

1.3.3. Le PSU : un échec ?
Robert Chapuis note qu’au lendemain de la victoire de François Mitterrand, « ce ne

sont pas les orientations et les pratiques de la deuxième gauche qui ont prévalu. Ce n’était pas écrit d’avance1004 ». Pourtant Victor Fay semble assez pessimiste quant à l’avenir du PSU et cela dès la fin des années 1960. Il cherche pendant vingt ans, à redonner vie au parti, préconisant l’unité d’action avec les autres forces de gauche. Néanmoins, il constate que le PSU est un échec et cela avant même 1981 : « Quand, vingt ans après, on constate en dépit des apports et acquis, le tragique décalage entre les intentions et les actes, entre les possibilités et les réalisations (…) le faible apport du PSU en dehors des moments privilégiés, rares et brefs, sur la vie politique et sociale du pays, sa marginalisation et sa stérilisation progressives, on ne peut nier, sans ergotage ni dérobade, que l’échec est patent1005 ».

1001 Interview accordée par Victor FAY à Michel Michard le 09/01/1985, in M. Michard, Le PSU de 1969 à 1985, op.cit., p. 2
1002 V. FAY, « Deux cultures ou deux stratégies », op.cit., p.133
1003 M. ROCARD, Si la gauche savait..., op.cit., p. 189
1004 R. CHAPUIS, Si Rocard avait su... Témoignage sur la deuxième gauche, op.cit., p. 27 1005 V. FAY, « Les vingt ans du PSU : un échec ? », op.cit., p. 419

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o Le pluralisme et ses limites
Le PSU est un parti hétérogène où se confrontent différentes sensibilités de gauche.

Gilles Morin souligne que le PSA bien que rassemblant à sa création diverses tendances de gauche « unitaires », n’en est pas moins l’expression d’une gauche plurielle1006. Robert Chapuis note que la multiplicité des courants du PSU fait « à la fois sa force, à travers les débats d’idées, que sa faiblesse par les risques permanent de paralysie ou de dilution, soulignant que lorsqu’il y adhère lui-même, quatre ans après sa création, « beaucoup l’avaient déjà quitté1007 ». Mais à la suite du IIe congrès du PSU de janvier 1963 la lutte des tendances paralyse véritablement le parti. Il est par la suite divisé par les stratégies d’action électorale, hésitant à soutenir Gaston Defferre en 1963 puis François Mitterrand en 1965 puis Mendès France en 19671008. Cela nuit à l’efficacité du parti selon Victor Fay : « Ce pluralisme des idées et d’unité d’action n’allait pas au-delà des objectifs stratégiques et tactiques, à défaut d’un projet commun de société1009 ». Dès 1968, Victor Fay perçoit cette diversité de manière négative. Pour lui cet accord reposant sur «la méfiance à l’égard des partis traditionnels, sur le crainte de l’unité, sur la conviction que la gauche, si elle accède au pouvoir, fera faillite (…) » est pour lui le fruit d’un raisonnement erroné.

D’autre part, les aspirations des différents courants du PSU divergent profondément, l’extrême gauche souhaitant « reconstituer un parti de type bolchevik, les quelques néostaliniens [voulant] refaire un parti d’appareil que le petit nombre d’adhérents rend irréalisable » et « les quelques technocrates plus ou moins autoritaires » aspirant à « aménager le régime à leur profit » ce qui nuit considérablement à l’efficacité du parti. Michel Rocard parle à ce propos du durcissement politique du parti1010. De plus, le PSU « n’a jamais représenté toutes les nuances de la « gauche nouvelle1011 ». Il semble donc dès lors plutôt pessimiste quant à l’avenir du parti et considère comme nécessaire l’union entre la « nouvelle gauche » et l’ « ancienne », représentée par la FGDS : « l’avenir du mouvement ouvrier français (…) passent par son unité et par le renouvellement de ses structures et de son

1006 G. MORIN, De l’opposition socialiste à la guerre d’Algérie au PSA 1954-1960, op.cit., p.594
1007 R. CHAPUIS, Si Rocard avait su..., op.cit., p. 59
1008 J.-J. BECKER et G. CANDAR, Histoire des gauches en France, Vol. 2, Le XXe siècle à l’épreuve de l’histoire, Editions La Découverte, Paris 2005, p.176
1009 V. FAY, La Flamme et la Cendre, op.cit., p.229
1010 M. ROCARD, Si la gauche savait..., op.cit., p. 149
1011 V. FAY, « La « gauche nouvelle » devant l’unité », L’Action, mai-juin 1968, in Contribution à l’histoire du mouvement social français, L’Harmattan, Paris, 1997, pp.168-169

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programme 1012». Ces observations sont réitérées par Victor Fay au début des années 1980 lors d’un exposé à la Fondation des Sciences politiques où il fait le bilan du PSU. Il y explique que l’affrontement entre les différentes tendances lui est fatal puisque « la tolérance, condition d’une cohabitation, même conflictuelle, n’existant pas, nombreux sont ceux qui, déçus, s’en vont en silence1013 ». Michel Rocard le rejoint sur ce point regrettant qu’au sein de ce riche parti « aucun de ces courants n’avait fait l’investissement intellectuel de découvrir et de comprendre les autres1014 ».

On peut ainsi déceler chez Victor Fay une ligne de force luxemburgiste. Il valorise de manière générale le modèle de parti proposé par Rosa Luxemburg, « un parti ouvert », en opposition avec le parti structuré, centralisé, de Lénine qui impose ses idées à la classe ouvrière. Cette forme de parti est vivement critiquée par Rosa Luxemburg qui pense que la direction du parti prive ainsi ses différentes organisations locales, ses membres « de la possibilité de diversifier leurs expériences et d’acquérir l’autonomie qu’exige la lutte pour le socialisme1015 ». Victor Fay, se référant à Rosa Luxemburg, lui oppose un parti qui se transforme, évolue en fonction des aspirations de la classe ouvrière » avec « de véritables confrontations qui sont sa « respiration » 1016 ». Il développe ainsi, dans les années 1970, l’idée d’une démocratie des conseils, où le pouvoir serait délégué à plusieurs niveaux et dont le pouvoir central serait son émanation directe1017. Mais le pluralisme du PSU n’est pas celui voulu par Victor Fay. Ainsi le première la cause de l’échec du PSU est pour lui « historique » : il se propose de réaliser la synthèse entre des partis réformistes démocratiques – tel que la SFIO – et des partis révolutionnaires autoritaires – tel que le Parti communiste – au sein d’un parti qui serait à la fois révolutionnaire et démocratique. Or il note que cette « audacieuse synthèse » n’a jusqu’à présent jamais été réussie1018.

1012 V. FAY, « La « gauche nouvelle » devant l’unité », op.cit., p. 170 1013 V. FAY, « Les vingt ans du PSU : un échec ? », op.cit., p. 425
1014 M. ROCARD, Si la gauche savait..., op.cit., p. 91
1015 R. Luxemburg, « Réforme sociale ou Révolution ? », op.cit., p. 9 1016 V. FAY, La Flamme et la Cendre, op.cit., p. 36
1017 Intervention au 8e congrès national du PSU à Toulouse en 1972, Critique socialiste, n°12 mars 1973, p. 24
1018 V. FAY, « Les vingt ans du PSU : un échec ? » , op.cit., p. 420

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o L’isolement
Le PSU s’isole de plus en plus au cours des années 1970, ce que Victor Fay ne peut que déplorer. L’exposé qu’il fait en 1980 à la Fondation de sciences politiques analyse l’évolution du PSU et les causes de son échec. Victor Fay note à partir des années 1970 que le parti glisse vers l’extrême gauche et son isolement s’accentue à partir du Congrès d’Epinay : « Le PSU ignore ce regroupement, dont il aurait pu être, s’il s’y était engagé, l’axe principal1019 ». Il refuse ensuite d’adhérer au programme commun de gouvernent de 1972 ce qui est encore une fois, selon Victor Fay une erreur : « il aurait du (…) y adhérer avec des réserves ». En 1973 Rocard, préconisant l’adhésion avec le Parti socialiste «est désavoué par le Conseil national d’Orléans1020 ». Lors des Assises du socialisme, une partie du PSU penche vers le Parti socialiste et fini par y adhérer, en octobre 1974 : c’est le moment décisif du déclin du PSU qui perd ses composantes socialistes et syndicales1021. Perdant la possibilité de s’allier avec le Parti socialiste, le PSU renforce son isolement et évolue de plus en plus vers le gauchisme et le populisme : « De nouveaux isolationnistes d’inspiration populiste en sortent renforcés et exercent une pression accrue sur la direction» qui insiste sur les divergences au lieu de «contribuer à l’unité populaire 1022». Il note également dans ses mémoires que le PSU se situe trop à gauche et que son programme est de ce fait perçu comme excessif 1023 . En conséquence il est marginalisé dans le paysage politique français et même au sein de la gauche française et « se replie sur lui-même1024 ». Or Victor Fay ne cesse de préconiser « l’unité populaire » (c’est à dire, l’unité de la gauche) tout au long des années 1960-1970 comme nous le verrons par la suite. Il réaffirme en 1978 dans un document interne du PSU la nécessité pour ce dernier de s’intégrer dans le mouvement ouvrier global car une scission avec « ceux qui acceptent les servitudes du capitalisme tout en s’efforçant de les assouplir » ne ferait qu’isoler « les éléments contestataires – autrement dit le PSU –

1019 V. FAY, « Les vingt ans du PSU : un échec ? », op.cit., p. 428
1020 Ibid., p. 428
1021 T. KERNALEGENN et F. PRINGENT, « La marginalisation du PSU dans le système partisan français (1967-1975), in G. RICHARD et J. SAINTCLIVIER (dir.) Les partis à l’épreuve de 1968. L’émergence de nouveaux clivages, Presses Universitaires de Rennes, 2012, p. 170
1022 V. FAY, « Les vingt ans du PSU : un échec ? », op.cit., p. 429
1023 V. FAY, La Flamme et la Cendre, op.cit., p. 258
1024 V. FAY, « Les vingt ans du PSU : un échec ? » op.cit., p. 429

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et rendre leur refus sans effet sur les conflits sociaux1025 ».

Peu avant les élections présidentielles de 1981, le courant présidentialiste du PSU représenté par Huguette Bouchardeau se renforce. Pour Victor Fay cela ne peut que « compromettre l’élection du candidat de la gauche 1026 ». Il porte par ailleurs un regard très sévère sur la candidate PSU qui selon lui présente « des insuffisances » sur le plan politique, des « lacunes énormes » sur le plan de la culture socialiste et va même jusqu’à la taxer de populisme : « En réalité Huguette Bouchardeau n’est pas socialiste, c’est une populiste1027 ». Il est donc hostile à sa candidature car il se rend alors compte « de sa fièvre de parvenir et de son insuffisance à représenter un courant original du mouvement socialiste français1028 ». Par conséquence, il va soutenir François Mitterrand, convaincu que la situation peut ainsi se débloquer « et ouvrir à la gauche les avenues du pouvoir1029 ». Tout au long des années 1960-1980, Victor Fay envisage le PSU comme un parti de masse, « nous n’y sommes jamais arrivés mais c’était sa perspective, explique Jean-Marie Demaldent, qui a également été membre du PSU1030. Bien que souvent minoritaire, le groupuscule lui fait horreur. Tout en recherchant une nouvelle voie vers le socialisme, il souhaite être intégré à une équipe militante, à un parti, à un mouvement qui lui permette d’avoir une influence réelle. C’est pour cette même raison qu’il avait rejoint les rangs de la SFIO avant la guerre en dépit de sa méfiance à l’égard du parti. En conséquence, face à l’évolution du PSU qui se replie de plus en plus sur lui-même, il rejoint le nouveau parti socialiste en 1981 après l’élection de François Mitterrand.

o Le bilan
Le PSU n’a pas su atteindre ses objectifs et est pour Victor Fay un échec. Son implantation dans la classe ouvrière n’est pas satisfaisante : « notre ancrage dans la classe ouvrière traditionnelle, encadrée soit par l’appareil SFIO, soit par le Parti

1025 V. FAY, « Nouveaux problèmes à résoudre », Document interne au PSU, 1978, in Contribution à l’histoire du mouvement social français, L’Harmattan, Paris, 1997, p. 376
1026 V. FAY, « Les vingt ans du PSU : un échec ? » op.cit., p. 430
1027 Interview accordée par Victor FAY à Michel Michard le 09/01/1985, in M. Michard, Le PSU de 1969 à 1985, op.cit., p. 105
1028 Ibid., p. 110
1029 V. FAY, La Flamme et la Cendre, op.cit., p. 260 1030 Entretien avec Jean-Marie DEMALDENT, op.cit.

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communiste ou la CGT, était réduit1031 ». Il note également que son influence sur le milieu étudiant diminue après 1968 et que sa pénétration chez les fonctionnaires reste fort limitée1032. La PSU est pendant une période le laboratoire d’idées de la gauche mais Victor Fay note que son évolution aboutit à une stérilisation théorique. De 1975 à 1980, il se vide peu à peu de son contenu et son action se tarit: « ses idées neuves n’étaient pas justes et ses idées justes n’étaient pas neuves. Le rôle historique du PSU est terminé. De plus en plus isolé, le parti ne pourra plus que se survivre à lui-même » écrit-il dans ses mémoires1033. Dans une analyse reprenant les cadres de pensée et le vocabulaire marxiste il explique que le PSU échoue, « les conditions objectives [étant] dans l’ensemble défavorables » et « les conditions subjectives n[‘étant] pas remplies1034 », les conditions objectives étant le régime capitaliste, ses évolutions, la technologie qu’il utilise, les conditions de travail qu’il impose et les conditions subjectives étant les choix politiques du parti, son isolement, ses difficultés de pénétration, l’affaiblissement de sa recherche1035. En effet, il n’arrive pas à s’affirmer pleinement dans le paysage politique français en tant qu’alternative au Parti socialiste et au Parti communiste et ses divisions internes nuisent à son efficacité et rendent sa réflexion et son action de plus en plus stériles. Durant les années 1980, la deuxième gauche, morte institutionnellement, continue néanmoins à influer sur le Parti socialiste. L’échec du PSU peut être mis en parallèle avec l’évolution personnelle de Victor Fay : n’arrivant pas à donner naissance à une force politique distincte des partis de gauche traditionnels, il finit par s’y intégrer, tant bien que mal.

1031 V. FAY, La Flamme et la Cendre, op.cit., p. 229
1032 Les vingt ans du PSU : un échec ? », op. cit., p.431
1033 V. FAY, La Flamme et la Cendre, op.cit.,, p.257
1034 V.FAY, « Les vingt ans du PSU : un échec ? », op.cit., p.432 1035 Ibid., pp. 429-430

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2. Observateur critique de l’évolution de la gauche française (1960 – 1980)

 

2.1.Victor Fay et l’unité de la gauche : une position ambiguë

La division est un aspect essentiel du socialisme français, qui en porte, des origines jusqu’à nos jours, la « marque indélébile1036 ». Eric Nadaud soutient, dans sa thèse sur La Bataille Socialiste, que le socialisme de gauche est un socialisme unitaire car « pour qui assigne au socialisme la mission de renverser le régime capitaliste, la réunion de tous les facteurs révolutionnaires en un même corps de bataille est obligatoirement un objectif prioritaire1037 ». Victor Fay souhaite l’unité de la gauche et se réclame à cet égard du luxemburgisme : il dit penser, à l’instar de Rosa Luxemburg, « que l’union est le bien le plus précieux, qu’il faut la protéger à tout prix, et que la coexistence au sein même d’un même parti de différents courants de pensée est possible et même souhaitable1038 ». Cette unité n’est cependant pas inconditionnelle, comme nous allons le voir.

Elle semble pourtant ne jamais avoir été pleinement réalisée. L’unification de 1905, qui ne fait que rassembler diverses tendances sous le même sigle, est de courte durée : le congrès de Tours de 1920 provoque une scission de longue durée entre ceux qui rallient la IIIe Internationale et ceux qui restent fidèles à la « vieille maison ». L’unité est ensuite réalisée à plusieurs reprises comme lors du Front populaire face au danger hitlérien en 1936, mais reste fragile et incomplète. Durant les années 1960- 1970 la gauche est dans l’opposition. La Ve République, incarnée alors par le général de Gaulle, succède à la IVe qui succombe à l’épreuve de la décolonisation de l’Algérie1039. A partir de 1962, face à la présidentialisation du régime, les partis de gauche commencent à réfléchir à un rapprochement. La SFIO s’engage elle dans un processus unitaire vis à vis du Parti communiste et du reste de la famille socialiste. Le 54e Congrès de la SFIO en 1963 est une étape déterminante vers l’union de la gauche1040.

1036 M. WINOCK, Le socialisme en France et en Europe, XIXe-XXe siècle, Editions du Seuil, 1992, p.75
1037 E. NADAUD, Une tendance de la SFIO : la Bataille Socialiste 1921-1933, Thèse de doctorat sous la direction de Serge Berstein, UER d’histoire – Paris X, Octobre 1987, tome 1, p .178
1038 V. FAY, La Flamme et la Cendre, op.cit., p. 20
1039 J. JULLIARD, Les gauches françaises, 1762 – 2012, Histoire, politique et imaginaire, Editions Flammarion, Paris, 2012, p. 756
1040 D. LEFEBVRE, « Le Parti socialiste à l’heure de l’union de la gauche », in D. TARTAKOWSKY et A. BERGOUGNIOUX, L’Union sans unité. Le programme commun de la gauche 1963-1978, Presses Universitaires de Rennes, 2012, p. 37

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Le PSU tout en désirant l’union de la gauche est pourtant absent de ce rapprochement entre le PCF et la SFIO. Pour Antoine Lilti, cela est du à l’attitude des deux partis de gauche peu enclins à intégrer le PSU dans leur processus unitaire1041. En 1965 lors de la première élection présidentielle au suffrage universel, le PCF s’allie avec les socialistes derrière François Mitterrand.

Cette unité est alors perçue par Victor Fay comme nécessaire ce qui dénote un changement d’attitude global. Hostile à l’unité d’action réalisée par le Front populaire, refusant l’alliance avec des forces dites « réactionnaires » et « petites- bourgeoises », il semble par la suite plus enclin à faire des concessions. Il prend conscience, durant la guerre et face au gouvernement de droite, du danger que représente une gauche affaiblie et dispersée1042. Toutefois bien que partisan de l’unité d’action, il reste très critique face à ses réalisations concrètes.

Il explique avoir dès 1946, alors qu’il était encore membre de la SFIO, proposé « de former une confédération du PC et de la SFIO, en alliance avec la CGT, alors unifiée1043 ». En 1966 « la lente et irrésistible poussée vers l’unité d’action » est perçue par Victor Fay comme nécessaire à la survie de la SFIO, comme « le seul moyen de sauvegarder pour cette dernière les ultimes chances de succès aux prochaines élections1044 ». En 1966, l’alliance du PCF et de la FGDS profite à tous et l’unité d’action doit surpasser les divergences partisanes. Ainsi le PCF, malgré la persistance « d’importantes séquelles de stalinisme » doit être « avec ses qualités et ses défauts (…) intégré sur un pied d’égalité dans la vaste alliance de toutes les forces de gauche1045 ».
En 1967 il présente l’unité de la gauche comme vitale pour l’avenir du mouvement ouvrier, comme une tâche qui ne peut « sous aucune prétexte être remise à plus tard »

1041 A. LILTI, Le PSU et la gauche (1960-1968), Mémoire de maîtrise, A. PROST (dir.), Centre de recherches d’histoire des mouvements sociaux et du syndicalisme, Université Paris 1, 1993, p. 125
1042 V. FAY, La Flamme et la Cendre, op.cit., p.187
1043 V. FAY, « La « gauche nouvelle » devant l’unité », L’Action, mai-juin 1968, in Contribution à l’histoire du mouvement social français, L’Harmattan, Paris, 1997, p.165
1044 V. FAY, « Le Congrès de la SFIO a fait une ouverture à gauche », L’Action, Novembre-décembre 1966 in in Contribution à l’histoire du mouvement social français, L’Harmattan, Paris, 1997, p. 156 1045 V. FAY, « La tactique assouplie du PCF », L’Action, janvier-février 1966 in Contribution à l’histoire du mouvement social français, L’Harmattan, 1997, p. 152

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car en dehors de l’unité « il n’y a que stérilité et isolement, il n’y a que défaite1046 ». Cette unité doit être accompagnée d’un renouvellement des structures et du programme de la gauche. Or, il constate au contraire l’absence d’évolution des deux grands partis de gauche. Il fait en 1966 l’observation suivante concernant la SFIO : « Le poids des habitudes, le vieillissement des adhérents, les traditions électorales, la crainte du communisme, tout cela freine l’évolution de la SFIO vers l’unification et la rénovation de la gauche1047 ». En 1969, il note dans Le Monde Diplomatique que le Parti communiste peine à s’adapter à l’évolution de la société française, après mai 19681048.

La position de Victor Fay peut cependant sembler ambiguë. Le changement institutionnel de la Ve République pousse au bipartisme et donc à l’unité de la gauche. Toutefois cette unité liée au système électoral et à des logiques de « vote utile » n’est pas celle qu’il réclame. Il considère en 1980 que le PSU aurait du adhérer au programme commun de 1972. Néanmoins, au moment des faits, il adopte une attitude très critique vis à vis de celui-ci. Il propose en 1973 dans Critique Socialiste, une analyse mettant en exergue la nature même du Parti socialiste français, voulant être à la fois réformiste et révolutionnaire.

Le programme commun est ainsi jugé « trop audacieux pour la petite bourgeoisie » à qui il fait peur puisqu’il ne renonce pas totalement à son programme socialiste. D’autre part, il est « trop timoré pour les ouvriers1049 » car il n’ose pas « s’attaquer aux structures fondamentales de la société capitaliste1050 ». Cette analyse illustre la double nature du socialisme français voulant s’adapter au système politique tout en conservant son caractère révolutionnaire, celle-là même que Gérard Grunberg et Alain Bergougnoux nomment «l’ambition et le remords»1051. Victor Fay critique la stratégie électoraliste du Parti socialiste qui « ouvre largement ses portes », aussi bien vers la droite que vers la gauche afin de gagner des voix et tend ainsi à devenir « un

1046 V. FAY, « La « gauche nouvelle » devant l’unité », op.cit., p. 170
1047 V. FAY, « Le Congrès de la SFIO a fait une ouverture à gauche », L’Action, Novembre-décembre 1966 in Contribution à l’histoire du mouvement social français, L’Harmattan, Paris, 1997, p. 156
1048 V. FAY, « Le PCF a peu de chances de réaliser l’union de toutes les forces démocratiques », Le Monde Diplomatique, décembre 1969, in Contribution à l’histoire du mouvement social français, L’Harmattan, Paris, 1997, p. 186
1049 V. FAY, « Les timidités et les audaces de la stratégie réformiste », Critique Socialiste, mai 1973, in Contribution à l’histoire du mouvement social français, L’Harmattan, Paris, 1997, p. 229
1050 Ibid., p. 228
1051 A. BERGOUGNIOUX et G. GRUNBERG, L’ambition et le remords. Les socialistes français et le pouvoir (1905-2005), Editions Fayard, Nouvelle ed. 2005 (1er 1993)

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parti « fourre-tout », une coalition de tendances 1052 ». La critique s’adresse au caractère réformiste et électoraliste du programme commun. Ce n’est pas l’unité de la gauche qui est remise en question mais la nature et l’objectif de cette unité. Il lui oppose en 1974, au nom du PSU, « un pacte d’unité d’action anticapitaliste de caractère tactique et conflictuel, qui ne saurait être confondu avec un accord de gouvernement ». Ce pacte s’oppose à la « stratégie réformiste » du Parti socialiste, réaffirme la démarche et les objectifs révolutionnaires du PSU1053. Le but n’est pas de gagner un maximum de voix, le but c’est le socialisme. Victor Fay critique la stratégie électoraliste de François Mitterrand en 1974, déclarant que « l’emploi de moyens non conformes au but [le socialisme] aboutit à l’échec, immédiat ou à terme, de l’action entreprise1054 ». L’unité d’action qu’il considère alors comme une collaboration entre des réformistes – le Parti socialiste – et des révolutionnaires – comme le PSU – n’implique pas une « complémentarité » et ne doit pas conduire à « l’unification des deux partis au sein du PS, ce que désire sa direction1055 ». Il prône donc l’insertion du PSU dans une alliance, une union de la gauche afin d’éviter son isolement, mais non pas son « absorption organique ou sa satellisation politique par la social-démocratie1056 ». Il réaffirme en 1976 que l’unité est nécessaire mais que le PSU ne doit pas pour autant en perdre son autonomie : il lui faut « s’insérer dans l’alliance des forces de gauche, à la fois au sommet et à la base, de conclure avec elle des accords tactiques, sans renoncer pour autant à nos visées stratégiques ni à notre programme de contrôle ouvrier et populaire devant aboutir à l’autogestion socialiste1057 ».

L’unité de la gauche, absolument nécessaire pour Victor Fay, semble être une chimère, comme l’indique d’ailleurs le titre de l’ouvrage collectif « l’union sans unité » concernant le programme commun de la gauche dans les années 1960- 19701058. Les différents courants de gauche arrivent à gommer leurs différents, à

1052 V. FAY, « Les timidités et les audaces de la stratégie réformiste », op.cit., p.235
1053 V. FAY, « Le pacte d’unité d’action », Critique Socialiste, janvier-février 1974, in Contribution à l’histoire du mouvement social français, L’Harmattan, Paris, 1997, p. 237
1054 V. FAY, « Premier bilan et perspectives post-électorales », Critique socialiste, mai-juin-juillet-aout 1974, Contribution à l’histoire du mouvement social français, L’Harmattan, Paris, 1997, p. 250
1055 Ibid., p. 254
1056 Ibid., p. 257
1057 V. FAY, « Nous, les opposants au sectarisme », Tribune Socialiste, 29/04/1976, p. 7
1058 D. TARTAKOWSKY et A. BERGOUGNIOUX, L’Union sans unité. Le programme commun de la gauche 1963-1978, Presses Universitaires de Rennes, 2012

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s’unir dans le but d’accéder au pouvoir. Toutefois les problèmes de fonds entre les socialistes et les communistes et en général entre les différentes représentations du socialisme, ne disparaissent pas. Cette « douloureuse tension » interdit jusqu’à aujourd’hui « toute forme stable d’unité ouvrière1059 ».

Tout en étant partisan de l’unité de la gauche, il reste très critique vis à vis de sa concrétisation. La victoire de la gauche en 1981 semble pourtant réaliser cette unité tant attendue. Il fait preuve de moins en moins de rigueur dans ses critiques et semble plus enclin à faire des concessions. Ce changement d’attitude est sans doute lié à l’échec politique du PSU et à une certaine désillusion. Il explique avant l’élection de François Mitterrand, que ce marxisme qui lui est cher, a cessé d’être un instrument d’analyse ou d’action et est devenu purement déclaratif1060. Serait-ce le signe d’un découragement ?

2.2. La gauche au pouvoir : victoire ou désillusion ?

« Écrire notre histoire à la première personne Être enfin des hommes et non des instruments France socialiste puisque tu existes
Tout devient possible ici et maintenant1061 » ?

La période qui va du congrès d’Epinay à la fin des années 1980 ouvre pour la gauche une nouvelle ère : celle du pouvoir. Ainsi pour Alain Bergounioux et Gérard Grunberg cette séquence est pour la gauche celle de « l’ambition du pouvoir »1062. La gauche a passé les vingt-trois dernières années dans l’opposition et est de ce fait fortement mobilisée. Le Parti socialiste avec l’élection de François Mitterrand, accède à la présidence de la République en 1981 et devient donc un parti de gouvernement, même s’il peine à l’avouer. Après l’unité réalisée en 1971, le mitterrandisme est pour la gauche le moment de la majorité, de « l’exercice du pouvoir », selon l’expression de Léon Blum.

1059 M. WINOCK, Le socialisme en France et en Europe. XIXe – XXe siècle, op.cit., p. 384
1060 V. FAY, « Deux cultures ou deux stratégies ? » Politique Aujourd’hui, 1981, in Contribution à l’histoire du mouvement social français, L’Harmattan, Paris, 1997, p.136
1061 Chanson : Changer la vie, paroles de Herbert Pagani, musique de Mikis Théodorakis, 1977
1062 A. BERGOUNIOUX, G. GRUNBERG, L’ambition et le remords : les socialistes français et le pouvoir (1905-2005), Editions Fayard, Paris, 2005

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A partir de 1980, Victor Fay prend effectivement parti pour l’élection de François Mitterrand aux élections présidentielles. Le candidat du Parti socialiste apparaît en effet comme le mieux placé à gauche. Pour Victor Fay, cette prise de position est dans un premier temps justifiée par la lutte contre la droite. Il explique en 1981 qu’il faut tout faire pour empêcher la réélection de Valéry Giscard d’Estaing, président de la république depuis 19741063 et pour se faire, il faut « quelles que soient les réserves à l’égard de M. Mitterrand, se prononcer pour le candidat socialiste » et se désister en sa faveur1064. L’objectif premier est donc à ce moment la victoire de la gauche au sens large et non pas celle du PSU et implique l’unité des différentes forces qui la composent. C’est alors une unité tactique que propose Victor Fay : il faut « marcher séparément» mais «frapper ensemble»1065. La critique de Victor Fay s’adresse particulièrement aux communistes. Ils sont de fait contraints par leurs mauvais résultats au premier tour à appeler à voter Mitterrand au second tour. Il est pourtant étonnant de voir Victor Fay prendre parti pour François Mitterrand dont il critique depuis plusieurs années l’autoritarisme1066. C’est en effet un personnage longtemps honni par les membres du PSU. Le PSA rejette d’ailleurs son adhésion en 1958 et Michel Rocard le considère alors comme l’homme qui « incarnait la gauche dont je ne voulais plus et la politique coloniale dans toute son horreur1067 ». L’un et l’autre suivent pourtant en 1981 !

Le 10 mai 1981 est élu le premier président socialiste de la Ve république : François Mitterrand. Victor Fay d’abord enthousiaste et plein d’espoir semble évoluer rapidement vers la critique ainsi qu’en témoignent ses articles écrits entre 1980 et 1985. La présidence de François Mitterrand marque en quelque sorte la fin de son action politique.

Le gouvernement semble en effet dans un premier temps, ternir ses promesses et Victor Fay apparaît très optimiste au lendemain des élections dans un article non publié intitulé « En France, les socialistes au pouvoir ». La gauche semble alors penser qu’il faut rapidement changer les choses pour ne pas répéter les erreurs de 1936,

1063 V. FAY, «Pour l’élection de François Mitterrand», 1981, in Contribution à l’histoire du mouvement social français, L’Harmattan, Paris, 1997, p. 435
1064 V. FAY, « Pour l’élection de François Mitterrand », op.cit., p. 437
1065 Ibid., p. 438
1066 V. FAY, « Deux cultures ou deux stratégies ? », op. cit., pp. 129-132 1067 M. ROCARD, Si la gauche savait..., op.cit., p. 82

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Le gouvernement doit pourtant rapidement faire face à des contraintes économiques et monétaires qui l’obligent à changer sa politique. La rigueur économique et financière est mise en place dès juin 1982 à mars 1983 : « le changement e[st] complet par rapport au projet de 19811074 ». Victor Fay note que la

 

ce qui donne lieu à une véritable « effervescence réformatrice1068 ». Victor Fay prend note des diverses réformes économiques et surtout sociales, mises en place par les socialistes au pouvoir – l’élévation des bas salaires, les allocations familiales, la suppression de la peine de mort, la fin de la chasse aux étrangers, la décentralisation, les nationalisations, la hausse du pouvoir d’achat des plus démunis, la mise en valeur des régions – en mettant en valeur leur caractère novateur1069. Mitterrand souhaite alors rassembler toutes les composantes de la gauche et les associer au gouvernement1070. Victor Fay analyse les relations entre le Parti socialiste et les différentes forces de gauche soulignant leur caractère démocratique: le Parti socialiste ne détient pas tous les pouvoirs et le gouvernement « englobe toutes les forces de la gauche » et les associe à l’action commune et admettant leur droit de proposition et de critique1071. C’est la réalisation de l’unité d’action qui est pour Victor Fay, un objectif fondamental. Ce texte, souhaitant proposer un survol de la société française à l’occasion de la victoire socialiste, est empreint d’enthousiasme et chargé de louanges. Ainsi le parti de François Mitterrand « partisan résolu de l’unité d’action et des réformes de structure » présente un bilan extrêmement positif1072. Victor Fay perçoit cette élection comme la preuve que l’on peut avancer vers le socialisme dans le respect de la liberté, expérimenter l’autogestion, même sur une échelle restreinte1073 ». En un mot, elle semble symboliser la réalisation des espoirs et des aspirations de Victor Fay depuis tant d’années et le rêve inaccompli du PSU : l’ouverture d’une troisième voie à gauche, ni réformiste, ni stalinienne.

1068 A. BERGOUNIOUX et G. GRUNBERG, « L’union de la gauche et l’ère Mitterrand » in J.-J. BECKER et G.CANDAR, Histoire des gauches en France, Vol. 2, Le XXe siècle à l’épreuve de l’histoire, Editions La Découverte, Paris 2005, p. 286
1069 V. FAY, « En France, les socialistes au pouvoir », décembre 1981, in Contribution à l’histoire du mouvement social français, L’Harmattan, Paris, 1997, pp. 443 - 448
1070 A. BERGOUNIOUX et G. GRUNBERG, « L’union de la gauche et l’ère Mitterrand », op.cit., p. 285
1071 V. FAY, « En France, les socialistes au pouvoir », op.cit., p. 449
1072 Ibid., p. 450
1073 V. FAY, « En France, les socialistes au pouvoir », op.cit., p. 454
1074 A. BERGOUNIOUX et G. GRUNBERG, « L’union de la gauche et l’ère Mitterrand » op.cit., p. 287

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politique du gouvernement subit alors « plusieurs ajustements dont la nécessité n’[est] pas comprise ou admise1075 ». Il continue de soutenir les initiatives du gouvernement mais adopte néanmoins une attitude plus critique à leur égard. Il exprime en 1984 une certaine insatisfaction vis à vis de certaines réformes. La décentralisation par exemple « n’a pas encore porté tous ses fruits » et l’autogestion n’est pas appliquée1076. Les lois Auroux, d’abord perçues par Victor Fay comme un projet positif 1077 sont jugées, après leur réalisation, insuffisantes1078. Toutefois l’objectif premier reste pour lui la bataille contre la droite et l’unité populaire. Il faut donc soutenir le gouvernement malgré tout, c’est pour lui un devoir1079.

La déception est pourtant bien présente dans ses écrits à partir de 1984. Pierre Mauroy, alors premier ministre, démissionne et François Mitterrand appelle Laurent Fabius à former un nouveau gouvernement ce qui provoque le départ des communistes. Victor Fay considère cela avec inquiétude puisque, sans le Parti communiste, le Parti socialiste ne représente qu’un quart de l’électorat et cela revient à déplacer le gouvernement et sa politique vers le centre-gauche et à réduire les réformes économiques et sociales. Il écrit donc en 1985 que « la déception et le découragement se font sentir parmi ceux qui ont contribué à la victoire de 19811080 ». Il est par la suite lui-même déçu par les socialistes. En effet l’union de la droite remporte les législatives en mars 1986 et Jacques Chirac forme un nouveau gouvernement. Les socialistes suivent alors une stratégie de « socialisme modéré mettant en avant les vertus d’une économie mixte1081 » qui «lâchés par les communistes, se sont contentés de gérer la société qu’ils ne prétendent plus transformer » et ont « renoncé au caractère de classe de leur programme, adopté celui

1075 V. FAY, « Démocratie directe : relais entre le gouvernement et les citoyens », Nouvelle Revue Socialiste, in Contribution à l’histoire du mouvement social français, L’Harmattan, Paris, 1997, p. 464 
1076 V. FAY, « Démocratie directe : relais entre le gouvernement et les citoyens », op.cit., pp. 463-468 
1077 V. FAY, «Le rapport Auroux : le souhaitable et le faisable » Projet d’article, 1984, in Contribution à l’histoire du mouvement social français, L’Harmattan, Paris, 1997, pp. 458-462
1078 V. FAY, « Démocratie directe : relais entre le gouvernement et les citoyens », op.cit., p. 465
1079 V. FAY, « Un pas en avant, deux pas en arrière », Questions socialistes n°7, 1985, in Contribution à l’histoire du mouvement social français, L’Harmattan, Paris, 1997, p. 473
1080 V. FAY, « Défense républicaine ou défense des travailleurs », Inédit 1985 , Contribution à l’histoire du mouvement social français, L’Harmattan, Paris, 1997, p. 475
1081 A. BERGOUNIOUX et G. GRUNBERG, « L’union de la gauche et l’ère Mitterrand », op.cit., p. 289

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d’un capitalisme « humanisé », rendu acceptable aux travailleurs 1082 ». Le Parti socialiste ne semble encore une fois pas répondre à ses attentes. L’arrivée de la gauche au pouvoir et son adhésion au Parti socialiste représente l’épilogue de son parcours politique. Victor Fay a alors presque quatre-vingt ans. Ainsi que le souligne Armand Ajzenber, son poids politique s’amenuise sensiblement : « Il avait été du comité de personnalités, rassemblant des politiques, des intellectuels et le monde de la culture, appelant à voter Mitterrand en 1981. On ne lui demanda pas en 1988. La mouvance autogestionnaire, qu’il représentait, était devenue apparemment sans influence sur le cours des évènements1083 ».

3. La question de l’autogestion

Le PSU est un parti novateur dont les membres souhaitent proposer une autre vision de l’action socialiste. A cet égard, la question de l’autogestion est un aspect central de sa réflexion théorique. Victor Fay y accorde également une place prépondérante dans sa pensée, mais l’autogestion n’est pas seulement pour Victor Fay « l’une des dernières grandes utopies du XXe siècle 1084 », c’est une « utopie réaliste1085 ». Elle représente pour lui l’aboutissement de sa réflexion sur le socialisme et sa réalisation concrète. Il est à cet égard, à partir de la fin des années 1970 théoricien, penseur et animateur du mouvement autogestionnaire. Sa réflexion se développe à partir de 1968 suite à l’expérience tchécoslovaque et au mouvement de Mai en France. Son engagement dans le mouvement autogestionnaire est intimement lié à son activité militante au PSU mais il se pérennise au-delà de celle-ci. Il quitte le syndicat Force ouvrière et adhère par ailleurs à la CFDT au début des années 1960 du fait de son programme autogestionnaire1086. A la fin de sa vie, l’autogestion semble constituer pour lui le fer de lance de sa pensée, son dernier combat.
L’autogestion signifie littéralement « la gestion par soi-même » et la suppression de toute distinction entre dirigeants et dirigés et l’affirmation de l’aptitude des hommes à

1082 V. FAY, « La gauche sans fard », Texte inédit, sans date, Contribution à l’histoire du mouvement social français, L’Harmattan, Paris, 1997, p. 487
1083 1083 A. AJZENBERG, « Le Collectif autogestion », in V. FAY, Autogestion, une utopie réaliste, Syllepse, Paris, 1996 pp.107-108
1084 F. GEORGI, Autogestion. La dernière utopie ?, Publications de la Sorbonne, 2003, p. 8 1085 V. FAY, Autogestion, une utopie réaliste, Syllepse, Paris, 1996
1086 V. FAY, La Flamme et la Cendre, op.cit., p. 253

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s’organiser collectivement1087. Selon Robert Chapuis, ancien secrétaire national du PSU, « elle suppose la capacité d’auto-organisation de la société, pour humaniser le travail et les relations sociales qui en dépendent1088 ».

L’autogestion n’est cependant pas l’apanage du PSU, ni même de la gauche marxiste. C’est un mouvement qui dépasse les cadres des partis et des mouvements politiques. De ce fait, les promoteurs de l’autogestion sont issus de cultures politiques très hétérogènes ce qui implique la pluralité des approches et des pratiques. L’expérience autogestionnaire yougoslave joue un rôle fondateur dans le mouvement puisque le terme lui-même est la traduction littérale du mot utilisé en Yougoslavie pour désigner «une expérience socialiste de type nouveau1089 ». L’autogestion se définit « réponse à l’aliénation », non seulement politique mais de toutes les dimensions de la vie humaine et concerne à la fois l’aliénation « constitutive tant du capitalisme que du Socialisme d’Etat » c’est à dire des régimes imposés par l’Union Soviétique en Europe de l’Est1090. Ce double rejet, on le retrouve dans le discours autogestionnaire de Victor Fay dans sa pensée en général depuis les années 1950. Frank Georgi souligne qu’une grande partie des théoriciens autogestionnaire sont, à l’instar de Victor Fay, à la fois des marxistes critiques ayant rompu avec le PCF1091 et des militants et des chercheurs engagés. La pensée autogestionnaire de Victor Fay se développe à partir de l’année 1968 en réaction au printemps de Prague et aux événements de mai-juin1092.

3.1. L’autogestion et le PSU

A partir du congrès de Toulouse de décembre 1972, le PSU développe une ligne autogestionnaire adoptant un manifeste s’intitulant:«Contrôler aujourd’hui pour décider demain ». Dans la préface Michel Rocard présente l’autogestion comme « la

1087 C. GÉRAUD, présentation de l’ouvrage de V. FAY, Autogestion, une utopie réaliste, Syllepse, Paris, 1996, p. 5
1088 R. CHAPUIS, Si Rocard avait su... Témoignage sur la deuxième gauche, op.cit., p. 23
1089 M.-G. DEZÈS, « L’utopie réalisée : les modèles étrangers mythiques des autogestionnaires français », in L’autogestion. La dernière utopie ?, Publications de la Sorbonne, 2003, p. 29
1090 F. GEORGI, L’autogestion. La dernière utopie ?, op.cit., pp. 14-15
1091 Ibid., p. 15
1092 B. RAVENEL, « Deux théoriciens de l’autogestion au PSU », L’autogestion. La dernière utopie ?, Publications de la Sorbonne, 2003, p. 100

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voie nouvelle qui redonne son sens historique à la révolution socialiste1093 ». Le concept autogestionnaire se développe donc dans un premier temps principalement autour du PSU, de la CFDT et du CERES et devient pour ces partis et en particulier pour le PSU un « marqueur identitaire » qui leur permet de se différencier du reste de la gauche1094. De fait, le congrès de Toulouse consacre la nouvelle identité du PSU comme parti du socialisme autogestionnaire. Victor Fay explique dans une interview donnée en 1985 que, en dehors de la CFDT, le PSU est le seul à adhérer au concept d’autogestion : « a ce moment-là [en 1972], ni la PS ni le PC ne voulait en entendre parler1095 ». Il est alors membre de la Direction Politique nationale, et cela jusqu’en 19791096.

Victor Fay explique qu’à partir du Congrès de Toulouse, le PSU se réunifie derrière le projet autogestionnaire mais que « cette convergence recouvr[e] des désaccords profonds 1097 ». Pour Matthieu Jeanne, l’autogestion sert « de révélateur voir d’exutoire » aux divisions du parti1098. Victor Fay est en effet en désaccord avec Michel Rocard qui tout en étant partisan de l’autogestion, préconise le maintien de l’appareil d’État démocratique et donc de la dualité des pouvoirs1099. Il explique que Michel Rocard ne conçoit pas, comme lui, l’autogestion comme une véritable forme de transition au socialisme et hésite en 1972 « à se rallier aux « petits problèmes » de l’autogestion », c’est à dire la décentralisation1100. Selon Robert Chapuis, Michel Rocard voit dans l’autogestion une méthode plutôt qu’une idéologie. Il souhaite faire porter le projet autogestionnaire par une formation politique, le PSU puis le PS, quitte à l’atténuer. Mais au PS la greffe autogestionnaire ne prend pas et le projet rocardien est « mort-né »1101. Victor Fay le considère d’abord comme « le porteur du concept autogestionnaire, souvent avec talent et éclat » mais exprime ensuite sa déception

1093 Le Manifeste, Téma Editions, janvier 1973 citée in R. CHAPUIS, Si Rocard avait su... Témoignage sur la deuxième gauche, Editions L’Harmattan, 2007, Paris, p.48
1094 H. HATZFELD, « L’autogestion dans la recomposition du champs politique de gauche » in F. GEORGI, L’autogestion. La dernière utopie ?, Publications de la Sorbonne, 2003, p. 182
1095 Interview accordée par Victor FAY à Michel Michard le 09/01/1985, in M. Michard, Le PSU de 1969 à 1985, p. 38
1096 Ibid., Annexe p. IC
1097 V. FAY, La Flamme et la Cendre, op.cit., p. 256
1098 M. JEANNE (F. GOERGI et J.-L. ROBERT dir.), Le PSU et l’autogestion 1968 – 1974, Université Panthéon-Sorbonne, Paris, 1999, p.58
1099 V. FAY, La Flamme et la Cendre, op.cit.,, p. 256
1100 Interview accordée par Victor FAY à Michel Michard le 09/05/1985, in M. Michard, Le PSU de 1969 à 1985, p. 36
1101 F. GOERGI, « « Les rocardiens » : pour une culture politique autogestionnaire », L’autogestion. La dernière utopie ?, Publications de la Sorbonne, 2003, p. 218

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lorsque celui-ci parle, dans les années 1980, du «caractère utopique de l’autogestion 1102 ». Victor Fay appartient lui au courant conseilliste et définit l’autogestion comme « un système d’unicité du pouvoir, englobant tous les aspects, tous les domaines, tous les niveaux de la vie sociale (…) et rejette toute forme de dualité du pouvoir1103 ». Comme le souligne Claude Géraud, c’est pour lui un « concept antinomique à celui de l’État socialiste1104 ». Victor Fay fait alors partie de la minorité marxiste1105 du courant autogestionnaire. Sa conception de l’autogestion est semblable à celle de Henri Lefebvre (1901-1991) philosophe et sociologue français et de Victor Leduc (1911-1993), membre du PSU d’origine russe qui est comme Victor Fay un ancien militant communiste1106. La pensée de Marx est l’un des fondements politique et théorique1107. Elle est perçue comme le dépassement de la contradiction entre le courant réformiste et le courant révolutionnaire. De fait, Marx préconise le dépérissement de l’Etat et l’autodétermination des travailleurs. Victor Fay participe au lancement de la revue L’Homme et la société en 1966, aux éditions Anthropos mais, à l’instar d’Henri Lefebvre, il ne s’investit pas dans la revue Autogestion lancée au même moment, qui devient en 1970 Autogestion et socialisme1108. Sa pensée autogestionnaire est à la fois le fruit de sa formation luxemburgiste et de sa connaissance de l’expérience yougoslave. L’étude de cette dernière est le point de départ de sa réflexion personnelle1109. Il effectue un voyage en Yougoslavie en mai-juin 1955 pour couvrir la conférence de Belgrade pour la RTF1110. Il écrit vingt articles sur la conférence en tant que telle et consacre soixante-

1102 Intervention de Victor Fay au Colloque de Critique Socialiste « Étatisme, libéralisme, autonomie ou autogestion » le 26 janvier 1986, V. FAY, Autogestion, une utopie réaliste, Syllepse, Paris, 1996, p.82
1103 « Différents concepts de l’autogestion » (non daté), V. FAY, Autogestion, une utopie réaliste, Syllepse, Paris, 1996, p. 9
1104 C. GÉRAUT, présentation de l’ouvrage de V. FAY, Autogestion, une utopie réaliste, Syllepse, Paris, 1996, p. 5
1105 V. FAY, La flamme et la cendre, op.cit., p. 256
1106 B. RAVENEL, « Deux théoriciens de l’autogestion au PSU », in F. GOERGI, L’autogestion. La dernière utopie ?, Publications de la Sorbonne, 2003, p. 97
1107 Ibid., p. 97
1108 M. TREBITSCH, « Henri Lefebvre et l’autogestion », M.-G. DEZÈS, « L’utopie réalisée : les modèles étrangers mythiques des autogestionnaires français », in L’autogestion. La dernière utopie ?, op.cit., p. 69
1109 Interview accordée par Victor FAY à Michel Michard le 09/01/1985, in M. Michard, , Le PSU de 1969 à 1985, op.cit., p. 39
1110 V. FAY, La Flamme et la Cendre, op.cit., p. 215

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neuf articles à la Yougoslavie entre 1952 et 19631111. Le cas yougoslave fait l’objet de plusieurs études et Victor Fay semble l’affectionner tout particulièrement1112.

Pour Victor Fay l’autogestion doit respecter le pluralisme culturel, les spécificités ethniques et régionales et participer au rapprochement entre dirigés et dirigeants « afin de soumettre les dirigeants au contrôle des dirigés 1113 ». Sa conception n’est pourtant pas dominante au sein d’un parti où les militants sont « formés à la tradition démocratique parlementaire1114 » et ont du mal à accepter cette unicité du pouvoir. Or pour Victor Fay, le système autogestionnaire doit englober tous les domaines de la vie sociale.

Toutefois le PSU perd le monopole de la thématique autogestionnaire à partir de 1974 : le Parti socialiste développe également sa réflexion autour de l’autogestion et se dote ainsi d’un nouvel élément mobilisateur et d’une audience auprès de la CFDT, des syndicalistes et de la deuxième gauche. Ainsi, Michel Rocard rallie le parti suite aux Assises du Socialisme à l’automne de la même année, entrainant avec lui de nombreux militants du PSU ainsi qu’une partie de son électorat1115. Le PCF adhère également, bien que tardivement (lors de son XXIIIe congrès en 1979), au socialisme autogestionnaire1116. Toutefois, Victor Fay note que les deux grands partis de gauche, tout en se réclamant de l’autogestion, se gardent bien de la mettre en pratique. Il critique leur « adhésion du bout des lèvres », soulignant l’écart existant entre la structure autoritaire du Parti communiste, le présidentialisme du Parti socialiste et la pratique autogestionnaire1117. Le PSU semble également inapte à «transformer suffisamment ses structures » et sa hiérarchie est jugée trop élevée pour permettre une bonne circulation des idées et la réalisation du projet autogestionnaire1118. Il doit

1111 Recueil. Chroniques ORTF sur la Yougoslavie. Documents divers, « F delta 1798/2/14 » Fonds Victor Fay, BDIC
1112 B. RAVENEL, « Deux théoriciens de l’autogestion au PSU », op.cit., p. 101
1113 V. FAY, « Les formes du colonialisme français », Critique socialise, octobre-novembre 1975, in Contribution à l’histoire du mouvement social français, L’Harmattan, Paris, 1997, p.302
1114 V. FAY, La flamme et la cendre, op.cit., p. 257
1115 H. HATZFELD, « L’autogestion dans la recomposition du champs politique de gauche » in F. GEORGI, L’autogestion. La dernière utopie ?, Publications de la Sorbonne, 2003, p. 175
1116 S. DANDE, « Le PCF et l’autogestion. Histoire d’un ralliement, 1968-1979 », in F. GEORGI, L’autogestion. La dernière utopie ?, Publications de la Sorbonne, 2003, p. 247
1117 V. FAY, « L’Unité dans la diversité », Tribune Socialiste, 30 mars 1978, Contribution à l’histoire du mouvement social français, L’Harmattan, Paris, 1997, p. 366
1118 Ibid., p. 367

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pourtant adapter sa structure aux principes de l’autogestion car « l’expérience a prouvé qu’une organisation socialiste préfigure la société dont elle est porteuse1119 ».

D’autre part, l’idée autogestionnaire perd de son succès après l’arrivée de la gauche au pouvoir comme le souligne Victor Fay : « Revêtement idéologique, elle s’est effacée dès que les socialistes sont arrivés au pouvoir1120 ». Claude Géraud note à ce propos que « la démocratie directe, dont l’autogestion est l’une des variantes, n’a[yant] jamais eu les faveurs de la bourgeoisie, même progressiste, ni celle des grandes organisations politiques et syndicales 1121». Victor Fay déplore en 1982 cette occultation de l’idée autogestionnaire et constate « un consentement généralisé à mettre la sourdine à ce projet social qui se heurte non seulement à la résistance farouche de la bourgeoisie, mais aussi à des hésitations et à des reculs des organisations ouvrières et du gouvernement à direction socialiste » se rendant compte à quel point il est difficile dans un vieux pays capitaliste, d’engager le processus de développement de l’autogestion1122 ».

3.2. L’autogestion au delà du PSU : « une utopie réaliste »

Victor Fay continue par la suite de développer sa propre vision de l’autogestion qui apparaît pour lui à l’aube du XXIe siècle comme l’une des seules voies d’accès possibles au socialisme; c’est «la forme de transition au socialisme dans la liberté1123 ». Victor Fay ne conçoit pas l’autogestion comme une idée abstraite et tente de réfléchir à sa concrétisation, à différentes échelles. Frank Georgi souligne par ailleurs que « la nécessité de tenir ensemble le discours et l’action, le dire et le faire 1124» est un leitmotiv du discours autogestionnaire. Le contrôle ouvrier permet d’établir le lien entre les revendications immédiates des travailleurs et le projet

1119 V. FAY, « L’Unité dans la diversité », op.cit., 369
1120 V. FAY, La Flamme et la Cendre, op.cit., p. 257
1121 C. GÉRAUT, présentation de l’ouvrage de V. FAY, Autogestion, une utopie réaliste, Syllepse, Paris, 1996, p.6
1122 « Autogestion : étendue et limites », 1982, in V.FAY, Autogestion, une utopie réaliste, Syllepse, Paris, 1996, p.60
1123 « Différents concepts de l’autogestion » (non daté), V. FAY, Autogestion, une utopie réaliste, Syllepse, Paris, 1996, p.10
1124 F. GEORGI, L’autogestion. La dernière utopie ?, Publications de la Sorbonne, 2003, p. 11

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autogestionnaire qui engloberait toute la société1125. La réflexion de Victor Fay se focalise sur les expériences autogestionnaires dans différents pays, le rapport à Marx et au marxisme et la théorie et la pratique de l’autogestion en France1126. Elle est pour lui la « réponse fondamentale que le mouvement ouvrier doit apporter aux problèmes qu’il a à résoudre à la fois face au communisme soviétique et au système capitaliste moderne1127 ». Par conséquence, il soutient au côté d’Henri Lefebvre (1901-1991) et Victor Leduc un « Appel pour l’extension de la démocratie dans l’entreprise et dans la commune » en 19811128. Jean-Marie Demaldent et Armand Ajzenberg participent également à l’approfondissement de cette réflexion en 1981-19821129. C’est à ce moment que Victor Fay quitte le PSU pour rejoindre le Parti socialiste et tente avec un quelques amis d’influencer la sous-commission nationale du parti consacrée à l’extension des droits des travailleurs dans l’entreprise1130. Ils tentent également d’exercer une influence sur les lois Auroux, promulguées au cours de l’année 1982 sous le gouvernement Mauroy, qui modifient considérablement le droit du travail en France1131 et de proposer des lois relatives aux comités de quartier1132.

Jean-Marie Demaldent atteste qu’il a pesé un poids énorme dans l’orientation autogestionnaire1133. Il participe jusqu’en 1980 aux rencontre internationales de Cavtat en Yougoslavie «réunissant outre des Yougoslaves, des communistes dissidents et orthodoxes et des sociaux-démocrates de gauche d’une cinquantaine de pays» sur le thème de l’autogestion1134. Il est également membre du Collectif autogestion, une institution intellectuelle organisant de nombreux colloques dont le premier à lieu le 10 janvier 1981. Armand Ajzenberg propose à Victor Fay d’y participer il en devient vite le principal animateur : « suivent alors six années d’une

1125 V. FAY, « Fonctionnement des institutions autogestionnaires », Critique socialiste, n° 30-31, décembre 1977, p. 65
1126 Cf. V. FAY, Autogestion, une utopie réaliste, Syllepse, Paris, 1996
1127 B. RAVENEL, « Deux théoriciens de l’autogestion au PSU » op. cit., p. 97
1128 Ibid., p. 98
1129 A. AJZENBERG, « Le Collectif autogestion », in V. FAY, Autogestion, une utopie réaliste, Syllepse, Paris, 1996, pp. 96-98
1130 Ibid., p. 107
1131 Journal officiel, Assemblée nationale, débats parlementaires, 13 mai 1982, 1er séance. in La France socialiste, Histoire documentaire du Parti socialiste, Tome 4, 1969-2005, Editions universitaires de Dijon, 2006, pp.163-170
1132 B. RAVENEL, « Deux théoriciens de l’autogestion au PSU », op.cit., p.107
1133 Entretiens avec Jean-Marie DEMALDENT, professeur retraité de sciences politiques à Paris X – le 14 avril 2014 à l’Université de Nanterre Paris X
1134 V. FAY, La Flamme et la Cendre, op.cit., p. 246

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activité débordante (…) consacrées à l’autogestion1135 ». Il met au point entre juin et octobre 1981 un « Appel pour l’extension de la démocratie dans l’entreprise et la commune ». En janvier 1984, le collectif tente d’éditer un bulletin E2D « Expression et Démocratie Directe » qui donnerait la parole aux lecteurs. Victor Fay rédige l’article d’ouverture du premier bulletin avec Henri Lefebvre1136. Cependant la dernière réunion est datée du 4 avril 1986 et le groupe se dissout ensuite « sur fond de crise sociale, de sentiment d’échec de la gauche, du nôtre aussi1137 ».

Il est possible de concevoir l’autogestion comme l’aboutissement logique du parcours de Victor Fay. Elle combine les différents aspects de sa pensée : le luxemburgisme, le conseillisme, l’antiétatisme… Sa foi dans l’utopie que semble représenter le projet autogestionnaire démontre une fois de plus son espoir en l’avenir socialiste. L’évolution de la pensée socialiste de Victor Fay pourrait d’ailleurs se résumer par ces mots de Frank Georgi à propose de l’autogestion : « les mots s’usent, les idées se transforment et les aspirations résistent1138 ».

4. Que représente Victor Fay pour la gauche française ?

Les années PSU représentent l’aboutissement du parcours politique, idéologique et professionnel de Victor Fay. C’est une période durant laquelle il exerce différentes activités qui lui sont chères: le journalisme, l’enseignement, le militantisme. Témoins, il reste engagé, militant tout en étant plus en retrait par rapport aux évènements. Bien que marginal, c’est un personnage connu et respecté au sein de la gauche française.

4.1.Théoricien ou expert ?

Peut-on dire alors que Victor Fay est un théoricien politique ? Un idéologue ? Ce n’est pas son objectif. Jean-Marie Demaldent affirme que Victor Fay est parfaitement capable d’écrire de la théorie, mais qu’il s’y refuse la plupart du temps car il souhaite

1135 A. AJZENBERG, « Le Collectif autogestion », op.cit., p.88
1136 Ibid., p. 102
1137 Ibid., p. 107
1138 F. GEORGI, « Construire l’autogestion », L’autogestion. La dernière utopie ?, Publications de la Sorbonne, 2003, p. 27

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rester au plus près de la lutte1139. Son parcours militant se caractérise par la tension constante entre l’action et la réflexion. Ses multiples expériences dans les écoles – au PC, au PS ou au PSU – en sont d’ailleurs l’illustration. Il quitte le PCF, ce parti où « la liberté de parole et de critique est retirée aux membres d’une organisation qui doit son efficacité à son unanimité1140 », car le trop-plein d’action prend le pas sur la réflexion. Le « laboratoire d’idées » du PSU semble offrir le problème inverse. Or, pour Victor Fay la théorie et la pratique sont indissociables1141. Il est cependant féru de théorie politique et possède une grande connaissance que ce soit dans le domaine de l’économie ou de la politique. Il laisse par ailleurs de nombreuses contributions théoriques sur le marxisme, le léninisme, le lassalisme et participe à la réalisation de nombreux ouvrages de théorie politique.

C’est tout d’abord un spécialiste de Marx et du marxisme. Sa femme et son ami Jean-Marie Demaldent soutiennent qu’il connaissait Marx « par cœur », étant capable de le citer au mot près1142. Il est sollicité pour la rédaction de différents articles et préfaces ce qui lui confère un statut d’expert dans ce domaine. Il écrit la présentation d’un livre consacré à l’étude du Capital de Marx dans laquelle il analyse comment le Capital a été utilisé à chaque époque et déplore le trop peu d’attention qu’on lui consacre, plus particulièrement au moment du centenaire de la publication du premier livre du Capital « qui a trouvé peu d’échos »1143. L’ouvrage a pour but de partir du Capital et de poursuivre l’œuvre de Marx cherchant dans quelles mesures la théorie de Marx peut être complétée et développée. Il consacre un ouvrage conséquent au marxisme intitulé Marxisme et socialisme. Théorie et stratégie 1144 . On trouve également dans ses archives des cours concernant le socialisme et le capitalisme. Il collabore également à partir de 1968 (lors du 150e anniversaire de la naissance de Marx) à la revue internationale de recherches et de synthèse sociologique L’Homme et la Société, fondée en 1966 par Serge Jonas et Jean Pronteau. Dans un numéro consacré à Marx, il écrit un article biographique à caractère panégyrique quoi que

1139 Entretien avec Jean-Marie Demaldent, op.cit.
1140 M. WINOCK, Le socialisme en France et en Europe. XIXe-XXe siècle, Editions du Seuil, 1992, p. 406
1141 V. FAY, « Nouveaux problèmes à résoudre », Document interne au PSU, 1978, Contribution à l’histoire du mouvement social français, L’Harmattan, Paris, 1997, p. 380
1142 Interview de Paule Fay par Yasmine Siblot, Lettre de Yasmine Siblot à Paule Fay, 23/06/1997, Recueil. Marxisme et socialisme. Documents divers, F delta 1798/3/6, Fonds Victor Fay, BDIC
1143 V. FAY, Présentation de En partant du « Capital », Paris, Editions Anthropos, 1968, p. xiii
1144 V. FAY, Marxisme et socialisme. Théorie et stratégie, L’Harmattan, Paris, 1999, 495 pages

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bien documenté, voulant mettre en valeur le côté humain du personnage, soutenant que c’était « un homme en chair et en os, ne demandant qu’à bien vivre, avec ses qualités et ses défauts son génie et ses manies, sa grandeur et ses petitesses, ses élans et ses chutes. Tel qu’il a été il nous suffit et il nous comble1145 ». Il explique être un peu trop « orthodoxe » pour la direction de la revue mais que celle-ci lui donne néanmoins la possibilité de développer sa réflexion théorique et personnelle1146. Pour Victor Fay, il faut revenir à Marx, Rosa et Lénine, les comprendre et assimiler leur pensée tout en gardant un recul critique1147. Leurs œuvres doivent constituer un point de départ vers une nouvelle action. Il fait également une préface des Lettres de Léon Jogichès à Rosa Luxemburg. Georges Labica lui propose de faire un article sur le lassalisme pour son Dictionnaire critique du marxisme1148. Il explique dans ses mémoires avoir participé à de nombreux colloques sur Marx lors du centenaire de sa mort en 1983: il fait un exposé sur la conception marxiste du parti ouvrier lors d’un colloque à l’Université de Nanterre en mars sur l’œuvre de Marx1149, un autre exposé lors d’un colloque organisé par René Galissot à Paris VIII en mai, il participe à un colloque organisé par l’OURS en avril, et à une table ronde de l’UNESCO en décembre et enfin à un séminaire international organisé par l’ISER sur « Marx, Jaurès et le socialisme aujourd’hui » en mars 19841150.

On lui demande également de préparer des cours sur des sujets très variés. En témoigne par exemple des notes préparatoires à un cours du CNED, alors Centre national de télé-enseignement sur «Le mouvement ouvrier anglais et les idées sociales en Angleterre 1918- 1848 », « L’histoire du mouvement ouvrier anglais de1880 à 1914 » et sur « Le mouvement ouvrier anglais de 1961-1965 »1151.

Il participe à des nombreux colloques et conférences sur le mouvement social français et européen. Il fait ainsi une intervention lors d’un colloque sur Jean Jaurès en novembre 1976, lors d’un colloque au PSU ou il fait un exposé sur la crise du

1145 V. FAY, « Esquisse d’un portrait de Marx », L’Homme et la société, 1968, p. 274
1146 V. FAY, La Flamme et la Cendre, op.cit., p. 237
1147 V. FAY, « Pourquoi étudier l’histoire du mouvement ouvrier ? », Centre de formation socialiste, 1975-1976, Contribution à l’histoire du mouvement social français, L’Harmattan, Paris, 1997, p.20
1148 Correspondance de Victor Fay avec G. Labica, 17 mai 1983, Recueil. Notes de Victor Fay. Documents divers, F delta 1798/5, Fonds Victor Fay, BDIC
1149 V. FAY, La Flamme et la Cendre, op.cit., p. 251
1150 Ibid., pp. 251-253
1151 Notes préparatoires à un cours du CNED, Recueil. Notes de Victor Fay. Documents divers, FDELTA 1798/5/6/2, Fonds, Victor Fay, BDIC

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mouvement ouvrier francophone et la révolution d’Octobre1152. Il donne deux cours en 1977 au Centre de formation populaire pour le socialisme autonome sur « La question russe et la IIIe Internationale » et sur « Rosa Luxemburg et le courant conseilliste ». En janvier 1983 on lui demande de donner une interview pour l’émission Participe Présent sur « Les pays de l’Est et sur les mouvements ouvriers »1153. La diversité des sujets abordés montre que Victor Fay s’intéresse à tout et est considéré comme un expert dans de nombreux domaines et cela sans avoir obtenu de doctorat. Sa femme dit de lui qu’il « avait une mémoire fabuleuse. Il se souvenait de tout et s’intéressait à tout 1154». C’est un autodidacte ce qui lui permet d’acquérir un statut d’intellectuel uniquement grâce à sa carrière militante et journalistique. Il rejoint ainsi la trajectoire d’autres intellectuels originaires d’Europe de l’Est qui deviennent en France des experts en dépit de leur statut d’étranger et de leur engagement politique1155.

4.2. Entre histoire et mémoire

Son érudition et son expérience lui permettent de participer à l’histoire du mouvement social français et européen. Il est par ailleurs très attaché à la façon dont se fait l’histoire. Il expose dans une conférence au centre de formation des journalistes la façon dont il faudrait selon lui faire l’histoire du mouvement ouvrier : « Notre ambition, que nous ne sommes pas surs d’accomplir, est de faire une histoire critique, sans tenir compte des tabous, sans intentions édifiantes. Critique multiple ! Celle des sources, de la méthode de recherche, des interprétations, des schémas préétablis1156 ». La connaissance historique est primordiale car elle permet de tirer des leçons du passé et de ne pas reproduire les mêmes erreurs : « L’ignorance a coûté très cher aux travailleurs1157 ». Néanmoins, le travail de Victor Fay en tant qu’historien possède

1152 Casettes audio, Recueil. Enregistrements audio, F delta 1798/6, KA4 et 5, Fonds Victor Fay, BDIC 1153 Casettes audio, Recueil. Enregistrements audio, F delta 1798/6, KA 8 à 18, Fonds Victor Fay, BDIC
1154 Interview de Paule Fay par Yasmine Siblot, Lettre de Yasmine Siblot à Paule Fay, 23/06/1997, Recueil. Marxisme et socialisme. Documents divers, F delta 1798/3/6, Fonds Victor Fay, BDIC
1155 DUFOIX, Stéphane, Politiques d’exil, Hongrois, Polonais et Tchécoslovaques en France après 1945, Presses Universitaire de France, Paris, 2002, p. 208
1156 V. FAY, « Pourquoi étudier l’histoire du mouvement ouvrier », Centre de formation socialiste, 1975-1976, Contribution à l’histoire du mouvement social français, L’Harmattan, Paris, 1997, p. 22 1157 Ibid., p. 20

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indéniablement un caractère politique, la frontière entre l’activité politique et l’activité militante est difficilement perceptible1158. Il a conscience de l’ambivalence de sa position et va, à l’instar d’autres acteurs de cette histoire, la revendiquer : l’histoire ne peut être absolument objective1159. Dans la présentation d’un ouvrage consacré à l’histoire de la révolution d’Octobre publié en 1967, Victor Fay soutient qu’une certaine subjectivité est inévitable et même nécessaire à la bonne conduite de la recherche historique dans ce domaine : « marxiste et marxisants ont admis que la liberté d’appréciation était la conséquence de la liberté de recherche, indispensable au progrès de l’histoire du mouvement ouvrier1160 ». A cet égard, Jean Sanvoisin semble s’accorder avec lui sur ce point et apprécier la disparité des méthodes d’approche des différents historiens1161. Il convient toutefois de souligner que c’est un ouvrage politico-historique réalisé au cœur de la Guerre froide : l’histoire du mouvement ouvrier doit aujourd’hui être reconsidérée par une autre génération d’historiens, pas forcément impliqués dans cette histoire, ayant accès à de nouvelles archives. Cette histoire est en effet intrinsèquement liée à un devoir de mémoire, pour les acteurs même de ce mouvement. Cette mémoire permet à ces oubliés de l’histoire, les ouvriers, les paysans, les petits militants, de revivre.

Il explique dans ses mémoires qu’il refuse dans un premier temps d’être un historien car il souhaite agir au présent, participer aux luttes en cours, faire partie de ceux qui font et non pas seulement de ceux qui regardent. Pour lui, « la lutte pour l’avenir et l’étude du passé » semblent deux choses inconciliables1162. Jean-Marie Demaldent explique qu’il parlait toujours de l’histoire et de son histoire, mais qu’il fallait toujours réfléchir à partir des problèmes en cours : « c’était viscérale chez lui, il n’évoquait pas le passé sans raison1163 ». Il arrive pourtant à combiner l’action et la réflexion et finit d’ailleurs, après de longues hésitations, à se lancer dans la rédaction de ses mémoires. Cela ne se fait pas sans difficultés car pour lui « parler [du passé]

1158 DUFOIX, Stéphane, Politiques d’exil, op.cit., p. 210
1159 V. FAY, « Pourquoi étudier l’histoire du mouvement ouvrier », op.cit., p. 21
1160 V. FAY, « Présentation de La révolution d’Octobre et le mouvement ouvrier européen, EDI, 1967 » in Contribution à l’histoire de l’URSS, op.cit., p. 156
1161 SANVOISIN, Jean, Marc Ferro, Victor Fay, Pierre Broué et alii, La révolution d'Octobre et le Mouvement ouvrier européen, Paris, Études et documentation internationales, 1967, In: L Homme et la société, N. 6, 1967. pp. 190-192
1162 V. FAY, Présentation de La Flamme et la Cendre. Histoire d’une vie militante, Presses Universitaires de Vincennes, Saint-Denis, 1989, p. 5
1163 Entretien avec Jean-Marie Demaldent, op.cit.

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c’était se condamner1164 ». Il souhaite ainsi servir de mémoire, « intégrer dans l’acquis collectif, une expérience personnelle». Cette démarche autobiographique est significative : Victor Fay veut servir de mémoire. D’autre part, « raconter sa vie, tenter d’expliciter un itinéraire ou des choix professionnels, religieux ou politiques, c’est aussi faire la découverte d’une cohérence restée implicite1165 », ainsi ses mémoires mettent en valeur son action au sein du PCF, son engagement et son désengagement, la façon d’être imposée par l’institution communiste et la difficulté de s’en détacher.

Il semble craindre l’oubli et revendique avec force son action au sein du PCF, considérant avec amertume « la non-reconnaissance de ce qui des années durant, fut [sa] raison de vivre1166 ». À travers sa mémoire transparait celle de toute une génération de militants, d’intellectuels de gauche. Son expérience et sa mémoire font partie intégrante de l’histoire et de la mémoire, souvent bafouées, incomprises, déformées du mouvement ouvrier français et européen.

À la lumière de ces différents constats, il est possible de considérer Victor Fay comme un intellectuel de gauche, à la fois théoricien, expert, historien, emblématique d’une génération de marxistes critiques qui aujourd’hui a presque totalement disparu.

Il participe activement à l’histoire de la gauche française de la fin de la Seconde guerre mondiale jusqu’à l’arrivée des socialistes au pouvoir, cherchant à trouver sa place, avec souvent beaucoup de difficultés, au sein de celle-ci. Le PSU lui offre la possibilité de trouver un écho à ses revendications, de développer ses idées politiques, notamment l’autogestion. Il remplit plusieurs fonctions vis à vis de la gauche comme témoin de son évolution et comme figure d’opposition: c’est un «parti non conformiste au sein duquel les fortes personnalités et les intellectuels rebelles

1164 Entretien avec Jean-Marie Demaldent, op.cit.
1165 M.-C. LAVABRE, Le fil rouge. Sociologie de la mémoire communiste, op.cit., p. 32
1166 C. WEILL, Chronique : « A propos de V. FAY ; Evelyne Malnic (collab.) La flamme et la cendre. Histoire d’une vie militante, Saint-Denis PUV, 1989 », L’Homme et la société, n°103, 1992, p. 145

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n’étaient pas rares1167 ». C’est donc un parti qui lui ressemble et qui, comme lui, reste en marge du pouvoir. La gauche, une fois au pouvoir, le déçoit, car elle perd inévitablement son caractère révolutionnaire du fait de son ambition et des impératifs qu’incombent l’exercice du pouvoir.

En dépit de sa rigueur et de son rigorisme intellectuel hérité de sa formation communiste, il nous livre un témoignage unique sur l’évolution des différents partis de gauche. Sa position unique, lui permet d’avoir toujours un recul critique vis à vis de ces différentes formations politiques et de leurs actions. Il n’est en effet jamais au premier plan, jamais le numéro un au sein de celles-ci. Il reste toujours en marge de la direction bien que proche d’elle, mais ne souhaite pas pour autant être mis à l’écart. C’est par ailleurs une position qu’il revendique : « Une place effacée offre plus de disponibilités, de distanciation. Moins engagé, j’étais mieux à même d’entreprendre une analyse critique de mon rôle dans le mouvement ouvrier. À la fois acteur et observateur, je pouvais être plus objectif 1168 ». Son parcours est représentatif de cette dialectique constante entre action et réflexion qu’il met d’ailleurs en valeur dans ses mémoires. Et c’est cette double fonction et ses multiples facettes que nous avons essayé de retranscrire ici.

1167 A. LILTI, Le PSU et la gauche (1960-1968), Mémoire de maîtrise, A. PROST (dir.), Centre de recherches d’histoire des mouvements sociaux et du syndicalisme, Université Paris 1, 1993, p. 282
1168 V. FAY, La Flamme et la Cendre, op.cit., p. 232

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