Partie I

PARTIE 1 : UN PARCOURS SINGULIER ET RÉVÉLATEUR
Victor Fay et le communisme : un révolutionnaire professionnel

 

CHAPITRE I : Victor Fay en Pologne : le berceau idéologique

 

Victor Fay est un militant et un journaliste de gauche franco-polonais, né le 18 mai 1903 sous le nom de Ladislas Faygenbaum à Varsovie, en Pologne. Plusieurs facteurs sont à prendre en compte lorsque l’on étudie la vie d’une personne : les facteurs politiques, sociaux et économiques naturellement mais aussi l’éducation, les origines ethniques, les réseaux familiaux, les amitiés, le travail, les lectures, etc… Ainsi, les origines sociale et ethnique de Victor Fay sont loin d’être anecdotiques, surtout si l’on considère son engagement en politique. Ses parents, Moïse Faygenbaum et Eva Szyffer 54, sont juifs 55. Au demeurant, il change de nom pendant la Seconde Guerre mondiale et devient Victor Fay en référence à la petite commune de Fay-sur-Lignon en Haute-Loire.

D’autre part, il est issu de la petite bourgeoisie : son père est un représentant d’industriels polonais en Grande-Bretagne 56. Il ne semble pas rejeter catégoriquement son origine bourgeoise mais il la critique cependant. Il dit, par exemple, de l’attitude

54 «Rapport du 17 février 1944 des Renseignements généraux, 4e section des Etrangers», Renseignements généraux, série « 77W », Archives de la préfecture de police
55 Voir 3.4. « La relation avec la judéité ».
56 V. FAY, La Flamme et la Cendre, Op.cit., p.12

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de sa mère vis-à-vis du patriotisme qu’elle était « caractéristique du milieu petit bourgeois de l’époque, balloté entre un besoin d’indépendance, de liberté, de démocratie et le désir de sauvegarder ses privilèges et sa sécurité. On y glorifiait les révoltes du passé, pas celle à venir »57.

Il convient de préciser que je n’ai pu consulter les archives polonaises, ne m’étant pas rendue sur place, ni les écrits de Victor Fay antérieurs à 1925. Ce premier chapitre se base donc sur les archives françaises (dossier de naturalisation et préfecture de police) et sur des écrits de Victor Fay postérieurs à cette époque, principalement ses mémoires.

Il est indispensable, avant de commencer cette étude, de replacer ce personnage dans son contexte d’origine. Les quinze premières années de sa vie se déroulent en Pologne, à Varsovie : elles ont un impact décisif sur le reste de son existence. Ce contexte, c’est celui de la Pologne à l’aube du XXe siècle, accédant à l’indépendance. Un pays dont l’histoire tourmentée illustre à elle seule les déboires de l’Europe sur « le court XXe siècle » : « En cinq ans, une Pologne indépendante avait ressurgi, en sept ans elle avait repoussé une série d’attaques de ses voisins méfiants et fixé ses frontières – vingt-cinq ans plus tard, elle était morte. Toute l’expérience d’une indépendance moderne avait duré le temps d’une génération58 ».

1. La Pologne au début du XXe siècle : « l’héritage du désenchantement »59 1.1. Situation initiale : un pays éclaté

La Pologne n’existe plus en tant que telle depuis la fin du XVIIIe siècle. Le pays subit trois partages à cette époque, le premier faisant suite à la victoire de la Russie de Catherine II contre l’Empire ottoman en 1772 : en septembre de la même année, le pays perd un tiers de sa population et 30% de son territoire. La population tente par deux fois de résister, mais cela n’a pour effet que de provoquer deux nouvelles interventions de la Russie et de la Prusse en 1793 et 1795. La Pologne est alors

57 V. FAY, La Flamme et la Cendre, op.cit., p.14
58 N. DAVIES, L’histoire de la Pologne, Arthème Fayard, 1986, p. 133
59 Titre du chapitre III du livre de N. Davies, L’histoire de la Pologne, Arthème Fayard, 1986, p.134

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partagée entre la Prusse, l’Autriche et la Russie et n’existe plus en tant qu’état jusqu’en 1918. Après le troisième partage, les occupants vont tenter d’assimiler la population polonaise en lui imposant notamment leur langue et leur religion. La Pologne ne se laisse pas faire et plusieurs tentatives d’émancipation ont lieu au XIXe siècle : en 1830 où les polonais s’insurgent contre la domination russe, en 1846 avec le soulèvement de Cracovie qui se solde par l’annexion de la république de Cracovie à l’Empire d’Autriche et en 1862-1864 où une insurrection menée par le général Romuald Traugutt (1826-1864) est écrasée par la puissance russe. Le peuple polonais est plus dur à assimiler que d’autres selon Norman Davies, qui applique à cela cette citation de Rousseau : « Si vous ne pouvez pas empêcher vos ennemis de vous avaler, vous pouvez au moins les empêcher de vous digérer »60. L’autorité étrangère n’est pas acceptée et cela pour plusieurs raisons. La domination de la Pologne s’accompagne dès le départ de l’arrivée de troupes et de fonctionnaires étrangers dont l’autorité politique est ressentie par la population comme un abus. La Russie, l’Autriche et la Hongrie sont considérées comme des ennemis héréditaires de la Pologne et la culture politique de ces trois empires n’a rien en commun avec les anciennes traditions démocratiques et individualistes de la Pologne. De plus, les insurrections avortées ont pour conséquences le renforcement de la russification du pays accompagné de sanctions sévères de la part de l’occupant russe. «Après trois tentatives d’émancipation nationale – 1795, 1830 et 1863 – vouées à l’échec, le pays avait été soumis à une surveillance policière constante. L’enseignement dans les écoles primaires, au lycée et à l’université, se faisait en russe »61 explique Victor Fay. En effet, la bureaucratie officielle du pays exerce une pression extrême sur les individus en menaçant leurs moyens d’existence ou en persécutant leur entourage. La diplomatie semble impuissante devant l’occupation de la Pologne et tout au long du XIXe siècle et du XXe siècle, les tentatives d’intervention diplomatiques occidentales restent stériles. Ainsi «pendant ses années de formation, la nation [polonaise] moderne se forgea sous les triples marteaux du tsarisme de Nicolas 1er, de l’absolutisme de Metternich et des ambitions de Bismarck »62.

La Pologne n’existe donc plus au début du XXe siècle et la question de l’indépendance du pays est au cœur de l’actualité en Europe au moment de la Grande

60 J.J. Rousseau cité par N.Davies dans L’histoire de la Pologne, Arthème Fayard, 1986, p.134 
61 V. FAY, La flamme et la cendre, op.cit., p.12
62 N. DAVIES, L’histoire de la Pologne, op.cit., p.301

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guerre. Les puissances belligérantes considèrent alors le pays comme un éventuel soutien dans leur effort de guerre. D’abord la Russie de Nicolas II, puis l’Autriche promettent l’abolition des frontières et la réunification du pays. Le président Wilson parle dans un discours en 1917 d’une « Pologne unifiée et exige le 8 janvier 1918 dans son programme en quatorze points pour mettre fin à la guerre « qu’un état polonais indépendant doit être établi, lequel devrait inclure les territoires habités par des populations incontestablement polonaises, qui devrait avoir la garantie d’un accès libre et sûr à la mer et dont l’indépendance politique et économique et l’intégrité territoriale devraient être garanties par une convention internationale »63. Ainsi, l’année 1917, celle de la Révolution russe, est un tournant pour la Pologne qui se prépare à retrouver son indépendance.

1.2. Une adolescence mouvementée : entre l’espoir de l’indépendance et l’effervescence de la révolution

La Première Guerre mondiale est un moment clef dans l’histoire de la Pologne et aussi dans celle de Victor Fay dont l’évolution personnelle ne peut être détachée de celle de son pays natal. Le pays subit de grandes pertes en vies humaines et en biens matériels: la grande majorité de ses soldats servent dans les armées russes, autrichiennes et allemandes alors que la guerre fait rage au sein même de son territoire. La Pologne perd 14,6 % de sa population ce qui est considérable surtout si on compare ce chiffre avec les 18% environ de la guerre de 1939-1945 qui comprennent trois millions de juifs tués par les nazis ! À cela s’ajoutent les destructions de routes, de chemins de fer, de villes, de terres cultivables, d’industries, de champs pétrolifères… Victor Fay explique que « jamais la misère populaire n’avait été aussi lourde, aussi pénible à voir qu’au cours de cet hiver 1917-18. Dans les quartiers populaires, de longues files de gens avec leur gamelle attendaient devant des camions leur ration de kacha, de soupe aux déchets de viande, de quignons de pain»64. Les difficultés de cette période affectent à moindre mesure la famille Faygenbaum : « il a fallu à notre père beaucoup de persévérance et d’économie pour boucler son budget et nourrir et vêtir ses enfants, payer une bonne et préserver

63 Les 100 discours qui ont marqué le XXe siècle, (col.), André Versaille, 2008 64 V. FAY, La flamme et la cendre, Op.cit., p.15

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l’apparence d’un mode de vie bourgeois »65. Toutefois, la contemplation de ce pitoyable tableau ne le laisse pas indifférent et influe sur son engagement politique : les quartiers populaires que Victor Fay traverse chaque jour pour se rendre à l’école, sont le lieu de rencontre de tous les propagandistes. L’indigence devient ainsi « une aubaine pour les révolutionnaires 66».

Dans ses mémoires, Victor Fay parle d’une soif d’indépendance, d’un élan patriotique polonais. « Toute mon enfance, toute mon adolescence ont été empreintes de ce puissant sentiment national et conditionnés par la haine de l’occupant, russe ou prussien, mais surtout russe »67. De nombreuses organisations politiques et militaires se mettent en place dans le pays durant la guerre. Un Comité national suprême (Naczelny Komitet Narodowy) se met en place à Cracovie, l’organisation polonaise nationale (Polska Organizacja Narodowa) de Jozéf Piludski 68 combat pour l’indépendance, le Comité national polonais (Komitet Narodowy Polski) de Roman Dmowski69 demande l’autonomie sous l’égide de la Russie et le musicien Ignacy Paderewski70 organise le Comité de secours polonais qui est le gouvernement provisoire de la Pologne en exil à Paris. Plus simplement, deux groupes politiques réclamant l’indépendance se forment pendant la guerre : les activistes conduits par Pilsudski et les « passivistes » derrière Dmowski favorables à la diplomatie et à l’association avec les alliés. Norman Davies souligne à propos de ces deux figures du nationalisme que « chacun considérait l’autre comme l’incarnation du diable. A part cela, aussi différents que l’eau et le feu »71. Il est intéressant de noter à ce propos les différentes interprétations qu’ils ont du concept de nation. La nation est conçue par Pilsudski comme le produit de l’histoire : une communauté ayant les mêmes valeurs, les mêmes allégeances, mais non pas les mêmes ethnies ou les mêmes origines. A contrario, Dmowski pense la nation comme un phénomène naturel, d’origine divine.

65 V. FAY, La Flamme et la Cendre, op.cit, p.12
66 Ibid, p.16
67 Ibid., p. 14
68 Józef Klemens Piłsudski (1867-1935) est un militaire et un homme d’état polonais. Il devient le dirigeant du Parti Socialiste Polonais et mène une lutte armée pour l’indépendance de la Pologne. A l’indépendance de la Pologne, il devient chef d’état de 1919 à 1922 et quitte la politique en 1923. Il revient au pouvoir par un coup d’état en 1926.
69 Roman Stanisław Dmowski (1864-1939) est un homme politique et un diplomate polonais, co- fondateur du parti social-démocrate de Pologne (Endecja). Il lutte pacifiquement pour l’indépendance de la Pologne.
70 Ignacy Jan Paderewski (1860 – 1941) est un pianiste, compositeur et homme politique polonais
71 N. DAVIES, L’histoire de la Pologne, op.cit., p.158

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Sa pensée est empreinte de darwinisme social et il en vient à apparenter le concept de nation à celui de race.
Les tendances patriotiques s’affirment avec force. Victor Fay explique que les aspirations nationales étaient encouragées dans la famille, à l’école et dans la rue. Il est marqué par les revendications patriotiques et nationalistes. Ses parents sont patriotes et fervents défenseurs de l’indépendance de la Pologne. Sa mère est une « ardente patriote » par tradition familiale et par conviction. Elle lui lit des poèmes d’Adam Michiewicz dont les œuvres étaient censurées en Pologne. Ce dernier dans Livre de la nation polonaise et du pèlerinage polonais (1832) crie à ses frères d’exil, pèlerins de la Pologne martyre, sa certitude de reconquérir par la foi, la pénitence et le sacrifice la liberté de sa patrie démembrée. «Parallèlement y naît le mythe messianique de la « Pologne Christ des nations », dont le martyre voulu par Dieu rachètera le monde »72.

Il fait ses études dans un lycée polonais privé puisque, explique-t-il, la langue d’enseignement était le russe dans les lycées d’État avec l’interdiction formelle de parler polonais. Il collabore à l’organisation militaire clandestine POW (Polska Organizacja Wojskowa) créée par Josef Pilsudski en août 1914, dont le but est d’anéantir les ennemis du peuple polonais. La POW perpétue des attentats contre les forces d’occupation, en particulier les Russes. « On nous confiait quelques missions : conduire les légionnaires évadés jusqu’à des planques, leur fournir de faux papiers, des vêtements civils. Un jour, nous avons été chargés de sortir des armes d’un logement surveillé par la police allemande ; deux femmes affolées ont bourré de revolvers nos cartables, nos poches73 » raconte Victor Fay.

A la fin de la guerre, Pilsudski est emprisonné à Magdebourg au moment où les troupes allemandes tentent de se retirer du pays. Il est libéré rapidement et se retrouve à Varsovie où il doit demander au POW de cesser le combat contre les Allemands. Pilsudski prend le contrôle de la République le 11 novembre 1918 et obtient les pleins pouvoirs le 14 novembre. Une république qui existe en théorie mais n’a ni territoire limité, ni constitution, ni statut international. La Pologne est alors constituée de différents états anciennement occupés et de populations très hétérogènes. Un

72 P. MOUGIN, Haddad-Wotling (dir.), Dictionnaire mondial des littératures, Larousse, 2002, p.820 
73 V. FAY, La flamme et la cendre, Histoire d’une vie militante, op.cit., p.18

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gouvernement à tendance socialiste, présidé par Moraczewski74 est créé à Varsovie. Ce dernier établit des relations diplomatiques avec la République allemande nouvellement formée alors que Pilsudski souhaite le retrait des troupes allemandes.
La vie politique de l’époque est donc le reflet des fragmentations de la société polonaise. En 1919, le gouvernement de Pilsudski s’oppose au Comité national de Dmowski qui est nommé délégué principal à la conférence de la paix. Le pianiste Paderewksi, alors en exil à Paris, rentre en Pologne pour devenir le premier chef de gouvernement responsable devant le Parlement. Il devient le Premier ministre des Affaires étrangères de la Pologne. Ainsi, explique Victor Fay, avec une certaine amertume, fin janvier 1919, sous la pression des puissances occidentales victorieuses, le gouvernement doit « céder la place à un gouvernement dirigé par Paderewski, pianiste de réputation mondiale, homme de confiance des Occidentaux. Avec lui la droite nationaliste arrive au pouvoir. C’est la prise en main par la classe dirigeante de la Pologne indépendante75. Pilsudski se retire de l’armée et de la vie politique. Il conserve cependant une grande influence au PPS (Polska Partia Socjalistyczna) et dans le parti paysan, sans compter les personnes qui lui obéissent aveuglement et crée rapidement un mythe autour de sa personne76. Wicenty Witos (1894-1945) chef du parti paysan, devient Premier ministre et Wladislaw Sikorski (1881-1943), grand rival de Pilsudski, ministre de la Guerre. En mai 1926, à la tête d’une petite armée, Pilsudski avance dans Varsovie pour amener Witos à démissionner. Une bataille s’enclenche, rapidement favorable à Pilsudski. Le gouvernement cède et se démet et le président décide de partir. Pilsudski devient donc le ministre de la Guerre et officieusement chef du gouvernement jusqu’à sa mort en 1935. Il fait arrêter plusieurs généraux favorables à l’ancien gouvernement en invoquant l’idée de réhabilitation morale. Ainsi, son régime est surnommé « Sanacja » ce qui signifie littéralement « assainissement ».

L’indépendance de la Pologne est d’ailleurs de courte durée. Le sort du pays est de nouveau scellé lors du Pacte germano-soviétique, la brève guerre de conquête qui suit et l’impuissance des alliés. Ni l’Allemagne ni l’URSS n’ont alors l’intention de

74 Jędrzej Moraczewski (1870 – 1944) est le premier ministre de la seconde république de Pologne de novembre 1918 à janvier 1919
75 V. FAY, La flamme et la cendre, Histoire d’une vie militante, op.cit., p.21
76 H. Wereszcki, « Poland 1918-1939 » in Coll., History of Poland, PWN – Polish Scientific Publisher. Warszawa, 1979, p.578

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restaurer « ce vilain bâtard du traité de Versailles » selon les mots de Molotov. Staline voit comme « une restitution à l’Union soviétique de quelques possessions de la couronne impériale que les vicissitudes des premières années de la Révolution avaient forcé la Russie bolchévique à sacrifier »77. Les années qui suivent, en dépit de leur intérêt historique évident, ne sont pas à prendre en compte ici puisqu’elles ne concernent plus directement Victor Fay. Norman Davies résume assez admirablement cette période funeste qui marque à jamais l’histoire de la Pologne : « C’est un fait historique brutal : la Pologne indépendante était pauvre, faible, divisée, sans amis et prise dans le maelström de la crise européenne, elle n’a pas survécu. Les Polonais ne peuvent balayer d’un geste ces réalités crues et voilà des dizaines d’années qu’on leur dit que toute l’expérience tentée entre les deux guerres a été une terrible erreur. Seuls les esprits les plus forts et les cœurs les plus braves peuvent résister à l’accablement du désenchantement »78.

2. Vers le communisme

Victor Fay date son engagement en politique et son engagement à gauche, de 1918. Ses mémoires s’ouvrent symboliquement avec le récit d’une manifestation des partis socialistes polonais le 1er mai 1918 à Varsovie, à laquelle il participe. « J’ai quinze ans. C’est ma première manifestation (…) Chantant L’Internationale et brandissant des drapeaux rouges, on se dirige vers une petite place »79.

2.1. La naissance du Parti communiste polonais et la Révolution d’Octobre

Le mouvement socialiste polonais naît durant la seconde partie du XIXe siècle mais les partis politiques polonais n’apparaissent vraiment qu’à la libération du pays en 1918. Ils existent depuis le début du siècle sous leur forme moderne, mais ne peuvent pas s’organiser avant l’indépendance. Toutefois, un Parti Révolutionnaire Socialiste Prolétariat, regroupant différents cercles et comités ouvriers, issu d’un mouvement dirigé par Ludwig Warynski prend forme et s’impose en 1882 malgré les arrestations

77 P. BULHER, Histoire de la Pologne communiste : autopsie d’une imposture, Karthala, Paris, 1997, p.7
78 N. DAVIES, L’histoire de la Pologne, op.cit., p.82
79 V. FAY, La flamme et la cendre, op.cit., p.11

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et les procès de masse intentés contre lui. Il crée rapidement des liens avec la Narodnaïa Wolia80, organisation russe anarchisante qui veut « substituer à la volonté despotique d’un seul » la « volonté du peuple » en perpétuant des actions terroristes. Le parti « Prolétariat » qui se veut internationaliste et parti de la classe ouvrière est cependant brisé par la répression et paraît devant un tribunal de guerre en 1885. Le premier parti socialiste est ensuite le PPS (Polska Partia Socjalistyczna), fondé à Paris en 1892. Il se divise en 1906 entre le courant principal PPS-Rewolucja (Révolution) et PPS-Lewica (gauche). Le premier donne la priorité à l’indépendance tandis que le deuxième se concentre sur les problèmes sociaux et s’oriente plus vers un socialisme internationaliste et marxiste. Il se joint au Parti démocratique social du royaume de Pologne et de Lituanie, le SDKPiL (Socjaldemokracja Królestwa Polskiego i Litwy) de Rosa Luxemburg pour former le Parti communiste de Pologne KPP (Komunistyczna Partia Polski ). « A l’automne 1918 – écrit Victor Fay – au moment des négociations pour la fusion entre les deux partis socialistes, rien de fondamental ne les séparait plus (…) La position de Rosa est simple et éloquente : “Non seulement je suis favorable à la fusion, mais je la considère comme tardive. La résistance des appareils a retardé ce qui aurait dû se réaliser pendant la guerre” »81. Les deux partis sont opposés à la création d’un État polonais. Rosa Luxemburg dit même en 1918 que « (…) ce fameux droit des peuples à disposer d’eux-mêmes n’est qu’une phraséologie creuse, une foutaise petite-bourgeoise »82 puisque l’indépendance se transforme en instrument de domination de la classe bourgeoisie. Le mouvement nationaliste aurait, en détachant la Pologne de la Russie, paralysé le prolétariat et l’aurait livré à la bourgeoisie. Ainsi, ils souhaitent que la Pologne soit autonome mais fédérée avec la Russie et les autres pays libérés dans un grand ensemble démocratique. Le KPP s’oppose par là aux autres socialistes et partis de gauche polonais pour qui la conquête de l’indépendance est l’objectif prééminent. En effet, Pilsudski considère l’indépendance comme la condition préalable à toute activité politique efficace et sa conquête est l’ambition première de son activité politique ; les réformes sociales viendront ensuite. Cependant, Victor Fay souligne la déception du peuple polonais face aux « réformes rétrogrades » prises par le gouvernement du nouvel État et l’absence de réaction de Pilsudski face aux demandes du PPS en terme

80 « Narodnaïa Wolia », en russe Народная воля « La volonté du peuple » ou « La liberté du peuple » 
81 V. FAY, La flamme et la cendre, op.cit., p.19
82 R. LUXEMBOURG, La révolution russe (1918), Editions de l’Aube, 2007, p.36

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de réformes et de nationalisations ; il aurait dit, selon Victor Fay : « Je ne ferai pas ce travail pour vous ; mon rôle est de réaliser l’unité des Polonais. J’ai pris certes, le train pour le socialisme, mais je suis descendu à l’arrêt de l’indépendance »83. Ce dernier perçoit d’ailleurs la Russie comme la pire des menaces pour la Pologne et l’Europe orientale, de par ses ressources naturelles et ses ambitions politiques.

En dépit du changement de perspectives opéré par la Révolution d’Octobre et la libération de la Pologne, les rapports entre la Pologne et la Russie restent tendus. En 1919, un nouveau combat s’engage à l’Est contre l’armée rouge. Pilsudski lance une offensive militaire sur Wilno en avril et une sur Kiev. Il veut créer une « barrière » dépendante de la Pologne entre celle-ci et la Russie. Les troupes polonaises prennent une partie de la Lituanie et de la Russie. Il refuse de s’allier avec Denikine, chef des armées blanches, contre les bolcheviks, qui se retourne contre la Pologne : les russes sont aux portes de Varsovie en juillet 1920. Le sentiment d’admiration pour la révolution bolchévique mentionné par Victor Fay n’a pas atténué la haine contre l’oppresseur russe. Ainsi, «l’arrivée des Russes, malgré leur drapeau rouge, fut ressentie par l’immense majorité du peuple comme le retour à l’oppression nationale »84. Lui-même engagé au Parti communiste polonais reconnaît avoir, sous la pression, creusé des tranchées aux abords de Varsovie.

De ce fait, la population polonaise est favorable à Pilsudski « non pas pour son socialisme dont ils savent peu de choses, ni pour sa dictature qui ne les affecte en rien, ni pour sa carrière révolutionnaire – mais pour une seule et unique raison : il a été le dernier chef polonais à vaincre les Russes au combat85 ». Le traité de Riga, signé le 18 mars 1921, règle le conflit.

2.2. Le Parti communiste de Pologne : les débuts du militantisme

Le 31 décembre 1918, Victor Fay adhère aux Jeunesses communistes formées peu après la constitution du Parti communiste polonais86. En effet les jeunes et en particulier ceux issus de la communauté juive, sont recrutés en masse par le KPP dans

83 V. FAY, La flamme et la cendre, Histoire d’une vie militante, op.cit., p.22
84 Ibid., p.24
85 N. DAVIES, L’histoire de la Pologne, op.cit., p 177
86 Le Parti Communiste Polonais est issu de la fusion du Parti Socialiste polonais et de la Sociale démocratie du Pologne et de Lituanie

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les villes pendant l’entre-deux-guerres87. Il est alors chargé de faire un petit travail de propagande et d’agent de liaison jusqu’à la fin janvier 1919, date à laquelle le parti plonge dans la clandestinité. Il distribue des tracts à la sortie des usines et du lycée : il vend l’organe du Parti. À dix-sept ans, il entre au bureau provisoire des Jeunesses communistes88 où il ne dirige effectivement que le travail dans la capitale. Il est chargé d’organiser la jeunesse en milieu scolaire et en milieu ouvrier. Le Parti communiste polonais exerce une influence notable dans le pays du fait notamment de la détérioration des conditions de vie des travailleurs et de la montée du chômage. Il est cependant minoritaire et son poids dans la vie politique reste relativement faible : « il serait enfantin de parler d’une influence de masse »89.

o La rupture avec le milieu
L’adhésion au Parti communiste suppose une rupture. C’est un parti de prolétaires

formant la base du mouvement, guidée par une élite de «révolutionnaires professionnels », qui revendique une identité propre en opposition avec les autres partis de gauche. Par conséquent, adhérer c’est mettre de côté l’individu et se fondre dans la masse, rejeter sa vie d’ « avant » et renaître, en quelque sorte. A la lecture de ses mémoires, il est intéressant de constater qu’à partir du moment où Victor Fay adhère au Parti communiste, il ne fait plus ou presque plus mention de sa famille ou de ses anciens camarades. Le lexique de la rupture est utilisé à plusieurs reprises pour qualifier son attitude à cette époque. Ainsi, il dit rejeter « leur idéologie patriotique » qui autrefois était la sienne. Cette thématique sera développée dans le chapitre III. La Révolution d’Octobre apparaît comme une cassure aussi bien dans l’Histoire que dans son parcours. Elle «est sans conteste le fait le plus considérable de la guerre mondiale »90. Il n’y a pas de retour en arrière possible. Cette rupture s’opère au niveau familial. Il parle de la cassure avec la tradition familiale, foncièrement patriotique. Sa famille, profondément hostile aux Russes, quels qu’ils soient, est qualifiée d’antisocialiste, d’antibolchévique et d’anticommuniste. Après la Révolution d’Octobre « elle ne détestait plus les Russes parce qu’ils étaient russes, elle les

87 I. JABLONKA, Les grands-parents que je n’ai pas eus, Editions du Seuil, 2012, p. 59 
88 V.FAY, La flamme et la cendre, op.cit., p. 23
89 Ibid., p.23
90 R. LUXEMBURG, La révolution russe (1918), Editions de l’Aube, 2007, p. 7

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détestait parce qu’ils étaient communistes »91. En effet, Ivan Jablonka, petit-fils d’un couple de juifs polonais communistes dans l’entre-deux-guerres explique qu’adhérer au parti signifie non seulement sacrifier sa personne mais également accepter « de se couper de tout et de tous, d’accomplir la transgression suprême, celle qu’on ne pardonne pas : le militant KPP, c’est l’homme au couteau entre les dents, le bandit, l’ennemi de la nation, séide de cette Russie qui a si longtemps asservi la Pologne et qui (…) ne songe qu’à se venger92 ». Il indique plus loin que cette rupture ce fait « non seulement avec la légalité, mais avec les valeurs familiales93 ». Pour Victor Fay, elle ne va cependant pas de pair avec un rejet de sa famille. Il explique qu’il n’a jamais été malheureux en famille et, bien que peu lié avec son père, il adorait sa mère. Ce qu’il rejette, c’est plus la « mentalité conformiste » et la « couardise »94 du milieu bourgeois et petit-bourgeois.

o La clandestinité
La droite nationaliste dirigée par Paderewski arrive au pouvoir et le Parti

communiste est forcé de rentrer dans la clandestinité ce qui ne fait qu’accroître son isolement. De plus, la guerre opposant la Pologne à l’Armée rouge et le fait que cette dernière menace directement Varsovie renforce le sentiment antirusse et de fait antisoviétique, déjà fort dans le pays. Le Parti est rejeté par la population : « Jamais notre isolement n’avait été aussi grand»95. En tant que membre des Jeunesses communistes, il se retrouve coupé de l’organisation jusqu’ à la manifestation du 1er mai 1919 où il entre en relation avec la direction provisoire des Jeunesses communistes96. Cette clandestinité handicape fortement le Parti communiste qui contrairement aux autres partis de gauche ne possède pas de locaux, d’organe de presse légal, ou de syndicat. L’isolement lié à la clandestinité va en s’aggravant ; Victor Fay le mentionne à plusieurs reprises. Cette inquiétude est renforcée par la peur de la répression. Le Parti communiste est illégal et ses militants sont traqués : l’appartenance à un tel parti est punissable et les sanctions sont parfois sévères. Par exemple comme l’indique Victor Fay, un tract écrit à la main est passible, selon le

91 V. FAY, La flamme et la cendre, Histoire d’une vie militante, op.cit., p.15
92 I. JABLONKA, Les grands-parents que je n’ai pas eus, Editions du Seuil, 2012, pp. 60-61 
93 Ibid., p. 68
94 V. FAY, La flamme et la cendre, Histoire d’une vie militante, op.cit., p.102
95 Ibid., p. 24
96 Ibid, pp. 22-23

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code pénal tsariste – toujours en vigueur en Pologne à cette époque – d’une peine de 1 à 4 ans de prison97. Ainsi, le comité central du mouvement de jeunesse est démembré et une trentaine de jeunes sont arrêtés et condamnés à de lourdes peines de prison ainsi que le confirme Victor Fay : « La police, réussissant un autre coup de balai, devait démolir ensuite la direction varsovienne du parti et son cercle de conférenciers »98. Il est lui-même arrêté à plusieurs reprises. Le 5 novembre 1923, il est arrêté par la Défensive – la police politique polonaise – et son domicile est perquisitionné. Les arrestations sont donc fréquentes, massives et collectives. Ivan Jablonka témoigne du risque énorme encouru par les communistes en Pologne jusque dans les années 1930 : « les communistes polonais risquent de passer plusieurs années en prison (…) Logiquement, les communistes sont haïs par tout le monde et leur internationalisme est vu comme pure traitrise99 ». Les militants sont donc soumis à la clandestinité et Ivan Jablonka souligne la difficulté de cette « vie d’autodiscipline et de conspiration que ces jeunes de vingt ans se sont choisie100 ». Coupées de la société, de la classe ouvrière et de la direction même du parti, les Jeunesses communistes n’arrivent que difficilement à assurer leur rôle. Il quitte le lycée suite à de nombreuses arrestations et s’inscrit à la faculté d’histoire à l’Université libre de Varsovie tout en travaillant comme employé dans un trust de produits chimiques101. Les communistes ont en effet peu de chance d’éviter la prison et Victor Fay dit être arrêté à plusieurs reprises. Pour Ivan Jablonka, la prison est une étape inévitable qui endurcit le militant et ne fait que renforcer sa détermination102.

Durant cette période, Victor Fay « se forme » à la clandestinité. Cette expérience sera consolidée par son activité au sein du PCF et de la Résistance et influence considérablement son attitude tout au long de sa vie. Il est alors chargé du travail d’organisation de la jeunesse en milieu scolaire et ouvrier, puis diffuseur de littérature clandestine. L’accomplissement de ces tâches se révèle complexe du fait de leur illégalité. Ces activités clandestines finissent par lui porter préjudice. D’abord déclaré

97 V. FAY, La flamme et la cendre, Histoire d’une vie militante, op.cit., p. 38
98 Ibid, p.27
99 I. JABLONKA, Les grands-parents que je n’ai pas eus, Editions du Seuil, 2012, pp. 60-61
100 Ibid., p. 61
101 J.MAITRON, C. PENNETIER, Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français, Tome XXVII, Quatrième partie : 1914-1939, « E-Fez », Les éditions ouvrières, Paris, 1986, p.271
102 I. JABLONKA, Les grands-parents que je n’ai pas eus, op.cit., p. 88

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réfractaire au service militaire en Pologne, recherché par la police pour ses activités révolutionnaires au sein du Parti communiste, il est déchu de la nationalité polonaise103.

3. Un berceau idéologique formateur

Son adhésion au Parti communiste polonais marque un tournant dans la vie de Victor Fay. C’est pour lui une période de formation pratique et théorique fondamentale, formation à laquelle il doit un itinéraire idéologique original, alliant marxisme, léninisme et luxemburgisme.

3.1. L’Indépendance, le nationalisme et la révolution

Au moment même où la Pologne marche vers l’indépendance éclate la Révolution d’Octobre. Le gouvernement soviétique nouvellement formé libère la Pologne de la domination russe. Cela provoque un brusque renversement de situation : « l’édifice traditionnel de haine contre l’occupant russe s’est aussitôt écroulé. Nos ennemis héréditaires se décidaient, de leur propre initiative, à accorder l’indépendance à notre pays ! »104. Il livre ici l’impression ressentie par une partie de la population à ce moment-là.

Très tôt, le patriotisme de Victor Fay se heurte à la pensée de Rosa Luxemburg. Il rencontre en 1917-1918 deux étudiants – Louis le frère aîné d’un camarade de classe et Henri son précepteur de latin. Ce dernier, membre du SKDPiL lui fait voir d’un autre œil le nationalisme. Le passage du nationalisme au communisme a de quoi surprendre. Tout aussi surprenante est la conversion du mouvement communiste polonais au nationalisme qu’il condamnait auparavant et on peut ainsi appliquer la formule utilisée par Norman Davies à ce propos à la « conversion » de Victor Fay : « c’est en somme aussi remarquable que la transformation d’un Saul juif en Paul

103 « Lettre de A. Vivier à Monsieur le Directeur », Bureau du Sceau, ayant pour objet l’exercice d’une éventuelle action en déchéance de nationalité à l’égard de Ladislas Faygenbaum, le 10 juin 1933, BB/11/13032, Archives nationales
104 V. FAY, La flamme et la cendre, Histoire d’une vie militante, op.cit., p. 15

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chrétien »105. En effet, Victor Fay est viscéralement attaché à l’indépendance de la Pologne. Cet attachement à l’indépendance et au nationalisme polonais est à prendre en compte dans l’évolution de Victor Fay : « Je n’ai jamais varié sur ce point » dit-il. Même dans ma période ultra-luxemburgiste »106. Le parti communiste polonais et Rosa Luxemburg ne sont en effet pas nationalistes à cette époque, la priorité restant la lutte des classes et non pas l’émancipation nationale.

Toutefois, dans une de ses chroniques à l’ORTF, il remet en question les intérêts de la Russie soviétique à ce moment-là. En 1961, Khrouchtchev exalte la politique nationale de l’URSS qui « aurait mis fin à l’oppression exercée au temps des tsars sur les pays annexés par la force à la Russie ». Cependant la réalité est tout autre : « Certes, Lénine a proclamé le droit des peuples à disposer de leur sort, jusque et y compris la séparation de la Russie, mais ce principe, qui a gagné aux bolcheviks la sympathie des peuples opprimés, n’a jamais été intégralement appliqué. En effet, si la Russie soviétique a reconnu l’indépendance de la Pologne et de la Finlande, si elle a admis celle des Pays baltes, c’est que ces pays étaient alors occupés par les troupes allemandes et échappaient à sa juridiction »107. Ainsi Victor Fay critique au début des années 1960 cette « libération » de la Pologne par la Russie, la mettant en perspective avec la nouvelle annexion opérée par l’URSS après la Seconde guerre mondiale et la répression brutale de l’ « octobre polonais » de 1956. Il veut ainsi souligner que l’opportunisme de la Russie soviétique vis à vis des pays de l’Est se vérifie déjà à la fin des années 1920, sous Lénine.
L’argument du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes est, depuis cette époque, un outil dans les mains de l’URSS mais ne peut en rien être revendiqué comme un fondement de son idéologie. Le léninisme de Victor Fay a de cette façon lui aussi un côté paradoxal. Jean-Marie Demaldent évoque cette contradiction: Victor Fay soutient le droit des peuples à l’autodétermination, ce même droit revendiqué par Lénine. Or, comme on l’a souligné plus tôt, ce dernier souhaite alors affaiblir le régime tsariste et, pour ce faire, il pense à juste titre qu’il faut mobiliser toutes les régions colonisées par le tsar. Mais, une fois la révolution accomplie, « le droit des

105 N. DAVIES, L’histoire de la Pologne, op.cit., p. 173
106 V. FAY, La flamme et la cendre, op.cit., p.17
107 V.FAY, « Sur le problème national en URSS » dans Contribution à l’histoire de l’URSS, La Brèche, 1994, p.126

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peuples à disposer d’eux-mêmes, il n’est pas farouchement pour 108 ». Il est alors intéressant de lier cette réflexion à celle de Rosa Luxemburg concernant le mot d’ordre de Lénine du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes (qu’elle-même rejette car irréalisable en régime capitaliste et inutile en régime socialiste). Elle souligne la contradiction entre cette formule lancée par Lénine du droit des différentes nations de l’Empire russe à disposer de leur propre sort, « jusques et y compris leur séparation complète d’avec la Russie », le centralisme de leur politique et leur attitude à l’égard des autres principes démocratiques : « Tandis qu’ils faisaient preuve du mépris le plus glacial à l’égard (…) de tout l’appareil des libertés démocratiques fondamentales des masses populaires, libertés dont l’ensemble constituait le «droit de libre détermination » en Russie même, ils faisaient de ce droit des peuples à disposer d’eux-mêmes un noyau de la politique démocratique, « pour l’amour duquel il fallait faire taire toutes les considérations pratiques de la critique réaliste109 ». Victor Fay évoquant l’URSS dans les années 1960, écrit ceci : « [se faisant] la championne de la décolonisation et de l’indépendance des autres pays, n’applique pas ces principes chez elle et dans sa zone d’influence »110. Cela peut montrer la continuité de la politique de la Russie soviétique vis à vis des pays sur lesquels elle exerce une influence. C’est aussi une preuve de l’impact de la pensée de Rosa Luxemburg sur Victor Fay. Ainsi, que ce soit en Russie ou dans les démocraties populaires, en dépit de ce que clame haut et fort d’abord Lénine, puis Staline, aucune velléité d’indépendance n’est tolérée et toute tendance nationaliste est réprimée.

La position adoptée par Victor Fay dans les années 1960 est la suivante : tout mouvement de libération nationale doit être soutenu à condition qu’il n’entrave pas la liberté de la classe ouvrière et qu’il ne s’oppose pas au socialisme. La solidarité de classe l’emporte sur la solidarité nationale. Sa réflexion critique rejoint également ici Rosa Luxemburg. Toutefois, de telles idées peuvent mener à différentes interprétations.

 Entretien avec Jean-Marie Demaldent, op.cit.
109 LUXEMBURG, Rosa, La révolution russe, Editions de l’Aube, 2007, p. 35
110 V. FAY, « Sur le problème national en URSS », op.cit., p.128

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3.2. La marginalisation : déjà minoritaire ?

Le parti est affaibli par des conflits internes liés aux directives données par le Komintern, à la politique de Front unique lancée en 1921 qui ne convient pas à la Pologne où le Parti communiste polonais entretient des relations difficiles avec la social-démocratie. Cette politique provoque ainsi plus d’incompréhension que de succès en Pologne mais également dans les autres partis communistes européens. Ainsi, comme le note Silvio Pons : « Lenin did not leave clear instructions, and did not transform the international socialist prospects into national ones (…) Difficult relations between the Comintern and the main European communist parties was entirely comprehensible, given the clear contradictions between the directives coming out of Moscow, which asked them to break off the remaining links with the socialists and at the same time to find common ground for their activities 111». L’expérience de Victor Fay est une bonne illustration de cette lutte fractionnelle au sein du parti. De fait, lui-même n’y est pas étranger et se qualifie de « gauchiste ». Le conflit est porté devant le Comité exécutif du Kominterm « qui destitue la direction historique du parti, les 3 W : Warski, Walecki, Wera »112. De grands leaders du parti sont en effet retirés de la direction. Parmi eux Maksymillian Horwitz (1877-1936), plus connu sous le nom de Henrick Walecki mentionné par Fay, membre du Comité central depuis 1918 puis représentant du parti au Komintern ; Adolf Warski (1878-1937), d’origine juive, membre du Comité central et du Politburo, Maria Koszutska (1876-1939) dite Wera Kostrzewa.

Il se place déjà comme minoritaire au sein des Jeunesses communistes et forme un « petit groupe » avec notamment Joseph Minc, Wierblowski et Joseph Koën113. On trouve plusieurs occurrences de ce terme dans le début de ses mémoires. Le désaccord l’opposant, lui et quelques camarades, au reste du parti, apparaît dès le début de son

111 S. PONS, The Global Revolution, A History of International Communism 1917 – 1991, Oxford University Press, Oxford, 2014, p.34 : « Lénine ne laisse pas d’instructions claires et ne transforma pas les perspectives de l’Internationale communiste en perspectives nationales (...). Il est tout a fait compréhensible que le Komintern et les grands partis communistes Européens entretiennent alors des relations difficiles étant donnée l’absolue contradiction des directives immanentes de Moscou, leur demandant en même temps de rompre leurs derniers liens avec les socialistes et de trouver un terrain d’entente avec eux ».
112 V. FAY, La flamme et la cendre, op.cit., p. 35 113 Ibid., pp.32-33

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engagement et semble lié à son inclination luxemburgiste. Sans pour autant s’opposer à la lutte pour l’indépendance, il nie les valeurs révolutionnaires de celle-ci. Le mot «gauchiste» apparaît à plusieurs reprises: «bien que gauchiste (…)» et plus loin « (…) nous, les gauchistes (…)114. Il se qualifie également de « communiste de gauche »115 et parle de son « extrême-gauchisme ». L’utilisation de ce terme n’est pas anodine. Victor Fay veut simplement signifier ici qu’il se place alors à la gauche du parti. Par gauchisme, selon Jacques Droz, historien français spécialiste des idées politiques, « il convient d’entendre cette fraction du mouvement socialiste qui prétend offrir une alternative radicale au marxisme-léninisme en tant que théorie du mouvement ouvrier et de son évolution 116». Il se dirige ainsi à la fois contre le système en place et contre le reste de la gauche. Lénine utilise le terme pour désigner les forces politiques mettant en cause la IIIe Internationale. Le gauchisme est pour lui « la maladie infantile du communisme ». Victor Fay ne donne pas ici au terme une signification aussi radicale, toutefois, cela est à mettre en perspective avec son opposition avec le Parti communiste Polska Partia Socjalistyczna et plus tard avec son attitude générale au sein des différents partis de gauche.

Cette marginalisation a plusieurs explications. La première déjà mentionnée, concerne l’indépendance de la Pologne, les directives du Komintern. Il commence alors, avec son « petit groupe » à lire Marx, Engels et Luxemburg avec plus d’intérêt et à chercher dans ces lectures l’explication du sens de leur vie quotidienne. Il refuse d’appliquer certaines directives du Komintern car elles ne sont pas adaptées à la situation polonaise. De fait, Victor Fay est hostile à la politique de front unique de Lénine. Destinée principalement aux partis de masse, en particulier aux Partis communistes d’Allemagne et de France, la tactique de front unique vise à s’unir avec des forces politiques différentes, tout en restant libre de critiquer ses partenaires. Victor Fay ne conçoit pas une possible unité d’action en Pologne étant donné la tension régnante entre les différents partis de gauche. Il s’oppose donc avec ses camarades, aux directives de Moscou. La direction communiste polonaise souhaite par ailleurs adapter les directives à la Pologne. Le désaccord est de plus en plus marqué à partir de 1921-1922 (« Notre petit groupe était mal vu au Komintern ») si

114 V. FAY, La flamme et la cendre, op.cit., p 30
115 Ibid, p. 29
116 J. DROZ, Histoire générale du socialisme, Ed. Quadrige, Presses Universitaires de France, 1997, P .628

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bien que se pose pour eux le problème de la rupture avec le Komintern dont la politique est jugée opportuniste.117 D’autre part, l’échec du mouvement ouvrier en Europe occidentale, c’est-à-dire l’échec de la Révolution mondiale voulue par Lénine dans le prolongement de la Révolution d’Octobre, soulève certaines interrogations. Toutes les révolutions armées en Europe échouent, que ce soit la révolte spartakiste de Berlin en 1919 ou la République des Conseils en Hongrie la même année. La défaite du prolétariat allemand joue un rôle clef dans ce processus étant donné que la guerre de 1870 et la défaite de la Commune déplacent vers l’Allemagne le centre de gravité du mouvement ouvrier européen et ses espoirs, si bien qu’Arthur Rosenberg, historien marxiste allemand de l’époque, dit à ce propos : « Succédant à l’avènement de Mussolini au pouvoir en Italie, les événements d’octobre 1923 en Allemagne furent la deuxième défaite et cette fois décisive de l’Internationale communiste (…) le plus désolant, c’était la preuve que la tactique et la stratégie communistes avaient donné de leur insuffisance et de leur impuissance complètes »118. Il est normal selon Victor Fay de s’interroger sur les causes d’une telle défaite. Le Komintern ne semble pas apporter de réponse satisfaisante : « L’explication du Komintern (une trahison des chefs) nous apparaissait un peu courte, insuffisante »119. En effet, ces évènements ne vont pas sans secouer la famille communiste et ses militants. Ces années sont formatrices pour Victor Fay puisqu’il y développe son esprit critique. Il collabore à la rédaction de journaux syndicaux, étudie le marxisme de manière plus approfondie, et crée avec des camarades trois séminaires visant à combler le manque de formation théorique des militants communistes. Le premier, consacré aux origines du marxisme avec comme intervenant Rudianski, spécialiste de philosophie matérialiste, associe l’étude de l’économie politique anglaise, la philosophie classique allemande et le socialisme utopique français à celle du mouvement intellectuel des Lumières en France et en Allemagne. Le second, un séminaire de sociologie avec Ettinger (Dalski), vieux social-démocrate, professeur d’Université en Allemagne, frôle l’hétérodoxie120. Le dernier est un séminaire d’économie pour lequel on fait appel à

117 V. FAY, La flamme et la cendre, op.cit., pp. 35-37
118 A. ROSENBERG, Histoire du bolchévisme, Grasset, Paris, 1934, pp.267-268
119 V. FAY, La flamme et la cendre, op.cit., p.39
120 En opposition à l’orthodoxie, être en hétérodoxie signifie – dans ce contexte particulier – diverger de la ligne directrice du Parti

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Henrik Grossman 121 . Le métier d’enseignant lui laisse un souvenir très positif, « exaltant », qui laisse présager son investissement dans ce domaine au PCF et au PSU. Ces séminaires sont révélateurs : « on pouvait critiquer le marxisme, tout en se considérant comme des marxistes »122. Victor Fay considère qu’ils ont joué un rôle notable dans le développement de son esprit critique ce qui n’est pas sans importance pour un militant communiste…

3.3. Victor Fay, luxemburgiste ?

“La liberté c’est toujours la liberté de celui qui ne pense pas comme vous”123

On ne peut parler de l’impact de la Révolution d’Octobre en Pologne ou de la naissance du Parti communiste de Pologne sans évoquer d’abord Rosa Luxemburg, figure centrale du socialisme et du communisme polonais et européens et dont la pensée influence profondément celle Victor Fay tout au long de sa vie. Il ne l’a cependant jamais connue. Lors de son assassinat, le 15 janvier 1919, il écrit : « J’étais extérieur à ce sentiment [de deuil]. Rosa n’était pour moi qu’un nom, qu’un mythe. Je n’avais pas lu ses écrits, j’ignorais son rôle dans le mouvement ouvrier »124. Malgré cela, il a ensuite pour elle une profonde admiration, bien que n’étant pas totalement en accord avec ses idées. Il l’a décrite comme « (…) une femme pleine de vie et séduisante malgré sa laideur et son infirmité, magicienne des relations humaines, rayonnante de sentiments et d’idées (…) »125 .

Ce personnage est fascinant d’un point de vue historique. Elle naît en Pologne le 5 mars 1871 en même temps que se déroule la Commune de Paris et meurt au lendemain de la Première Guerre mondiale. Elle occupe dans le mouvement ouvrier européen une position singulière, à la charnière de deux expériences socialistes (en

121 Henrik Grossman (1881 – 1954) est un économiste, historien et révolutionnaire originaire de la Galicie (actuellement au nord-ouest de l’Ukraine). Il est membre du Parti communiste de Pologne et professeur d’économie à l’Université libre de Varsovie dans les années 1920. Il fuit la Pologne et s’installe à Francfort. Il devient professeur d’économie politique à Liepzig en 1949.

122 V. FAY, La flamme et la cendre, op.cit., p.41
123 R. Luxemburg, sur la Révolution russe in R. BADIA, Lettres et texte choisis de Rosa Luxemburg, Le temps des cerises, Pantin, 2006, p.98
124 V. FAY, La flamme et la cendre, op.cit., p.21
125 Présentation de Victor Fay à Lettre à Léon Jogichès. Rosa Luxemburg, Denoël, Paris, 2001, p.8

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Allemagne et en Russie). Elle et Victor Fay ont d’ailleurs plusieurs traits en commun. Issue d’une famille juive émancipée, elle naît dans la Pologne intégrée à l’empire russe et grandit à Varsovie. Elle est également bercée par les poèmes de Mickiewicz. Elle milite dès l’âge de seize ans au « Prolétariat » puis s’exile en Suisse en 1889 où elle obtient un doctorat d’économie à la Faculté de Sciences politiques et milite dans des cercles socialistes. Elle rencontre Léon Jogichès à Zurich en 1890. Ils participent à la création du SKPD (SocjalDemokracja Królestwa Polskiego) suite à la scission du PPS en 1893, qui devient le SDKPiL en 1900. Une fois ses études achevées et sa thèse publiée, elle quitte en 1898 la Suisse pour l’Allemagne et acquiert la nationalité allemande grâce à un mariage blanc avec Gustave Lübeck. Militante du SPD de Kautsky, tout en restant à la direction du SDKP, elle est l’une des figures de son aile gauche. Elle milite parmi les ouvriers polonais de Poznanie, Poméranie et de Haute- Silésie. Elle s’oppose au réformisme de Bernstein126 et publie une brochure à ce propos qui recueille beaucoup de succès. En 1905, une révolution se déclenche dans l’Empire russe. Rosa Luxemburg se rapproche alors des bolcheviks et condamne la politique menchevik. Elle se rend à Varsovie en décembre 1905 sous une fausse identité pour rejoindre les militants du SDKPiL qui participent à la révolution. Elle et Léon Jogichès sont arrêtés le 4 mars 1906. Elle est plus tard libérée et rejoint la Finlande, puis l’Allemagne. Elle rentre alors en conflit avec la direction du SPD et dénonce la tiédeur de la direction du parti. Professeur d’économie et l’histoire à l’école militante du SPD, elle rédige des ouvrages théoriques tels que L’Accumulation du capital. Début août 1914 éclate la Première Guerre mondiale et Rosa Luxemburg adopte une position pacifiste et internationaliste et critique. Les députés du SPD votent les crédits de guerre, en contradiction avec les décisions des congrès du parti et de l’Internationale socialiste. Avec Karl Liebknecht, Léon Jogichès, Paul Levi et d’autres, elle constitue le groupe « Die Internationale » qui devient ensuite la « Ligue Spartacus ». Elle est emprisonnée pour antimilitarisme de février 1915 à février 1916, puis de juillet 1916 jusqu’à la fin de la guerre en novembre 1918. A quarante-huit ans à peine, elle est assassinée, en pleine révolution allemande, la nuit du 15 janvier 1919.

126 Eduard Bernstein (1850 – 1932) est un homme politique et un théoricien socialiste allemand qualifié de réformiste en raison de sa constante remise en question de la théorie marxiste. En cela il effectue la première « révision » déclarée du marxisme.

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La pensée de Rosa Luxemburg est essentielle dans l’évolution de Victor Fay. Il comme à lire ses écrits peu de temps après son décès127 et se l’approprie petit à petit commençant « un travail de réflexion pour l’opposition luxemburgiste128 ». Il prend alors conscience qu’il faut « respecter ce qui vient de la base, ce qui émane des travailleurs. Ne pas chercher à leur imposer ses opinions. Là a été le point de départ vers [son] évolution vers le luxemburgisme129 ». Cette réflexion, placée au début de ses mémoires, ne peut être prise comme un fait avéré puisque trop liée à la subjectivité inhérente d’une part à toute autobiographie et à tout retour sur le passé et d’autre part à une pensée politico-philosophique, mais illustre bien l’attachement que porte Victor Fay au luxemburgisme et l’importance de celle-ci dans son évolution politique et intellectuelle. C’est d’ailleurs chez Rosa Luxemburg qu’il puise les bases de son marxisme autogestionnaire.

Il convient ici de mettre en exergue quelques aspects fondamentaux de la pensée de Rosa Luxemburg qui ont par la suite une influence certaine sur la pensée de Victor Fay, notamment en ce qui concerne ses analyses critiques de l’évolution de la SFIO, du PSU et du Parti socialiste. Rosa Luxemburg s’oppose au révisionnisme prôné par Edouard Bernstein qui pour elle n’est pas une nouvelle voie vers le socialisme mais propose au contraire de s’accommoder du régime capitaliste en le règlementant. Elle n’est pas pour autant opposé aux réformes qui sont le mouvement nécessaire à la réalisation du socialisme : « Entre les réformes sociales et la révolution, il existe pour la social-démocratie un lien indissoluble, la lutte pour les réformes étant pour elle le moyen, mais la révolution sociale le but130 ». Elle s’oppose à la participation du parti social-démocrate à un gouvernement dans un régime capitaliste car elle est illusoire : « les réformes ne peuvent rien contre les bouleversements incessants de l’économie qui sont la nature même du capitalisme131 ». Elle critique d’autre part la centralisation du pouvoir dans un parti social-démocrate qui nuit à l’efficacité du mouvement ouvrier: «les erreurs commises par un mouvement ouvrier révolutionnaire sont historiquement infiniment plus fécondes et plus précieuses que l’infaillibilité du

127 V. FAY, La flamme et la cendre, op.cit., p. 25
128 Ibid., p. 30
129 Ibid., p. 20
130 Rosa LUXEMBURG, « Réforme sociale ou révolution », Berlin, 18 avril 1899 in Réforme sociale ou révolution et autres textes politiques, Ed. Spartacus, 1997, p. 33
131 B. FOUCHÈRES, « La vie héroïque de Rosa Luxemburg », Réforme sociale ou révolution et autres textes politiques, Ed. Spartacus, 1997, p. 16

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meilleur « comité central »132 ». Ces différents thèmes – l’opposition entre réforme et révolution, la critique du centralisme, la participation des socialistes au gouvernement – sont présents dans les écrits de Victor Fay et dans sa critique de l’évolution de la gauche française, comme nous le verrons par la suite.

Rosa possède par ailleurs une qualité essentielle pour tout théoricien politique, celle d’être capable de remettre en question ses propres idées et affirmations à la lumière de l’Histoire. Qualité que l’on peut sans problème imputer à Victor Fay.

Sa jeunesse polonaise est sans aucun doute le point de départ de la formation théorique et pratique de Victor Fay. Il lui doit son admiration pour Lénine et Rosa Luxemburg, admiration qui lui permet plus tard de rompre avec le communisme, comme nous le verrons dans le chapitre III, sans briser ni avec la théorie marxiste, ni avec la culture du mouvement, jusque et y compris, son adhésion au PS en 1981, voire à travers son « moment SFIO ».

3.4. La relation avec la judéité

Le XXe siècle apparaît comme le siècle Juif, explique Yuri Slekzkine, puisqu’il voit la réémergence des Juifs en tant que victimes universelles133, notamment du fait des meurtres perpétrés par le régime nazi durant la Seconde guerre mondiale. Les juifs de Pologne sont particulièrement touchés. En effet en 1939 on compte 3,5 millions de juifs en Pologne alors qu’il n’en reste que 250000 après la guerre. Ivan Jablonka souligne ainsi que dans le village d’origine de ses grands-parents, « les nazis ont brillamment gagné leur guerre contre les Juifs » ajoutant que l’antisémitisme de la société polonaise a également joué un rôle dans leur disparition134.

Judaïsme et communisme sont deux termes qui ont tendance à résonner ensemble. La proportion de Juifs dans le camp bolchévique en Russie est à cet égard tout à fait significative puisqu’en 1923, les juifs représentent 50% du sommet de l’organisation du PCUS135. De fait, I.M. Bikerman, un intellectuel juif russe, explique que bien que

132 R. LUXEMBURG, « Centralisme et démocratie », Réforme sociale ou révolution et autres textes politiques, Ed. Spartacus, 1997, p. 139
133 Y. SLEZKINE, Le Siècle juif, Éditions La Découverte, Paris, 2009, p. 9
134 I. JABLONSKA, Les grands-parents que je n’ai pas eus, Editions du Seuil, 2012, p. 51
135 Y. SLEZKINE, Le Siècle juif, op.cit., p. 194

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tous les bolcheviks ne soient pas juifs, «la participation disproportionnée et incroyablement enthousiaste des Juifs aux tourments que les bolcheviks ont infligés à la Russie agonisante » est évidente136. En Pologne, le KPP est un parti qui rassemble beaucoup de juifs principalement du fait de l’antisémitisme des autres formations politiques. Ainsi Ivan Jablonka explique que « les jeunes épris de justice et désireux de s’émanciper de leur identité juive n’ont d’autre choix que d’entrer au Parti, où ils s’assimilent rapidement: le communisme est pour eux l’unique visage de la liberté137 ». Le communisme se substitut alors, en quelques sortes, à la religion. Ils apparaissent pour lui, les nouveaux fidèles, le peuple élu du XXe siècle : « eux aussi sont des hommes d’étude et de doctrine, des orthodoxes, des purs. (…)Leur foi transcende celle de leurs pères, leur messianisme est pareil à celui qu’ils haïssent tant et cet hommage ne peut se manifester que dans et par le conflit138 ».

Les parents de Victor Fay sont juifs, toutefois, explique t-il, « ma famille était d’origine juive, profondément assimilée, laïcisée, en partie convertie au catholicisme »139. Néanmoins, nul doute de la difficulté d’être juif et polonais à cette époque de l’histoire. Victor Fay ne revendique pas sa judéité. Il est cependant attentif à l’évolution du sort des juifs en Europe et plus particulièrement en URSS. Plusieurs de ses articles écrits dans les années 1960-1970 sont consacrés à ce sujet. Il écrit dans L’Action en 1967 un compte-rendu de deux ouvrages témoignant de la dignité et de l’héroïsme des juifs polonais140. Plusieurs de ses articles parus dans la Quinzaine Littéraire sont des compte-rendus d’ouvrages d’écrivains juifs comme par exemple « Trois écrivains juifs » 141 en 1966 ou « L’antisémitisme dans les pays communistes »142 en 1973. Il est par ailleurs personnellement invité à une conférence sur la situation des juifs en URSS en mars 1969143. On lui demande par la suite d’adresser « au secrétariat général de l’ONU soit à l’ambassade d’URSS à Paris, un

136 I.M. BIKERMAN et al. (dir.) Rossiia i evrei, cité in Y. SLEZKINE, Le Siècle juif, op.cit., p. 199 137 Ibid., p. 67
138 Ibid., p. 70
139 V. FAY, La flamme et la cendre, op.cit., p12
140 V. FAY, « Vingt-quatre ans après l’insurrection du Ghetto de Varsovie », L’Action n°27, juin-juillet 1967
141 V. FAY, « Trois écrivains juifs », La Quinzaine Littéraire, 15/07/1966
142 V. FAY, « L’antisémitisme dans les pays communistes », La Quinzaine Littéraire n°145, 15/07/1972
143 « Lettre de Jacques Nantet et Daniel Mayer à Victor Fay », Conférence sur la situation des juifs en Union soviétique, le 31 mars 1969, Fonds Victor Fay, F Delta 1798/5, BDIC

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télégramme réclamant entre-autres la libération des personnes incarcérées » en URSS144.

On ne peut intégrer la judéité dans l’étude de ce personnage puisque celle-ci ne semble pas influencer de manière significative son évolution personnelle et politique. Elle est cependant à prendre en compte puisqu’elle constitue un élément marginalisant au XXe siècle mais apparaît également comme constitutive de l’identité de nombreux communistes. Mais l’identité de Victor Fay se construit elle par rapport à ses origines polonaises, au luxemburgisme, à sa formation française, à l’internationalisme. Victor Fay est un personnage singulier car il possède une identité plurielle qu’il convient d’interroger.

Lénine meurt en janvier 1924. Victor Fay et ses camarades se retrouvent dans une situation difficile : « Nous étions marginalisés par rapport à la société et au parti 145». Il se retrouve d’autre part contraint de quitter la Pologne : opposant politique et opposant au sein du parti, il est menacé de plusieurs années de prison et voit s’amenuiser les perspectives d’action au sein du parti et les siennes propres. Il décide de quitter la Pologne, pensant d’abord aller en URSS mais l’alignement et le conformisme des militants que lui dépeignent certains de ses amis revenus depuis peu d’un séjour d’étude le rebutent. La France apparaît comme une destination privilégiée pour bon nombre de Polonais tout au long du XXe siècle et la population polonaise en France augmente considérablement entre 1919 et 1936, même si contrairement à Victor Fay, la majorité de ses migrations sont liées au travail et non à la politique. Toutefois, pour les étudiants ou universitaires polonais la France apparaît comme le pays de la liberté et des révolutions146. « Nous voulions avoir la liberté de remettre en question nos certitudes» explique Victor Fay147, et l’URSS, contrairement à la France, ne semble pas être la destination rêvée pour cela. C’est toutefois ce qu’il prétend en 1989. Peut-être a t-il tenté de partir pour Moscou et a été refusé ? Seuls les dossiers de l’Internationale communiste à Moscou peuvent le dire. Quoi qu’il en soit, il part pour la France en 1925.

144 « Lettre à Victor Fay », Conférence sur la situation des juifs en Union soviétique, le 15 septembre 1970, Fonds Victor Fay, F Delta 1798/5, BDIC
145 V. FAY, La flamme et la cendre, op.cit., p. 25
146 S. DUFOIX, Politiques d’exil. Hongrois, Polonais et Tchécoslovaques en France après 1945, Presses Universitaires de France, Paris, 2002, pp. 43-45
147 V. FAY, La flamme et la cendre, op.cit, p. 41

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CHAPITRE II : Victor Fay, un « révolutionnaire professionnel »

La période étudiée dans ce chapitre est celle de l’histoire du PCF dans l’entre- deux-guerres, et correspond donc à son émergence, sa construction comme un parti politique original « de type nouveau », son inscription dans le paysage politique français mais aussi à la mise ne place de ses structures et à la formation de ses cadres dirigeants. Au début des années 1920 son histoire est encore étroitement liée à celle de l’histoire du socialisme et bien entendu, à celle de l’Internationale communiste. Ses premières années sont marquées par l’ouvriérisation du parti, fait nouveau dans l’histoire des partis de gauche français. A partir du IVe congrès de l’Internationale communiste (décembre 1922), le Parti communiste devient une véritable Section Française de l’Internationale Communiste (SFIC) ce qui implique un encadrement constant de la part de l’IC. Ses orientations politiques sont donc intimement liées à celle de l’Internationale communiste mais aussi à celle de la conjoncture politique française.

Le travail de Victor Fay au sein du Parti communiste français se situe sur trois terrains qui sont intrinsèquement liés entre eux : il est à la fois propagandiste et agitateur, journaliste et responsable de la formation des cadres. Il convient cependant d’isoler ces différentes activités afin de les étudier d’une manière plus rigoureuse. Victor Fay est dans un premier temps agitateur et propagandiste et cela dès son arrivée au Parti communiste polonais.

1. Contexte historique : la bolchévisation

1.1. La bolchévisation et ses conséquences

Dès 1920, l’Internationale communiste impose son orthodoxie aux partis communistes d’Europe nouvellement créés en leur imposant, à la suite du Congrès de Tours, vingt et une conditions d’adhésion qui mettent l’accent sur une nécessaire

 

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rupture avec les réformistes, sur la nécessité d’épuration périodique d’éléments « petits-bourgeois » ainsi que sur la reconnaissance de l’organisation et du principe de centralisme politique. Ainsi au cours des années 1920, la tendance à la centralisation et l’idéalisation de la discipline s’accentue148. Le début des années 1920 est une période de crise, marquée par le reflux de la vague révolutionnaire, la défaite du parti communiste allemand et par la mort de Lénine. Les difficultés rencontrées par l’Internationale communiste « sont autant de symptômes que les partis (européens) n’ont encore trop souvent qu’une existence formelle 149» et qu’une réorganisation est nécessaire. Le moyen pour venir à bout de cette crise est de bolcheviser les PC. Ainsi l’IC engage en janvier 1924 et surtout à partir du Ve Congrès de l’Internationale communiste en juin-juillet 1924, un processus de « bolchevisation » de ses sections c’est à dire une refonte organisationnelle des partis communistes européens visant à les homogénéiser sur le modèle du parti soviétique. Il est définit par les « Thèses sur la propagande » comme « adaptation des méthodes du bolchevisme à la situation de chaque pays dans l’époque historique donnée »150. Le PCF s’insère alors dans un système mondial centralisé, dominé, financé et dirigé par le parti-Etat soviétique. Cette politique signifie aussi une prolétarisation du parti, l’introduction du centralisme démocratique, la sélection d’un noyau dirigeant et d’un appareil permanent. La bolchévisation, comme le souligne Victor Fay, ne doit pas être confondue avec la « stalinisation » qui est en réalité la poursuite de la bolchévisation mais « appliquée d’une manière étroite et sectaire»151. La stalinisation est en quelque sorte la bolchévisation « après Lénine ». La bolchevisation puis la stalinisation modifient considérablement l’organisation du parti et de son personnel dirigeant. Le parti dispose alors de cellule d’entreprises. D’autre part, comme le souligne Danielle Tartakowsky, la bolchévisation n’a pas un rôle uniquement organisateur mais également une importante dimension idéologique : elle a pour effet « de déplacer le terrain de la lutte idéologique vers le seul débat interne»152 c’est-à-dire que les questions idéologiques ne sont plus débattues avec les autres socialistes mais

148 Le siècle des communismes, (col.), Editions de l’Atelier, Editions ouvrières, Paris, 2000, p. 505
149 D. TARTAKOWSKY, Les premiers communistes français, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, Paris, 1980, p. 61
150 Ibid., p. 61
151 V. FAY, La flamme et la cendre, op.cit. p. 57
152 D. TARTAKOWSKY, Les premiers communistes français, op.cit., p. 127

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uniquement au sein du PCF. Cela a pour effet de renforcer les phénomènes d’opposition au sein du parti comme il sera montré par la suite.

Cette unification, nivelant des formes et des méthodes d’action a pour effet pervers – mais voulu par le Komintern – de réduire la discussion lors des réunions à un simple débat « les militants perdant l’habitude de mettre en question la politique du Parti, les nouveaux ne l’ayant jamais acquise »153. Victor Fay propose a posteriori, dans les années 1970, une analyse critique du phénomène expliquant que la bolchevisation puis la stalinisation, effaçant le caractère spécifique de chaque Parti, « favoris[e] la dépolitisation de la vie intérieure du Parti » allant jusqu’à réduire celui « au rôle d’exécutant docile des instructions du Komintern »154. Ces processus s’accompagnent d’un travail d’éducation intense et de pratiques militantes nouvelles : les auto examens staliniens, l’autobiographie de parti, la critique et l’autocritique, l’auto- rapport qui participent à l’intégration de l’individu dans le parti, à la suppression de ses habitudes et pensées « petites-bourgeoises ». Brigitte Studer souligne par ailleurs l’ambiguïté de telles méthodes « qui peuvent passer subitement de l’éducatif au disciplinaire 155», la punition, la répression et l’éviction étant bien les éléments les plus caractéristiques de ces entreprises d’uniformisation et de soumission que sont la bolchévisation et la stalinisation.

1.2. Agitation et Propagande

Les concepts d’agitation et de propagande sont tout d’abord définis par Gueorgui Valentinovitch Plekhanov (1856-1918), révolutionnaire et théoricien marxiste russe, ayant participé à l’introduction du marxisme en Russie. D’abord membre de l’organisation « Terre et Liberté » (Zemlia i Volia), mouvement populiste russe, il doit ensuite s’exiler à Genève où il fonde l’organisation « Emancipation du travail » en 1883. Il participe ensuite à la création du Parti sociale-démocrate de Russie. Proche collaborateur de Lénine, il rompt avec celui-ci après 1903 du fait de son hostilité au bolchevisme. Il passe quarante ans de sa vie en exil. Il propose en 1891 une distinction entre agitation et propagande: «Le propagandiste présente beaucoup

153 V. FAY, « Une originalité communiste : l’Agit-Prop » in Politique aujourd’hui, Novembre- décembre 1976, FDelta 1798/03/3, Fonds Victor Fay, BDIC
154 Ibid
155 B. STUDER, « L’être perfectible : la formation du cadre stalinien par le travail sur soi », Genèses 51, Juin 2003, p. 93

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d’idées à un seul ou plusieurs individus. L’agitateur présente une seule idée ou quelques idées mais à toute une masse de gens »156. Le propagandiste a ainsi pour mission d’approfondir la conscience de classe des militants et leur connaissance de la doctrine marxiste-léniniste. L’agitateur doit les pousser à l’action en leur transmettant des mots d’ordre et des idées fortes. L’agitation et la propagande sont donc étroitement liées à l’idéologie marxiste-léniniste puis communiste puisqu’elles en sont le vecteur de transmission. Leur importance est donc capitale. Marc Lazar définit ainsi la propagande comme « véritable savoir-faire au service d’un prétendu savoir, elle est la lame acérée et le vecteur de l’idéologie 157». Lénine reprend la définition de Plekhanov dans son article Que faire de 1902. « La question se pose : en quoi doit consister l’éducation politique ? 158» écrit-il. Dans la critique qu’il fait de la social- démocratie il souligne que, pour lui, l’agitation politique prévaut sur l’agitation économique car « il n’est nul besoin de considérer la lutte économique comme le moyen le plus largement applicable pour entrainer la masse à la lutte politique active159 ». Dans un chapitre intitulé « Comment Martynov a approfondi Plekhanov », Lénine développe les concepts d’agitation et de propagande. Il insiste sur le fait qu’on ne peut séparer les tâches de propagande et d’agitation qui ont pour rôle d’organiser les masses en leur donnant une assise théorique et en les poussant à agir à l’aide de mots d’ordre et de slogans. Il développe alors le concept de dénonciation politique pour justifier les taches d’agitation et de propagande : « (…) il s’avère justement que la nécessité de développer dans tous les sens la conscience politique n’est reconnue «de tous » qu’en paroles 160». Ainsi l’agitateur doit « donner à la masse une seule idée: celle de la contradiction absurde entre l’accroissement de la richesse et l’accroissement de la misère; il s’efforcera de susciter le mécontentement et l’indignation de la masse contre cette injustice criante, laissant le propagandiste le soin de donner une explication complète de cette contradiction 161». L’agitation et la

156 Plekhanov cité par Marc Lazar dans « Idéologie et propagande des partis communistes français et italiens durant la guerre froide » in J. DELMAS et J. KESSLER, Renseignement et propagande pendant la guerre froide, 1947-1953, Paris, 1999, p 184
157 M. LAZAR, « Idéologie et propagande des partis communistes français et italiens durant la guerre froide » in J. DELMAS et J. KESSLER, Renseignement et propagande pendant la guerre froide, 1947- 1953, Paris, 1999 p. 183
158 V. LÉNINE, Que faire ?, Editions en langues étrangères, Moscou, 1954, p. 65 
159 Ibid., p. 67
160 Ibid., p. 65
161 Ibid., p. 76

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propagande sont ainsi étroitement liées à l’éducation des masses car « la conscience des masses ouvrières ne peut être une conscience de classe véritable si les ouvriers n’apprennent pas à profiter des faits et événements politiques concrets et actuels (…) s’ils n’apprennent pas à appliquer pratiquement l’analyse et le critérium matérialistes (…) La classe ouvrière doit avoir une connaissance précise des rapports réciproques de toutes les classes de la société contemporaine (…)162 ». La propagande doit donc forger la conscience de classe de prolétaires russes en procédant à une critique systématique de la société capitaliste. Il insiste sur l’importance accordée à la propagande, « dénonciation politique » ou « révélation politique » et « l’agitation politique » sont des tâches « absolument nécessaire[s], [les] tâche[s] l[es] plus absolument nécessaire[s] de l’activité (…) 163». Et il conclut que cette conscience politique, cette éducation, ne peut être apportée que de l’extérieur. Cette propagande, comme le souligne de manière critique Marc Lazar, doit donc organiser des « révélations politiques » et « suggérer qu’il n’existe pas de réalité fortuite ou accidentelle, mais qu’au contraire tout est explicable » 164 . Après 1917, les bolchéviques créent le département d’agitation et de propagande sur ce modèle et un ministère de la Propagande. Ce dernier utilise ensuite des moyens de diffusion plus moderne, comme la radio ou le cinéma. C’est ainsi que des films tels que Le cuirassé Potemkine, Octobre ou La Ligne générale 165 voient le jour. Cette propagande s’accompagne d’un processus de censure généralisée ainsi que de l’apparition d’un nouveau langage, propre aux militants communistes.

1.3. Aux origines des écoles : la politique de formation des cadres

La nouvelle organisation induite par la bolchévisation vise également à la formation d’un appareil plus discipliné et plus facilement mobilisable. Selon le Dictionnaire du communisme, elle « induit une professionnalisation de la politique par la création d’un corps de révolutionnaire professionnels – les permanents – appointés par le parti, qui

162 V. LÉNINE, Que faire ?, op.cit., pp. 78-79
163 Ibid., p. 88
164 M.Lazar, « Idéologie et propagande des partis communistes français et italiens durant la guerre froide » in J. DELMAS et J. KESSLER, Renseignement et propagande pendant la guerre froide, 1947- 1953, Paris, 1999, p. 184
165 Films du réalisateur Sergueï Mikhaïlovitch Eisenstein (1898-1948) à la gloire de la révolution russe et de la collectivisation

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constituent l’appareil » 166 . L’organisation d’écoles destinées à la formation des cadres du parti est donc inséparable de ce processus de bolchévisation et de la politique spécifique d’agitation et de propagande instituée à cette époque. En effet, pour créer une direction homogène, la question de la formation des cadres devient doublement déterminante. Les cadres dirigeants du parti sont promus et sélectionnés par « une puissante machine de conformation des pratiques et des attitudes de vie façonnées par les standards soviétiques »167.

La bolchévisation met donc en place un système censé faciliter l’émergence de cadres ainsi que l’amélioration de leur formation théorique : « Le vrai sens de la bolchévisation consiste en ce que les partis adoptent l’ensemble du léninisme et l’appliquent, pratiquement, dans leur politique et leur organisation »168. Ainsi le VIIe congrès de l’Internationale communiste pose les bases d’une éducation théorique « organisée à Moscou pour des militants destinés à devenir les nouveaux dirigeants du parti 169». La création des premières écoles centrales est intrinsèquement liée à la bolchevisation puisqu’elle «vise en accélérer voir à en permettre la mise en œuvre 170». C’est dans ce contexte que Victor Fay devient responsable des écoles et de la propagande du parti.

o La politique de formation des cadres et les premières écoles
La formation des cadres dirigeants est pour les communistes une nécessité. En effet, pour réussir la révolution, il faut former un parti révolutionnaire formé de cadres expérimentés. Pour Lénine, le parti a besoin de révolutionnaires professionnels et, pour être « professionnel », il faut tout naturellement être formé. Il participe ainsi à la création de l’Université communiste « Sverdlov », école de cadres du parti communiste soviétique, en 1919. Quatre écoles sont ensuite créées à Moscou entre 1921 et 1926 afin de former les révolutionnaires du monde entier (L’Université communiste des travailleurs de l’Orient (KUTV), L’Université communiste des

166 S. COURTOIS (dir.), Dictionnaire du communisme, Larousse, Paris, 2007, p. 414
167 R. DUCOULOMBIER, Camarades ! La naissance du parti communiste en France, Editions Perrin, Paris, 2010, p. 363
168 Discours de Bela Kun, révolutionnaire hongrois, Correspondance internationale, cité par D. Tartakowsky in Écoles et éditions communistes 1921-1933. Essai sur la formation des cadres du PCF, Thèse de IIIe cycle, 1977, p. 167
169 Le siècle des communismes, op.cit., p. 524
170 D. TARTAKOWSKY, « Un instrument de culture politique: Les premières écoles centrales du Parti communiste français », in Le mouvement social n°91, Avril-Juin 1975, p. 79.

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minorités nationales d’Occident, L’Université chinoise et L’Ecole léniniste du Komintern)171 ainsi que l’Ecole léniniste internationale (ELI) créée par l’IC en 1926. Les matières dispensées sont l’économie politique, l’histoire du mouvement ouvrier, l’histoire du parti communiste russe, la structure du parti et la langue russe. Les méthodes d’enseignement sont reprises ensuite par les différents Partis communistes européens et, ainsi que nous le verrons par la suite, les matières enseignées par Victor Fay et les autres enseignants communistes en France, sont sensiblement les mêmes. Les écoles communistes forment nombre de futurs dirigeants et pas seulement en France, ainsi que le souligne Branko Lazitch : Wladislaw Gomulka, secrétaire du Parti communiste Polonais, est issu de l’école léniniste ; Deng Xiapong en Chine est formé à l’ELI ; Ville Pessi, secrétaire générale du Parti communiste finlandais a fait le KUNMZ (Kommunisticheskij, Université communiste pour les minorités nationales de l’Est) et l’Ecole léniniste et Tito a travaillé à cette même école. Le modèle soviétique est reproduit en France dès le début du années 1920.

Toutefois, à l’heure du Ve Congrès, l’école n’est pas encore considérée comme le lieu de formation idéologique privilégiée : la cellule d’usine du fait de son importance politique est définit comme le moyen principal d’éducation172. Elles ont cependant pour rôle de « guider la formation autodidacte militante»173, c’est-à-dire de guider le militant en lui donnant des assises théorique, de le pousser à l’action. Cette politique de formation continue et gagne en importance au cours des années 1925-1930, avec la bolchévisation puis la stalinisation des partis européens, les cadres – représentants symboliques et politiques du pouvoir stalinien – devenant la véritable colonne vertébrale des organisations communistes174.

171 B. LAZITCH, « La formation des cadres dirigeants communistes », in Pouvoirs, n°21, 1982, p.40 
172 D. TARTAKOWSKY, Les premiers communistes français, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, Paris, 1980, p. 66
173 B. PUDAL, Prendre parti. Pour une sociologie historique du PCF, Presses de la fondation nationale des sciences politiques, 1989, p. 174
174 B. STUDER, « L’être perfectible : la formation du cadre stalinien par le travail sur soi », op.cit., p. 92

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2. Victor Fay et l’Agit-prop française 2.1. Les débuts de l’Agit-prop

Le PCUS est imité par les différents Parti Communiste européens. Il semble même que l’agit-prop soit d’une plus grande efficacité dans les pays où les communistes ne sont pas au pouvoir. Les thèmes d’agitation et de propagande sont également repris dans le IIe Congrès de l’IC de juillet 1920 décidant des conditions d’admission à l’Internationale : on les retrouve plus particulièrement dans les conditions 1,4,5,9. La propagande se fait alors par le biais de la presse dont tous les organes doivent être rédigés par des communistes sûrs et dévoués à la cause du prolétariat. La propagation des idées communistes est élevée au rang de devoir. Les textes du congrès insistent sur la nécessité d’une telle propagande et d’une « agitation systématique, persévérante parmi les troupes » (5). Elle doit être poursuivie dans l’illégalité si nécessaire. Elle doit toucher toutes les strates de la population, agir dans les campagnes (5), être menée au sein des syndicats, des coopératives et autres organisations de masses ouvrières (9)175.

L’Internationale communiste prend alors la décision de créer une section d’agitation et de propagande, de reformer le service de presse dans les différents partis européens et de publier une revue destinée à former les propagandistes et d’unifier leurs méthodes de propagande et d’éducation.176 Il convient par ailleurs de souligner que l’agit-prop possède un autre rôle, non moins important pour les dirigeants soviétiques : elle est le vecteur de promotion non seulement de l’idéologie communiste, mais surtout de l’URSS. Ainsi une section centrale d’Agit-prop est créée en France accompagnée d’un programme de travail et d’action du Parti communiste français visant au perfectionnement de son organisation grâce à la centralisation et à l’éducation177.

175 Annexe : « Les vingt et une conditions d’adhésion à l’Internationale communiste »
176 D. TARTAKOWSKY, Les premiers communistes français, op.cit., p. 65
177 Y. SIBLOT, La formation politique de militants ouvriers – Les écoles élémentaires du PCF de leur constitution au Front Populaire, Mémoire de maîtrise, Paris X, 1995-1996, p. 44

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o Evolution de l’Agit-prop
La section française déploie une intense activité éducative à partir du milieu des années 1920, grâce notamment à Alfred Kurella de 1932 à 1934178 puis à Victor Fay. Ce point sera développé par la suite. L’activité de l’Agit-prop ralentit après le départ de Kurella en 1926 et est confiée à Paul Marion (1899-1954). Le travail d’agit-prop se modifie réellement à partir de 1929, date à laquelle l’équipe dirigeante du PCF est renouvelée, laissant la place à d’anciens responsables de JC. Le secteur prend alors le contrôle de la presse régionale et a à sa disposition des propagandistes mieux formés, possédant une meilleure argumentation et une meilleure formation179.

Cette évolution s’accompagne d’un net développement de la politique de formation des cadres ainsi que du secteur des Editions du parti.

o Un regard critique
Victor Fay critique a posteriori l’organisation du travail d’agit-prop qui prend alors selon lui un caractère «abstrait». Par abstrait il entend que les agitateurs et propagandistes n’ont pas alors recours à des évènements du quotidien, propre à chaque lieu, à chaque groupe d’individu, pour attirer l’attention de ces derniers. Cela est dû, d’une part, au fait que le travail ne peut alors s’appuyer sur les structure régionales ou locales, du fait de l’isolement du parti et d’autre part, au processus de bolchévisation et de centralisation qui paralyse les initiatives et uniformise l’action : « par crainte de dévier de la « ligne » les militants préfér[ent] paraphraser les textes venus du centre que de rechercher des formes d’expression correspondant à la situation concrète de leur région, localité ou usine »180.

2.2. Initiation à la propagande

Victor Fay commence son travail d’agitateur et de propagandiste dès son entrée au Parti communiste polonais diffusant des tracts ou de littérature clandestine. Il se définit lui-même comme « agent de liaison » effectuant un « travail de

178 A. KRIEGEL et S. COURTOIS, Eugen Fried : Le grand secret du PCF, Éditions du Seuil, 1997, p. 194
179 V. FAY, « Une originalité communiste : l’Agit-Prop » in Politique aujourd’hui, Novembre- décembre 1976, p.6, « F delta 1798/03/3 », Fonds Victor Fay, BDIC
180 Ibid.

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propagandiste »181. Il explique qu’il assurait de la rédaction et la diffusion du matériel de propagande et plus tard, après son transfert au parti, de la littérature clandestine. Il est alors « projeté dans le cercle des propagandistes »182.

Dès son arrivée au Parti communiste français, Victor Fay se voit confier des fonctions de propagandiste et d’agitateur. Il arrive en France en 1925 à l’âge de 22 ans. Après un bref passage à Paris, il se fixe à Toulouse où il retrouve des amis polonais : Hilaire Minc plus connu sous le pseudonyme de Mirek, futur vice-président du Conseil et ministre des Affaires étrangères en Pologne, Joseph Koën, Olek et Stéphane Wierblowski, accompagnés de leurs femmes. Il s’inscrit à la faculté de droit, pour y suivre des cours d’économie politique et à la faculté de lettres pour y suivre des cours d’histoire. Il est dès son arrivée en contact avec le bureau régional du Parti communiste qui lui assigne de nombreuses responsabilités : « Au bureau régional, on me bombarda responsable à la fois de la main-d’œuvre étrangère et du travail parmi les étudiants, outre ma collaboration à l’hebdomadaire régional du parti183 ». Ce dernier s’intitule La voix des travailleurs. Il crée avec d’autres immigrés polonais dont Hilaire Minc un cercle d’études marxistes fréquenté par des étudiants majoritairement originaires d’Europe orientale. Il y assure des cours théoriques. Il travaille également à l’organisation des travailleurs polonais, principalement des mineurs, et prend contact avec eux par le biais de la Confédération générale du travail unitaire (CGTU). Il convient de noter que la France est alors la destination privilégiée des migrants polonais ; suite à la Première Guerre mondiale, le pays fait appel à la main-d’œuvre étrangère pour se reconstruire ce qui provoque une arrivée massive de Polonais cherchant du travail et ne parlant pas français. Victor Fay s’occupe alors principalement des immigrés polonais et espagnols, pour la plupart des ouvriers. Il organise des réunions publiques tous les deux mois. Il devait pour cela trouver des thèmes mobilisateurs, c’est à dire des thèmes du quotidien des objectifs concrets, « autrement personne n’osait bouger »184. Il fait alors la connaissance de sa future femme Paule, née Perla Basian Kagan, également d’origine polonaise185.

181 V. FAY, La flamme et la cendre. op.cit., pp. 21-22 
182 Ibid., p. 28
183 Ibid., p. 48
184 Ibid., p. 49
185 Notice Maitron : « FAY, Paule », « Communiqué par l’équipe du Maitron, CHS du XXe siècle, bureau du Centre Pouchet »

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De fait, il convient de souligner que le Parti communiste français n’est pas alors illégal, mais ses activités sont souvent sanctionnées. Les affrontements entre la police et les membres du parti sont récurrents et ces derniers sont l’objet d’une surveillance croissante depuis 1920. La position de Victor Fay est d’autant plus périlleuse qu’il est un immigré : « si on me prenait en flagrant délit de propagande politique, je risquais l’expulsion immédiate »186 écrit-il. De manière générale, il n’est pas bon d’être repéré comme communiste. Il décrit une atmosphère de méfiance parmi les ouvriers polonais. Ainsi, Victor Fay est repéré par les Renseignements généraux en 1926, service de renseignement français ayant pour objectif principal de renseigner le gouvernement sur tout mouvement pouvant porter atteinte à l’État. Il manque de se faire arrêter lors d’un meeting à Cagnac187, une commune du Tarn. Cela l’oblige à quitter Toulouse pour Montpellier en 1927 mais il est toujours poursuivi: «à Molières, les R.G. m’attendaient»188. Son travail de propagandiste se poursuit à Montpellier où il tente de pénétrer la jeunesse étrangère, le milieu étudiant « terrain propice par excellence ». Il est encore alors considéré par les autorités comme un propagandiste et est déjà inquiété par la police alors qu’il habite à Toulouse : « Notre cercle d’études marxistes était considéré comme un centre de propagande communiste » 189 . Il organise non seulement un cercle d’études marxiste mais également un cercle d’étude avec des étudiants vietnamiens et une revue dont il est le rédacteur en chef190. Installé à Montpellier en 1928, il est coopté au bureau régional et poursuit en parallèle ses études d’histoire et de droit. Il obtient sa licence de droit à Toulouse le 16 mars 1929191. Toujours recherché par la police et risquant l’expulsion, il décide de partir pour Paris avec sa femme en 1929. Il est, comme en témoignent les Renseignements généraux, inscrit à la Faculté de Lettres de Paris de 1929 à 1930 « pour préparer un certificat d’histoire moderne, mais n’a pas suivi les cours »192. Il vit alors au 5 rue Bellier de Douvre dans le 13e arrondissement193.

186 V. FAY, La flamme et la cendre, op.cit., p.49 
187 Ibid., p. 50
188 Ibid,. p. 51
189 Ibid., p. 60
190 Ibid., p. 54
191 « Rapport du 29 juin 1949 des Renseignements généraux sur Ladislas Faygenbaum dit Victor Fay », Direction des Renseignements généraux, série 77W, Archives de la préfecture de police, p.1
192 Ibid, p. 1
193 Ibid, p. 4

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Si on se réfère aux dires de Victor Fay concernant son action de propagandiste et d’agitateur, celle-ci relève de l’exemplaire. Il prend des initiatives, organise des cercles études, prend des risques et sait repérer le potentiel révolutionnaire de tel ou tel groupe de personnes. Il devient d’ailleurs responsable de la Section centrale de l’Agit-prop du Parti communiste français comme en attestent les renseignements généraux. Il est dit dans son dossier datant du 29 juin 1945, qu’ « il a été le principal dirigeant de l’Agit-prop » de 1930 à 1933 et qu’ « il a dirigé la commission mixte antimilitariste (…) et a rédigé de nombreux tracts et circulaires, ainsi que des documents relatifs à cette action »194.

2.3. Les grèves du Nord

Le travail de Victor Fay se poursuit dans le Nord Pas de Calais à l’occasion des grandes grèves de l’hiver 1930-1931. Il est alors envoyé sur place « comme «instructeur» chargé du travail d’agitation et de propagande»195. La grève est dépénalisée en France en 1864 et les mouvements ouvriers se multiplient depuis cette date et jusqu’à la crise des années 1930. La catastrophe des mines de Courrières en mars 1906 fait pratiquement 2000 morts et débouche sur un mouvement social sans précédent. Dans le cadre du travail d’agitation et de propagande, le parti entend se saisir de « tous les mécontentements et de mener l’agitation parmi les ouvriers et les entrainer à descendre dans la rue »196. Victor Fay est présent lors de trois grèves : celle de Lille-Hellemes au printemps 1931, celles de Roubaix-Tourcoing et celle de Lens un an plus tard. Elles ont pour objet la lutte contre la diminution des salaires et pour de meilleures conditions de travail197. Tandis que la grève des mineurs du Nord avorte avant même de commencer, la grève du textile, de mai à juillet 1931 est quant à elle beaucoup plus longue et efficace198. Martha Desrumeaux, grande figure militante du Nord, joue un rôle important en collaboration avec les deux instructeurs du Komintern, Fried et Ana Pauker. Victor Fay explique que Martha Desrumeaux est

194 «Rapport du 17 février 1944 des Renseignements généraux, 4e section des Etrangers», Renseignements généraux, série « 77W », Archives de la préfecture de police
195 V. FAY, La flamme et la cendre, op.cit., p. 79
196 « ANF7 13301, rapport sur le premier aout » cité par D. TARTAKOWSKY, Les manifestations de rue en France 1918-1968, Publication de la Sorbonne, 1997, p. 203
197 A. KRIEGEL et S. COURTOIS, Eugen Fried : Le grand secret du PCF, Éditions du Seuil, 1997, pp.132-135
 198 Ibid., p. 136

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alors la seule permanente du parti de la fédération du textile unitaire199. C’est quelques mois après, au cours de la grève de Lens, qu’il rencontre Ana Pauker : il se souvient l’avoir trouvé très courageuse et impressionnante200.

Les conditions de vie des ouvriers sont bien entendu un sujet de prédilection des propagandistes et agitateurs. Victor Fay propose lui-même un tableau plutôt sinistre de l’usine de textile de Lille-Hellemes ou les femmes perçoivent des salaires de misère et travaill[ent] dans des conditions terribles : « une température de 30 à 35° dans les ateliers où des parcelles de coton volettent et se dépose dans les bronches »201. Il décrit alors son travail d’ « instructeur ». Il est chargé de faire des tracts, de préparer des interventions, des meetings de soutien, de rédiger des communiqués pour les journaux, des articles pour L’Enchainé, le journal du parti. Mais son travail est aussi d’être un soutien moral pour les grévistes, les soutenir, les motiver. Il se définit lui-même comme l’ « organisateur des luttes »202. Il doit aussi, du fait de son statut d’instructeur, former des militants ouvriers, leur apprendre des techniques d’agitation : « à l’entrée ou à la sortie de l’usine, pas de long discours, mais ou cinq phrases brèves, deux ou trois slogans, un tract, on disparait »203. C’est d’ailleurs à cette occasion qu’il fait la connaissance de Jeanne Vermeersch, âgée à l’époque de 22 ou 23 ans, qui ne sera autre que la compagne de Maurice Thorez, futur secrétaire général du PCF.

199 V. FAY, La flamme et la cendre, op.cit., p.79
200 A. KRIEGEL et S. COURTOIS, Eugen Fried : Le grand secret du PCF, op.cit., p.186 
201 V. FAY, La flamme et la cendre, op.cit., p. 79
202 Ibid., p. 80
203 Ibid., p. 79

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3. Victor Fay et la formation des cadres : « l’homme à tout faire de l’Agit- prop204 »

« Je suis convaincu qu’en ce sens, il nous faut dire non seulement aux Russes, mais également aux étrangers que le plus important dans la période qui commence maintenant, c’est d’ APPRENDRE. »
Lénine, Rapport au IVe Congrès de l’I.C., 1922205

En juin 1929, Victor Fay s’installe à Paris et rencontre André Ferrat, alors responsable de l’ « Agit-prop ». Il fallait former de nouveaux cadres : « Ferrat avait prévu un cours développé d’économie politique marxiste, mais il n’avait pas de professeur. Il m’a demandé : « Veux-tu t’en charger ? » J’ai accepté »206. C’est là que commence son travail au sein des écoles du Parti communiste français.

Victor Fay joue un rôle non négligeable dans la formation des cadres et l’organisation des écoles du PCF de 1925 à 1936. Il est non seulement organisateur mais théoricien : il écrit de nombreux articles sur le sujet dans Les Cahiers du Bolchévisme. Il vit alors clandestinement avec sa femme au 5 rue Scipion dans le 13e arrondissement. Il collabore également aux revues Regards, revue de sensibilité communiste créée en 1932 et Nouveaux Regards et crée la rubrique « Doctrine et histoire » à L’Humanité. Il est nommé instructeur au 6e rayon de la région parisienne où il organise la pénétration du parti dans les usines Citroën-Javel et y forme des cellules du parti et des sections de la CGTU207.

Durant cette période il fait également de nombreuses rencontres. En effet Peu de temps après son arrivée en France, Victor Fay fait la connaissance de sa future épouse. De son vrai nom Perla Batia (ou Basia) Kagan, Paule est née dans une petite ville de la partie ukrainienne de la Pologne, le 1er mai 1907208. Elle adhère aux Jeunesses communistes de Pologne à l’âge de quinze ans puis part en France étudier le droit à Toulouse, où elle fait la connaissance de Victor Fay. Connue à l’époque

204 V. FAY, La flamme et la cendre, op.cit., p. 69
205 Cité par V. Fay, « La poussée vers l’éducation et le premier bilan », Les Cahiers du Bolchévisme, 15/12/1932, n°24, source : gallica.bnf.fr
206 V. FAY, La flamme et la cendre, op.cit., p. 67
207 J. MAITRON, C. PENNETIER, Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français, Tome XXVII, Quatrième partie : 1914-1939, « E-Fez », Les éditions ouvrières, Paris, 1986, p. 272
208 Extrait du dossier 582.351 « Regroupement de la gauche des Etudiants » citant Faygenbaum dit « Fay », Direction des Renseignements généraux, Archives centrales, dossier 252.993, série « 77W », Archives de la préfecture de police, p. 1

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sous le pseudonyme de Jeanne Rougé, elle professe les mêmes opinions que son mari et se rend fréquemment au siège du Parti communiste209. Selon Victor Fay210, elle s’occupe dans un premier temps du secrétariat et de l’animation des cercles d’études marxistes et plus tard, assure le secrétariat créé en 1931 par son mari, réunissant sympathisants et militants de province. Elle est à partir de 1929 la secrétaire de Jacques Doriot, alors membre du Parti communiste et maire de Saint- Denis. Victor Fay obtient sa naturalisation en 1931 et épouse Paule. Ils donnent naissance à une petite fille le 11 mars 1934 à Paris211 : Simone. A l’âge de quatre mois, elle est confiée aux parents de Victor, en Pologne, où elle reste jusqu’en 1938.

Dès qu’il effectue ses premiers contacts avec le Comité central, il fait la connaissance de nombreuses personnalités du PCF. Parmi celles-ci 212 Maurice Thorez, en pleine ascension, dans les années 1926-1928. Il est « conquis par sa gentillesse, son sourire et sa curiosité de toutes choses 213». Il travaille à l’organisation des écoles avec Vital Gayman (1897-1985), secrétaire général de L’Humanité. Il fait également la connaissance de Marcel Cachin (1869-1958), directeur de L’Humanité et membre du bureau politique qui, en dépit de quelques réticences concernant la ligne du parti, reste fidèle à celui-ci même lors du pacte germano-soviétique. Cette époque est aussi le point de départ de solides amitiés. En 1929, il se lie avec Eugène Schkaff (1895 – 1971) plus connu sous le nom de Jean Fréville, avocat, journaliste, écrivain, critique littéraire à L’Humanité : « Il m’a soutenu dans tous les moments difficiles de ma vie »214 explique-t-il. Il rencontre aussi Grigory dit Georges Kagan (1905-1943), membre de la délégation du Komintern et directeur des Cahiers du bolchévisme.

o La formation des cadres au PCF
La nouvelle organisation induite par la bolchévisation élève considérablement le

besoin en militants capables et une formation générale plus élevée de ceux-ci. La formation des cadres acquiert une importance particulière dans le PCF et elle est alors

209 « Rapport du 29 juin 1949 des Renseignements généraux sur Ladislas Faygenbaum dit Victor Fay », Direction des Renseignements généraux, série « 77W », Archives de la préfecture de police, p. 3
210 V. FAY, La flamme et la cendre, op.cit., p. 53
211 « Rapport du 29 juin 1949... », op.cit., p. 1
212 Ces différents points sont développés dans le second chapitre 
213 V. FAY, La flamme et la cendre, op.cit., p. 58
214 Ibid., p. 77

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au cœur de ce que l’IC nomme «la question française215 ». Le parti manque de cadres, le travail de formation est donc d’autant plus nécessaire que dans les autres partis européens : « L’essentiel pour le parti était de former des militants compétents en donnant des assises théoriques à leur action »216. Ainsi les écoles du PCF, ayant pour fonction explicite de propager la doctrine politique de l’IC, visent implicitement à sélectionner les cadres du parti, les jauger, les promouvoir217. Victor Fay se voit confier de nombreuses responsabilités dans ce domaine : il est de 1929 à 1936, responsable des écoles du parti et de l’Université ouvrière. En effet, que ce soit pour s’occuper du secteur de l’Agit-prop ou de celui de l’éducation et de la formation des cadres, le parti s’adresse à des intellectuels ou des semi-intellectuels, comme Victor Fay218.

Victor Fay définit ainsi le problème de la formation des cadres : le parti est alors composé en majorité de jeunes ouvriers dévoués dont il met en exergue la « virginité idéologique ». Du fait de ce vide idéologique, il s’us[ent] à la tâche et décrochent »219. Le parti est surtout en retard du point de vue de la formation théorique. C’est ce retard que Victor Fay tente de corriger. Toutefois avec le développement de la doctrine stalinienne, la pratique prend implicitement le dessus sur la théorie. Ainsi Staline érige « la technique au rang de science et, corrélativement, [réduit] la théorie à l’expérience »220. L’union entre la théorie et la pratique est un leitmotiv de la politique de formation.

3.1. Les écoles régionales

Après son expérience à l’école de Saint-Denis, Victor Fay se voit confier par André Ferrat la tâche d’organiser les écoles régionales221. Il a été noté que le travail de l’Agit-prop ne peut pas s’appuyer sur des structures locales ou régionales. Les régions ne peuvent assurer seules la tenue d’écoles régionales. Ce problème trouve sa réponse

215 D. TARTAKOWSKY, Les premiers communistes français, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, Paris, 1980, p.77
216 V. FAY, La flamme et la cendre, op.cit., p. 69
217 B. PUDAL, Prendre parti, op.cit., p.172
218 A. KRIEGEL et S. COURTOIS, Eugen Fried : Le grand secret du PCF, Éditions du Seuil, 1997, p. 244
219 V. FAY, La flamme et la cendre, op.cit. p. 69
220 B. PUDAL, Prendre parti, op.cit., p. 205
221 V. FAY, La flamme et la cendre, op.cit., p. 68

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dans la formation de cadres régionaux : l’ « agit-prop » prend alors en compte les problèmes de chaque région en promouvant des directions appropriées, organiquement issues de leur milieu222. D’autre part les écoles régionales tout comme les cours de propagandistes sont chargées de « former les premiers cadres capables de faire le travail d’éducation»223. Les élèves des écoles régionales sont donc déjà quelque peu formés avant d’intégrer l’école. La participation à l’école implique de quitter leur travail et leurs responsabilités pendant la durée de celle-ci et « elle provoque un passage brusque du travail manuel au travail intellectuel »224.

Ces écoles se déroulent dans des régions ouvrières : le Nord, Lyon, Marseille et la région parisienne. Victor Fay n’est le seul à assurer cette tâche : il est d’abord accompagné de Gaston Cornavin (1894-1945) puis de Vital Gayman, alors secrétaire général de L’Humanité. Il organise deux séries d’écoles entre 1929 et 1933. Elles durent entre 10 et 14 jours225 (entre 8 et 12 selon Danielle Tartakowsky). Il est également chargé d’envoyer des rapports sur le déroulement des écoles, ce qui permet ensuite de sélectionner les futurs cadres226. Ainsi, « plus qu’une formation des cadres, l’école est peut être, avant tout, le moyen de leur sélection »227. La première a lieu à Marseille et la seconde dans le Nord-Pas-de-Calais en 1930 et une autre à lieu à Lyon au cours de l’hiver 1929-1930. Ils y rencontrent de nombreuses difficultés organisationnelles.

o Un regard critique
Il est par ailleurs intéressant de s’attarder sur le regard critique que Victor Fay

porte sur l’organisation du Parti et sur la formation des cadres à ce moment-là et à posteriori. Il critique le caractère trop technique de l’enseignement et le manque de formation théorique et rapporte ainsi les propos d’élèves des écoles régionales : « Avant de nous expliquer comment agiter les masses, expliquez-nous

222 D. TARTAKOWSKY, Les premiers communistes français, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, Paris, 1980, p. 120
223 V. FAY, « Les écoles élémentaires », Les Cahiers du Bolchévisme, n°10, Décembre 1930, p. 1176, source : gallica.bnf.fr
224 Ibid.
225 V. FAY, La flamme et la cendre, op.cit., p. 70
226 Ibid., p.72
227 D. TARTAKOWSKY, Les premiers communistes français, op.cit., p. 125

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pourquoi il faut le faire »228. Or le parti est de plus en plus enclin à former les militants à la pratique. Il note également, en septembre 1930 dans un article dans Les Cahiers du Bolchévisme, l’impossible critique au sein du Parti : « Nous nous sommes heurtés, à tout un passé d’étouffement de la base qui a déshabitué les simples adhérents d’ouvrir la bouche en présence des « ténors » locaux ou régionaux »229

Victor Fay joue ainsi un rôle dans l’amélioration de la formation théorique des militants mais aussi dans l’amélioration des écoles régionales : « il cherche à donner à la région la possibilité d’organiser seule ses futurs écoles »230. Il cherche également avec Vital Gayman à implanter le parti à la campagne, ce qui n’est pas une tâche facile ! C’est néanmoins grâce à lui qu’est découvert Waldeck Rochet en 1930, alors secrétaire du rayon des Jeunesses communiste. Le trouvant cultivé et intelligent, il note dans son rapport que Waldeck Rochet présente les qualités d’un dirigeant paysan231. Il réussit à la convaincre de suivre l’école interrégionale du Lyonnais qui se tient à Oyonnax en juin-juillet de la même année232. Victor Fay fait sur lui un rapport très positif indiquant qu’il est « capable d’entrer immédiatement dans une direction régionale » et qu’il doit être « appelé ailleurs à la tête d’un rayon important ou d’une région233 ». Il choisit par la suite de suivre l’ELI (École léniniste internationale). L’évolution du jeune Waldeck Rochet confirme l’intuition de Victor Fay puisque, grimpant rapidement les échelons, il devient secrétaire général du Parti communiste en 1964 à 1969. A l’annonce de sa mort en 1983, Victor Fay déclare que Waldeck Rochet savait « garder une distance à l’égard de l’action du parti et de sa propre action234 ».

228 Victor Fay cité par D.TARTAKOWSKY, , Les premiers communistes français, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, Paris, 1980, p. 127
229 V. FAY, « Un an d’écoles régionales » in Les Cahiers du bolchévisme, septembre 1930 cité par D. TARTAKOWSKY, (WILLARD, Claude dir.) Ecoles et éditions communistes, op.cit., p. 240
230 D. TARTAKOWSKY, Les premiers communistes français, op.cit., p.137
231 V. FAY, La flamme et la cendre, op.cit., p. 74
232 J. VIGREUX, Waldeck Rochet. Une biographie politique, Éditions La Dispute, Paris, 2000, p. 34
233 Bibliothèque marxiste de Paris 393, rapport de Victor Fay cité in J. VIGREUX, Waldeck Rochet. Une biographie politique, Éditions La Dispute, Paris, 2000, p. 34
234 Sur l’ensemble des émissions télévisées, Archives de l’INA cité in J. VIGREUX, Waldeck Rochet. Une biographie politique, op.cit., p. 308

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3.2. Bénéficiaire du renouvellement des cadres

A la suite du Xe Plenum235, entre juillet 1929 et juillet 1930, un renouvellement des cadres dirigeants s’opère au sein des partis communistes européens. La particularité du PCF à ce moment vient du fait que ce renouvellement se fait essentiellement en faveur des cadres issus de Jeunesses communistes. La ligne politique « classe contre classe » devenue la ligne officielle du PCF après le VIe congrès de l’IC en 1928, n’obtient pas le soutient de l’intégralité des militants. Selon Bernard Pudal, Henri Barbé évalue alors à près de deux-tiers les membres du parti qui résistent à cette nouvelle ligne236. La promotion des cadres issus des JC s’explique par la plus grande malléabilité de ces derniers : « Dotés, pour seul capital politique, d’une intransigeance à toute épreuve, d’une éthique militante ouvrière qui les rends inaptes aux compromis, ils vont devenir le canal privilégié d’une ligne politique si difficile à faire avaliser »237. Le nouveau groupe dirigeant se compose alors des anciens membres des Jeunesses communiste, Henri Barbé, Pierre Celor et Henri Lozeray mais aussi de tous les membres de la direction de la Fédération des jeunesses dont André Ferrat. Le « groupe » Barbé-Célor-Lozeray est rapidement éliminé à la demande de Manouilsky, délégué de l’Internationale : « il n’avait pas été jugé à la hauteur »238 explique Victor Fay. Il fallait écarter tous les membres de la direction n’ayant pas saisis toutes les nuances de la dernière analyse de l’Internationale239. Le groupe est aussi accusé d’avoir négligé la formation des cadres. La liquidation du « groupe » dont les modalités ne seront pas traitées ici, se fait au profit d’une nouvelle direction, mixte, faite « de bric et de broc », qui met l’accent sur les dirigeants liés à la masse. Ainsi Maurice Thorez devient premier secrétaire du Parti à partir de juillet 1930. Victor Fay reste au bureau politique après ces remaniements.

Avant l’installation de la nouvelle direction, selon Victor Fay, une délégation est envoyée par le Komintern, composée d’ Eugen Fried, Léon Purman et Karol Witkowski, de son vrai nom Adam Vladislasovitch accompagnée de cinq instructeurs : Georges Kagan, Gerö, Ana Pauker, Yablonski et Suzanne Golobiewa240.

235 Un plénum est une réunion plénière du comité central du parti communiste 
236 B. PUDAL, Prendre parti, op.cit., p. 147
237 Ibid., p. 148
238 V. FAY, La flamme et la cendre, op.cit., p. 82
239 M. DREYFUS, PCF, crises et dissidences, Editions Complexes, 1990, p. 46
240 Dans un entretien que Victor Fay a eu avec Guillaume Bourgeois, le 3 février 1984, cité dans A. KRIEGEL et S. COURTOIS, Eugen Fried : Le grand secret du PCF, Éditions du Seuil, 1997, p. 103

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Victor Fay entretient des liens privilégiés avec deux des trois délégués, Purman et Witkowski, anciens camarades de Pologne241. La délégation se réunit même chez lui, dans son appartement rue Scipion et Victor Fay dit être écartelé entre son « travail légal et un travail ultra-clandestin avec la délégation du Komintern »242. Il fait alors la connaissance de Georges Kagan, de son vrai nom Grigory Kaganovitch, surnommé Gilbert ou Constant243 dont il devient par la suite un ami proche et un allié politique avec André Ferrat : « nous seront très unis et pour longtemps »244. Ses liens avec la délégation permettent à Victor Fay d’accéder à de plus grandes responsabilités. Leon Purman lui demande de leur procurer un appartement conspiratif destiné à leurs réunions clandestines : ce sera celui de Victor et Paule Fay, au 5 rue Scipion245. L’arrivée de la délégation est pour lui sa « consécration »246. La formation des cadres passe alors au premier plan et le parti débloque de plus grands crédits pour les écoles de Victor Fay, sous l’impulsion de Fried. Ce dernier participe également à la création des Editions sociales internationales dont Victor Fay est, à la suite d’Alfred Kurella, le responsable247.

Victor Fay correspond au type de cadre valorisé à cette époque. Il est actif et volontaire « dans un domaine où les normes organisationnelles et pédagogiques ne sont pas constituées »248. Il note dans Les Cahiers Du Bolchévisme en 1930 : « Le parti tout entier a senti que le moment est venu pour s’engager dans le chemin de l’éducation »249. Toutefois, Danielle Tartakoswky souligne que le travail de formation des cadres est déjà bien développé avant 1930 et l’éviction du « groupe » et malgré le peu de soutien accordé par la direction du parti. « Victor Fay ne bénéficiait-il pas d’un statut particulier au sein de la sous-section d’éducation ? »250.

241 V. FAY, La flamme et la cendre, op.cit., p. 83
242 Ibid., p. 83
243 Maitron en ligne, «Kagan, Georges» in Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier, mouvement social, 2007 – 2014, Editions de l’Atelier
244 V. FAY, La flamme et la cendre, op.cit., p. 85
245 A. KRIEGEL et S. COURTOIS, Eugen Fried : Le grand secret du PCF, Éditions du Seuil, 1997, p. 123
246 V. FAY, La flamme et la cendre, op.cit., p. 85
247 A. KRIEGEL et S. COURTOIS, Eugen Fried : Le grand secret du PCF, op.cit., p. 194
248 Y. SIBLOT, (M.LAZAR dir.) La formation politique de militants ouvriers. Les écoles élémentaires du PCF de leur constitution au Front Populaire, Mémoire de maîtrise, Paris X, 1995-1996, p. 53
249 V. FAY, « Les écoles élémentaires », Les Cahiers du Bolchévisme, n°10, Décembre 1930, p. 1176, source : gallica.bnf.fr
250 D. TARTAKOWSKY, Les premiers communistes français, op.cit., p. 137

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3.3. Les autres écoles

o Les écoles de rayon ou écoles élémentaires
Ces écoles sont destinées à donner une formation élémentaire aux militants et non pas à former des cadres. Elles doivent ainsi « permettre aux ouvriers sans formation d’acquérir des connaissances élémentaires »251 et d’apprendre comment bien faire leur travail à l’usine ou dans la cellule. Elles ont généralement lieu dans la soirée afin de permettre aux élèves d’y assister, et une fois par semaine252. Elles demandent donc un travail supplémentaire à l’ouvrier. Elles ont pour but d’améliorer le travail dans les rayons. L’école se décompose en trois moments : le cours, accompagné d’une lecture personnelle de l’élève, la répétition collective et les travaux pratiques253. Ces écoles donnent des résultats positifs : Victor Fay constate en 1932 que les élèves y ont appris à discuter et à mieux faire leur travail quotidien. De plus certain d’entre eux demandent de pousser plus loin leur éducation254.

o L’école de la jeunesse
Cette école dure un mois. Victor Fay recrutait les élèves dans les bistrots puis à la sortie du travail. Elle lui permet de découvrir entre autres, Danielle Casanova, secrétaire des jeunesses de la région parisienne. Il fait engager son mari Laurent comme chauffeur puis secrétaire de Maurice Thorez. Il découvre également Jean- Pierre Timbaud, « orateur né, au magnifique français populaire, capable de secouer les foule », dont il s’occupe personnellement, en marge des cours 255 . Ces deux personnages connaissent une fin tragique lors de la Seconde guerre mondiale : Jean- Pierre Timbaud, résistant, est fusillé à Chateaubriant en 1941 ; Danielle Casanova décède dans le camp de Ravensbrück.

251 V. FAY, La flamme et la cendre, op.cit., p. 86
252 V. FAY, « Les écoles élémentaires », op.cit., p.1177, source : gallica.bnf.fr
253 Ibid., p.1180, source : gallica.bnf.fr
254 V. FAY, «La poussée vers l’éducation et le premier bilan», Les Cahiers du Bolchévisme, 15/12/1932, n°24, p.1547, source : gallica.bnf.fr
255 V. FAY, La flamme et la cendre, op.cit., p. 88

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o L’école par correspondance
Victor Fay prend en 1930 l’initiative de créer des écoles par correspondance, destinée aux militants et sympathisants communistes, afin de répondre à une « demande sociale » d’éducation256. Elle permet une meilleure pénétration du parti dans des zones ou son influence est réduite. L’entreprise remporte un grand succès. Victor Fay constate en 1932 que deux écoles successives ont groupé 620 élèves dont de nombreux sympathisants et ouvrières confédérés : L’école par correspondance a déjà réalisé à 90 % les tâches fixées par le VIIe Congrès du parti.

o Les écoles centrales du parti
Il organise deux écoles centrales entre 1932 et 1933, travaillant toujours avec Vital Gayman. Les écoles de cadres s’adressent à un public déjà formé et sélectionné (contrairement aux écoles régionales ou aux écoles élémentaires du parti) et constituent un lieu de renforcement du lien d’appartenance au parti257. Les écoles de cadres sont également perçues par certain comme un antidote à la dépossession politique. Les écoles centrales de cadres françaises reprennent la structure de celle de l’URSS: l’enseignement dispensé comprend l’histoire du monde ouvrier, la philosophie marxiste-léniniste et l’économie politique. Ainsi Victor Fay est chargé du cours d’économie politique marxiste à l’école de Bobigny258 et d’économie politique et de matérialisme dialectique (« diamat ») lors des deux écoles qu’ils organisent en février-mars 1932 et de février à avril 1933259. Des conférences sur l’actualité sont organisées dans le prolongement des cours260. Les élèves suivent également des cours de travaux pratiques où ils apprennent à rédiger des tracts, des journaux ou organiser des meetings261. Dans les écoles de Victor Fay, l’après-midi est consacrée aux travaux pratiques, « nécessaires pour ces praticiens du mouvement ouvrier qui craign[ent] la page blanche »262. Il critique ainsi le fait que seuls les permanents sont considérés

256 V. FAY, La flamme et la cendre, op.cit., p. 78
257 Y. SIBLOT, «Ouvriérisme et posture scolaire. La constitution des écoles élémentaires (1925- 19367) in Politix, n°58, 2002, p.168
258 V. FAY, La flamme et la cendre, op.cit., p. 68
259 Ibid., p. 88
260 V. FAY, « L’expérience des écoles centrales », Les Cahiers du Bolchevisme, 15/06/1933, N°12, p.848, source : gallica.bnf.fr
261 B. Lazitch, « La formation des cadres dirigeants communistes », in Pouvoirs, n°21, 1982, p. 44
262 V. FAY, La flamme et la cendre. Histoire d’une vie militante, Presses Universitaires de Vincennes, Paris, 1989, p. 89

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comme aptes à écrire. Victor Fay note une mauvaise organisation et une composition défectueuse de l’école de 1932 ainsi qu’un programme trop théorique263.

o L’école centrale de la C.G.T.U.
Victor Fay organise également une école centrale de la CGTU – Confédération générale du travail unitaire – en mai-juin 1932. La CGTU est un syndicat français né en 1921, très lié au PCF. Victor Fay note des difficultés de recrutement. Il découvre Henaff, secrétaire de l’union syndicale de la Seine et Tollet, président du Comité de libération parisien lors des combats d’aout 1934264.

o L’Université ouvrière
L’Université ouvrière voit le jour à la fin de l’année 1932 sous l’impulsion d’un petit groupe de professeurs, Georges Cogniot, Paul Bouthonnier et Georges Politzer. Victor Fay dit en être l’initiateur. L’idée lui serait venue de l’Ecole marxiste de Berlin. Après avoir rencontré son créateur, le mari d’Anna Seghers, il décide avec l’accord de Fried de monter à Paris une école semblable sous le couvert de la CGTU et du Secours rouge 265 . Elle est installée rue Mathurin Moreau dans le 19e arrondissement de Paris, au siège de la CGTU. Les Renseignements généraux confirment la participation de Victor Fay en tant que professeur : « En février 1932, il a été chargé de cours à l’école communiste ouverte clandestinement à la Mairie de Saint-Denis [L’école de la Jeunesse] et le mois suivant à l’école syndicale [l’Université ouvrière] 8, avenue Mathurin Moreau. (19e)266 ». Le directeur en titre de l’Université est alors Georges Cogniot (1901-1978), permanent du parti et agrégé de lettres. Paul Bouthonnier (1885-1957), ancien secrétaire du parti et responsable de l’agit-prop, s’occupe de l’administration ainsi que des cours d’histoire du mouvement ouvrier. Les enseignements dispensés sont beaucoup plus variés que dans les autres écoles. Son corps de professeurs est composé «de nombreux savants et pédagogues »267 : Ainsi Marcel Prenant (1893-1983), zoologiste, est choisi pour les

263 V. FAY, « L’expérience des écoles centrales », op.cit., p.846, source : gallica.bnf.fr
264 V. FAY, La flamme et la cendre, op.cit., p. 89
265 Ibid., p. 92
266 «Rapport du 17 février 1944 des Renseignements généraux, 4e section des Etrangers», Renseignements généraux, série « 77W », Archives de la préfecture de police
267 V. FAY, «La poussée vers l’éducation et le premier bilan», Les Cahiers du Bolchévisme, 15/12/1932, n°24, p.1549 source : gallica.bnf.fr

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cours de biologie, Georges Politzer (1903-1942), agrégé de philosophie, pour le matérialisme dialectique et René Maublanc (1891-1960), pour la sociologie268.

Victor Fay dit en être le secrétaire général, le principal organisateur et initiateur de l’Université : « (…) je m’occupe de la préparation des programmes » dit-il, et plus loin « Je parvins à réunir un état-major d’enseignants »269. Toutefois, ceci n’est pas corroboré par les autres documents sur le sujet. Cela est-il dû à son éviction du parti quatre ans plus tard ? Formé à la clandestinité, il ne mentionne pas son nom en 1932 dans les Cahiers du Bolchévisme, lors de son rapport sur l’Université. Victor écrit lui-même que dans ses mémoires Georges Cogniot parle « de son rôle dans la direction de l’Université ouvrière, oubliant simplement de mentionner [sa] présence»270. Cependant Danielle Tartakowsky, après un entretien avec Victor Fay et après avoir comparé ses dires avec les archives du PCF, témoigne de son rôle dans l’Université. Elle explique que ce projet est mis sur pieds après discussion avec le Komintern qui lui alloue alors 5000 à 6000 francs. Victor Fay est nommé responsable provisoire de l’Université ouvrière. Il doit laisser sa place officielle à Bouthonnier, Cogniot et Baby271. Plus récemment, en 2013, Isabelle Gouarné écrit que le « lancement de cette nouvelle école s’inscrivait dans le travail de réorganisation de la formation militante que réalisait Victor Fay, ce militant d’origine polonaise placé à la tête de la Section d’éducation du PCF depuis 1929. Ses efforts reçurent l’appui de la délégation de l’IC dirigée par Eugène Fried »272.

L’originalité de cette Université, en comparaison avec les autres écoles, est qu’elle n’a pas pour fonction première de former des cadres du parti mais relève bien d’un projet d’éducation. Victor Fay souhaite ici faire que la connaissance du marxisme « au lieu d’être postérieure à une adhésion politique, constitue un moyen de conquête politique ». Ainsi l’école ne donne pas comme communiste mais entend s’appuyer sur toutes les organisations de masse. Le public est alors peu engagé politiquement, l’objectif de l’Université est de faire circuler les idées marxistes en dehors du paysage partisan «plutôt que de renforcer le lien d’appartenance des élèves au parti »273.

268 V. FAY, La flamme et la cendre, op.cit., p. 93
269 Ibid., p. 93
270 Ibid., p. 92
271 D. TARTAKOWSKY, (WILLARD, Claude dir.) Ecoles et éditions communistes, op.cit., p. 337-338 
272 I. GOUARNE, L’introduction du marxisme en France. Philosoviétisme et sciences humaines, 1920- 1939, Presses Universitaires de Rennes, Rennes, 2013, p. 131
273 Ibid., p. 131

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Victor Fay pense que l’Université ouvrière a permis « l’extension de la pensée marxiste dans les milieux populaires »274. C’est un projet politico-pédagogique qui marque une rupture avec la formation dispensée jusque-là par le parti. Cet épisode montre bien que pour lui, la connaissance précède l’action et non le contraire. L’Université connait par ailleurs un réel succès si bien qu’en septembre 1935, une autre Université ouvrière ouvre ses portes à Montreuil (UOM), « un lieu tout à la fois d’enseignement populaire, de résistance de classe et d’éducation à la politique »275.

3.4. Les aspects novateurs de son enseignement

Le travail communiste ne s’improvise pas, il faut l’apprendre. Victor Fay se démarque des autres responsables de l’époque dans la mesure où, n’appliquant pas seulement les directives du Komintern, il cherche à innover. Il s’oppose alors dans une certaine mesure, au dogmatisme du parti. Il souligne dès les années 1930, l’importance du travail d’éducation. Travaillant dans les écoles de rayon, il cherche à transformer les méthodes de travail, à rendre plus vivantes les réunions de cellules, à réduire le temps des cours « faire des séances bien remplies mais les plus courtes possible » afin que les élèves soient moins fatigués et donc plus réceptifs. Il souhaite « rendre l’école plus vivante et intéressante » 276 . Il insiste également sur « la nécessité de la discussion ». Il explique par ailleurs que ses cours à l’Université ouvrière remportent un franc succès et que « les élèves poursuivent la discussion dans les couloirs de l’université, dans la rue, jusque dans le métro !277 ». Il souhaite que les élèves développent un esprit critique, soient capables de comprendre et d’analyser le monde et la société, qu’ils soient actifs. Il pense a posteriori que, malgré le dogmatisme du parti et la surveillance de Moscou, ces écoles sont une incitation à la « réflexion personnelle », qu’elles permettent de percevoir le monde différemment, de pousser à l’action, impliquant « une approche active de la réalité en vue de sa transformation » accordant la priorité à « la contestation de l’existant et au refus de

274 V. FAY, La flamme et la cendre, op.cit.,, p.95
275 Ch. GRANGER, L’Université ouvrière de Montreuil : Une expérience des années 30, source : http://www.educationpopulaire93.fr/spip.php?article1121
276 V. FAY, « Les écoles élémentaires », Les Cahiers du Bolchévisme, n°10, Décembre 1930, p. 1179, source : gallica.bnf.fr
277 V. FAY, La flamme et la cendre, op.cit., p. 94

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son acceptation »278. C’est donc aussi, en quelque sorte, une incitation à la révolte, à la critique dans un parti qui n’accepte aucune remise en question.
Le rapport qu’entretient Victor Fay avec l’enseignement est déjà un signe de son opposition au Parti. En effet, la façon il envisage l’enseignement ne correspond pas à celle de l’institution communiste, pour qui le savoir est une menace : le militant doit intérioriser son rapport au savoir et ne pas en user comme d’un capital personnel279. Durant la période ouvriériste du PCF, la culture est d’abord apparentée à l’école bourgeoise que les communistes opposent à l’enseignement prolétarien280. Alfred Kurella écrit d’ailleurs en 1920 que posséder une éducation générale implique pour l’ouvrier d’abandonner sa classe « de rejoindre le rang de l’ennemi »281. Une certaine revalorisation de la culture s’effectue au moment où Victor Fay est en charge de l’éducation mais celle-ci est suivit rapidement par l’instauration de l’ordre stalinien qui implique une dévalorisation de l’intellectualisme et de la figure de l’intellectuel traditionnel au profit de l’intellectuel prolétarien.

o La formation, une vocation ?
Victor Fay joue un rôle important dans la formation des cadres du PCF. Ses réussites sont indéniables aussi bien du point théorique que pratique. Nombre de ses élèves accèdent à des postes importants au parti : Waldeck Rochet devient secrétaire du parti, Etienne Fajon le remplace à la formation des cadres en 1936, Maurice Tréand, Fernand Soupé, simple ouvrier fondeur, devient maire de la ville communiste de Montreuil-sous-Bois (et non d’Ivry comme l’indique Victor Fay dans ses mémoires) et membre du Comité central, Jeannette Vermeersch devient la compagne puis l’épouse du secrétaire général du PCF, Maurice Thorez.

Les réussites de Victor Fay dans le domaine de la formation sont aussi le fait de sa propre initiative. La création de l’école par correspondance avec sa femme en est l’illustration. Il est aussi comme nous l’avons vu, l’initiateur de l’Université ouvrière.

On peut noter chez Victor Fay une réelle vocation à l’enseignement. Il n’est pas un simple exécutant des ordres de la direction. Sa volonté d’enseigner, de transmettre un

278 V. FAY, La flamme et la cendre, op.cit., p. 90
279 B. PUDAL, Prendre parti, op.cit., p. 176
280 I. GOUARNE, L’introduction du marxisme en France..., op.cit., p. 132
281 Cité par D. TARTAKOWSKY, « Un instrument de culture politique : les premières écoles centrales du Parti communiste français », Le mouvement social, n°91, avril-juin 1975, p. 86

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message, est palpable dans ses écrits. Il dit lui-même que « la formation a toujours été [son] domaine [sa] vocation »282.

Le travail dans les écoles s’inscrit également dans sa critique interne du PCF. Ainsi, comme il le note en 1980: «Alors que tout débat d’idées, voire politique, disparaissait des cellules, alors que seules les « tâches », toujours les mêmes, inadaptées au terrain, étaient inscrites à l’ordre du jour, alors que tout ce qui dépassait l’action immédiate basculait dans un avenir indéfini, les écoles, dans leurs limites bien restreintes pourtant, permettaient d’établir la jonction entre l’immédiat et le futur, entre le passé et le présent, entre la réflexion et l’action283 ».

Toutefois, ainsi que le souligne Brigitte Studer, la réalité de la formation des cadres pendant la période stalinienne ne correspond pas à ces objectifs puisque que la correction et la punition sont pratiquées à outrance. En effet, «sous couvert pédagogique mais sans repère politique, l’épuration aboutit à la terreur. (…) Il ne s’agit plus de « liquider » ses erreurs, il s’agit de liquider la personne fautive284 », chose dont Victor Fay ne tarde pas à se rendre compte.

4. Une formation particulière : l’ « empreinte » du communisme

Le passage de Victor Fay au PCF l’a profondément marqué, aussi bien d’un point de vue politique et militant que d’un point de vue personnel. Cette formation si particulière l’affecte tout au long de sa vie et explique ses difficultés d’adaptation au sein du Parti socialiste ; il convient donc de l’analyser plus en détails.

4.1. Un parti d’exception

4.1.1. La spécificité du PCF
Le PCF n’a jamais cessé de réaffirmer son identité et son irréductible différence. Il se veut dès le départ un parti de type nouveau, un parti d’exception. Cela tout d’abord

282 V. FAY, La flamme et la cendre, op.cit., p. 68
283 V. FAY, « Les premiers communistes français de D. Tartakowsky », F Delta 1798, Fond Victor Fay, BDIC
284 STUDER, Brigitte, « L’être perfectible : la formation du cadre stalinien par le travail sur soi », Genèses 51, Juin 2003, p. 112

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parce qu’il est, dès son origine un « hybride politique »285, mélange d’aspirations françaises et russes, né en France de la rencontre entres les aspirations à la rénovation du socialisme français et de l’entreprise bolchevique visant à former le parti mondial de la révolution.

D’autre part, il se veut un parti de prolétaires et cherche donc à donner une existence politique, une possibilité d’agir, aux défavorisés. Il se différencie alors du Parti socialiste qui ambitionne également de donner une voix au plus démunis, mais ne leur donne pas le pouvoir : il se veut un parti de masse mais est en réalité un parti d’élus où les ouvriers sont marginalisés et les intellectuels surreprésentés. Or le Parti communiste excelle en tant que parti ouvrier : en 1928 les ouvriers représentent plus de la moitié de ses effectifs et le parti se dote également de dirigeants d’origine ouvrière comme Maurice Thorez. Bernard Pudal note qu’il est « la seule organisation politique du mouvement ouvrier français qui soit parvenue à se doter au cours des années 1920 – 1939 d’un groupe dirigeant majoritairement issu des classes populaires »286.

Le PCF doit être régi par le principe du centralisme démocratique ce qui implique une organisation centralisée, l’instauration d’une discipline de fer et un organisme central muni de larges pouvoirs et exerçant une autorité incontestée. L’utilisation de l’adjectif « démocratique » est intéressante : le PCF est le moins démocratique des partis qui se revendiquent comme tel or, comme le souligne Georges Lavau, il est celui qui crie le plus fort être le plus démocratique287.

o Une contre société
C’est d’autre part un parti de contre-pouvoir ? Il évolue donc en marge du système politique tout en étant très lié à celui-ci. Sa logique de fonctionnement est donc sensiblement différente de celle du PCUS. Annie Kriegel évoque à ce sujet une « contre-société communiste » comme versant proprement français d’une organisation politique dont la caractéristique majeur est l’appartenance à un système mondial – l’Internationale communiste. Or, son organisation montre bien sa volonté d’exister en tant contre société : cela se confirme par l’existence des cellules d’entreprise, de

285 R. DUCOULOMBIER, Camarades ! La naissance du parti communiste en France, op.cit., p. 9
286 B. PUDAL (M. DAVID dir.), Les intellectuels organiques communistes (1936 – 1939 ) DEA Travail et formation, Pas d’éditeur, conservé au CHS PARIS 1, 1980 (approximation), p. 7
287 G. LAVAU, A quoi sert le Parti Communiste Français ?, Editions Fayard, Paris, 1981, p. 179

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quartier, de permanents du parti, de section de travail. Il y a une vraie camaraderie communiste. Cette contre-société communiste semble en effet régie par d’autres lois que celle de la société capitaliste française où la probabilité d’exercer un pouvoir politique (quel qu’il soit) s’accroit avec la position dans la hiérarchie sociale. Or le PCF parvient à contrecarrer cette logique puisque « en son sein le déshéritement social et culturel semble être un facteur de réussite »288.

Le PCF revendique sa spécificité. Il se glorifie d’avoir une référence élective : la classe ouvrière ; un projet commun : la révolution ; un moyen : le parti ; un précédent sinon un modèle : l’Union soviétique289.

o L’alignement avec Moscou
Le Parti est soumis aux décisions de Moscou. Ainsi tout se fait avec l’aval du Komintern. Ce dernier joue un rôle notamment dans la sélection des cadres dirigeants et Victor Fay note : « C’est en fonction de la politique soviétique qu’étaient investis ou écartés certains dirigeants du parti ». La promotion puis l’éviction du groupe Barbé-Célor-Lozeray en est un bon exemple, tout comme l’investiture de Maurice Thorez. Le rôle du Komintern diminue à partir de 1936, mais cela n’implique pas que le parti soit autonome. Ainsi le parti accepte la conclusion du pacte germano- soviétique malgré les réticences d’un certain nombre de ses membres.

4.1.2. L’idéologie communiste
Le communisme est plus qu’un courant politique, c’est une idéologie, une conception de la société, de l’homme, de l’histoire. De ce fait le communisme acquiert une dimension quasi-religieuse, dimension soulignée par Le livre noir du communisme. En effet la rigidité des pratiques militantes, la dévotion de ses membres au parti, la sacralisation du secrétaire général et le caractère millénariste de l’idéologie communiste, apparentent le mouvement communiste, dans une certaine mesure, à une religion. Ainsi Victor Fay fait dire à Marcel Cachin lors d’un meeting du parti en 1929 « Le communisme, ce n’est pas une idée, un projet parmi les autres : le communisme c’est comme le christianisme, une nouvelle étape historique qui

288 B. PUDAL (M. DAVID dir.), Les intellectuels organiques communistes, op.cit., p. 7
289 M.C. LAVABRE, F. PLATONE, Que reste-t-il du PCF ?, Editions Autrement, Paris, 2003, p. 114

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commence»290. L’acte d’adhésion au parti communiste est de ce fait sacralisé. Lorsqu’ on adhère au parti, on abandonne une partie de soi.

4.2. Un monde à part

Du fait de sa spécificité, sa discipline, l’appartenance au PCF laisse une empreinte sur le militant. Les militants communistes sont formés à la clandestinité. C’est un critère d’appartenance : le militant doit accepter de mener une existence clandestine, en marge de la société, de risquer l’arrestation voir l’expulsion.

4.2.1. Victor Fay et la « langue communiste »
L’existence de cette contre-société communiste organisée et ritualisée, avec une histoire et des références propres, implique l’existence d’un langage. La clandestinité nécessite un langage particulier pour communiquer entre « initiés » sans être compris des « autres ». D’autre part ce langage permet d’homogénéiser, d’uniformiser les membres du parti.

Le rapport de Victor Fay au langage communiste et au langage en général et d’autre part intrinsèquement lié à son histoire personnelle. En effet le français n’est pas sa langue maternelle, il l’a appris à son arrivée en France en 1925, comme semblent l’indiquer ses mémoires: « mon premier souci est d’apprendre correctement le français291 ». Si l’on s’en réfère à ses articles, des années 1930 aux années 1980, il parle par la suite un français impeccable. Toutefois, à l’écoute de ses enregistrements à la radio ou de ses mémoires, qui datent tous des années 1960 aux années 1980292, on ne peut manquer de noter qu’il garde un fort accent polonais, et cela jusqu’à la fin de sa vie, tout en faisant très peu de fautes de langue. Il semble par ailleurs, bien connaître la langue russe, étant donné que ses articles pour l’ORTF concernant les pays de l’Est sont basés sur l’écoute des radios de l’URSS. Enfin, son langage à l’oral comme à l’écrit, est fortement influencé par sa formation communiste.

Les communistes français ont en effet un style de langage bien singulier et accordent une importance particulière aux mots. Cela vient en partie de son caractère

290 V. FAY, La flamme et la cendre, op.cit., p. 98
291 V. FAY, La flamme et la cendre, op.cit., p. 43
292 Fonds Victor Fay, 1900-1998, « Ka 195 (1-113) », BDIC

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hybride, russo-français. Ce langage se démarque d’une part par le vocabulaire employé.
Les textes de Victor Fay datant de 1930-1933, période de fidélité au PC, sont un bon exemple de ce que peut être le langage communiste. Annie Kriegel montre que le langage communiste opère « une spécialisation des unités sémantiques dans un seul des sens qui sont les leurs dans le langage courant »293. Ainsi, dans un article écrit en 1931 dans Les Cahiers du bolchévisme, on peut noter l’emploi de nombreux adjectifs péjoratifs caractéristiques renvoyant à l’ennemi de classe, c’est-à-dire, en cette période de « classe contre classe », à la social-démocratie, à la bourgeoisie. Le texte à pour sujet la spécialisation du travail. Ainsi par exemple, les serviteurs du capital sont qualifiés par deux fois de « parasitaire » ou nommer « mouchards ». L’emploi de l’adjectif «sectaire» pour qualifier la groupe Barbé dans un autre article est significatif à cet égard : le mot est employé dans un sens différent de son sens d’origine. La même remarque peut être faite pour le mot « groupe » qui pour les communistes est synonyme d’antiparti. Les communistes imposent à certains mots une distorsion de sens.

D’autre part Victor Fay réutilise sans problème le vocabulaire employé par les dirigeants communistes lorsqu’il fait référence aux « saboteurs de Moscou »294 pour parler des accusés aux premiers procès de Moscou – procès qu’il critiquera vivement quatre ans plus tard.

Le style de parole est rhétorique : on peut noter l’emploi ritualisé de formes répétées. La grammaire est stricte, presque immuable295. Le discours apparait impersonnel et collectif. On peut noter l’existence de ces caractéristiques dans la façon d’écrire de Victor Fay. Son ami et collaborateur Jean-Marie Demaldent dit qu’il écrit «sec», alors qu’il parle remarquablement bien. «Il avait un verbe captivant, dit-il, mais à l’écrit beaucoup moins »296. La même remarque est faite sur ses mémoires, La flamme et la cendre, qu’il a d’ailleurs dictée à une journaliste, Evelyne Malnic. Seule l’évocation du suicide de Léon Purman semble empreinte d’une certain sensibilité, mais le ton reste sec : « Il me quitta et je ne devais plus le

293 KRIEGEL, Annie, Communismes au miroir français. Temps, cultures et sociétés en France devant le communisme, Editions Gallimar, 1974, Paris, p. 101
294 V. FAY, « La révolution et les techniciens », Les Cahiers du Bolchévisme, Janvier 1931, p. 48
295 G.LAVAU, A quoi sert le Parti Communiste Français ?, Editions Fayard, Paris, 1981, p. 18
296 Entretien avec Jean-Marie DEMALDENT, op.cit.

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revoir, écrit-il, (…) Il avait demandé à sa femme d’aller lui acheter des cigarettes (…) Peu après le départ de sa femme, il se tira une balle dans la tête. Il mourut sur le coup »297.

Cette empreinte de l’expérience communiste sur son langage qu’on pourrait presque qualifier de « déformation professionnelle » l’influence tout au long de sa vie.

4.2.2. Victor Fay, formé à la clandestinité
Victor Fay connait une vie clandestine depuis 1919, moment où le Parti communiste de Pologne plonge dans la clandestinité, et cela jusqu’en 1936, année de sa rupture avec le Parti communiste. Ses activités clandestines ne s’arrêtent pourtant pas là puisqu’il participe activement à la Résistance durant la Seconde guerre mondiale, rédigeant, entre autre, des journaux clandestins pour le MUR. Il est donc pendant presque vingt ans, obligé de vivre en marge de la société, dans le secret, avec la peur constante de se faire arrêter. Il est d’ailleurs inquiété à plusieurs reprises par la police et constamment recherché par les renseignements généraux. Il est suivi par les R.G. parisien de 1930 à 1949 !298

Dans ses mémoires, il fait plusieurs fois référence à sa « formation » clandestine. Déjà en Pologne, il apprend les règles de la clandestinité : dans le cadre de son travail de propagandiste il utilise une « petite feuille de papier, grande comme une boîte d’allumettes (pour pouvoir l’avaler en cas d’une descente de police) » pour écrire ses notes. « La consigne était : « En cas de pépin tu mouilles d’abord, tu avales ensuite ! » »299. Dans un passage concernant sa rencontre avec Léon Purman (1892 – 1934), alors secrétaire du Comité central polonais et membre dévoué du P.C. polonais, que concernant les rencontres et les réunions entre militants, la première règle de clandestinité est « le plus exposé sort d’abord »300 et que les militants ne doivent jamais connaître les adresses privées des uns et des autres. De cette façon, si un militant est arrêté, il ne peut pas donner de renseignements personnels sur les autres. Ivan Jablonka fait des observations similaires concernant le quotidien de ses

297 V. FAY, La flamme et la cendre, op.cit., p. 120-121
298 «Rapport du 17 février 1944 des Renseignements généraux, 4e section des Etrangers», Renseignements généraux, série « 77W », Archives de la préfecture de police
299 V. FAY, La flamme et la cendre, op.cit., p. 29
300 Ibid., p. 30

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grands-parents. Ces jeunes communistes polonais doivent donc accepter de ne parler à personne, d’utiliser un pseudonyme, un langage codé, d’être parfaitement ponctuels, de veiller à ne pas être filé et de rester dans une sobriété absolue. Chaque militant ne possède qu’un seul contact avec la hiérarchie (Purman pour Victor Fay)301.

Il utilise alors un grand nombre de pseudonymes pour signer ses articles. Dans Les Cahiers du bolchévisme ou dans la chronique « Doctrine et Histoire » de L’Humanité il signe Victor Masson302. Il signe Picard, Normand, Breton pour la revue Regards, Victor Bru, pour ses cours à l’Université ouvrière, « sa nouvelle activité légale »303, Pascal dans Que faire ?. Un certain nombre de ces pseudonymes (Picard, Normand, Breton, Pascal…) sert à différents militants, il est donc parfois difficile d’identifier ses articles.

Victor Fay n’est d’ailleurs pas son vrai nom, c’est un pseudonyme ! Le temps qu’il passe au PCF, il est appelé Victor, simplement. Les archives du PCF attestent d’ailleurs de la présence d’un « Victor, dit Victor » dans les réunions du Comité central, entre 1930 et 1931304. Le nom de Fay n’apparaît que pendant la guerre et il devient son nom officiel le 3 juillet 1958305. Il est naturalisé français le 20 mai 1931 et est encore appelé Ladislas Faygenbaum306.

Cette formation clandestine le suit tout au long de sa vie, comme en témoigne Jean- Marie Demaldent : « (…) je crois qu’il avait toujours cette idée qu’il ne fallait pas se mettre en avant. Ce sont des habitudes de clandestinité »307. Il parle de l’étonnement de Victor Fay le voyant signer ses articles de son vrai nom, et cela dans les années 1970 ! Cet aspect est tout à fait significatif pour la compréhension de son parcours. Il peut expliquer également sa discrétion et pourquoi il reste méconnu.

301 I. JABLONKA, Les grands-parents que je n’ai pas eu, op.cit., p. 61
302 V. FAY, La flamme et la cendre, op.cit., p. 95
303Ibid., p. 93
304 S. WOLIKOW (dir.) Les réunions du Comité central du Parti communiste Français, 1921-1977, Tome 1, 1921-1939 : état des fonds et des instruments de recherches, Archives départementales de la Seine-Saint-Denis.

305 Francisation par décret du 3 juillet 1958, N° 10.600 X 30, Dossier de naturalisation de Ladislas Faygenbaum, A.N.
306 Naturalisation par décret du 20 mai 1931, N° 10.600 X 30, Dossier de naturalisation de Ladislas Faygenbaum, A.N.
307 Entretien avec Jean-Marie DEMALDENT, op.cit.

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4.2.3. Un révolutionnaire professionnel

The Communist party is aspired to be a ‘total’ institution for its members, in some ways like a religious sect. Their social and family lives were often entirely bound up with the party. They were to be a vanguard, ready to bring the revolution when the time came308.

C’est cette formation unique qui fait de lui un véritable révolutionnaire professionnel et c’est ainsi qu’il se définit lui-même comme l’atteste Jean-Marie Demaldent «Or pour lui, c’était une évidence,il fallait être un révolutionnaire professionnel (…) il ne comprenait pas qu’on ne le soit pas 309». Le concept en lui- même peut évoquer plusieurs choses. Cependant, si l’on s’en réfère au communisme léniniste, le révolutionnaire professionnel est tout simplement un membre du parti communiste. Lénine lors du IIe Congrès du POSDR (Parti ouvrier social-démocrate de Russie) en juin-juillet 1903, affirme que le parti doit être constitué de révolutionnaires professionnels, militants clandestins et agents disciplinés soumis à la volonté du centre et devant se comporter en totale adéquation avec l’idéologie de la ligne politique définie par celui-ci. Leur but est de déclencher une insurrection pour s’emparer du pouvoir afin d’instaurer une dictature temporaire permettant l’accès au socialisme puis au communisme. Ces révolutionnaires professionnels doivent être formés à l’Agit-prop, à la clandestinité et à la subversion. N’est-ce pas le cas de Fay, tour à tour membre et acteur de l’Agit-prop du parti, clandestin de formation depuis son adolescence, militant dévoué du parti ? Etre membre du Parti communiste, ce n’est pas seulement un engagement politique, mais un engagement total. Celui qui prend parti doit sacrifier sa vie personnelle. Il fait don de lui-même au parti. Etre permanent demande un grand investissement personnel. Le concept « révolutionnaire professionnel » implique de fait la notion de métier, de « profession » et n’équivaut donc pas à une qualification mais à l’essence même d’un individu.

308 D. PRIESTLAND, The Red flag. Communism and the making of the modern world, The Pinguin Books, 2009, p. 293 : “ Le Parti communiste aspire à être une institution “totale” pour ses membres, comme une secte religieuse, en quelque sorte. Leur vie sociale et familiale était souvent complètement liées au parti. On attendait d’eux qu’ils soient une avant-garde, prête à provoquer la révolution au moment voulu”.
309 Entretien avec Jean-Marie Demaldent, op.cit.

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La vie de militant du parti n’est pas facile pour plusieurs raisons. La première est financière : un permanent ne gagne pas bien sa vie ; Victor Fay dit gagner seulement 1300 francs par mois, en soulignant qu’un ouvrier qualifié gagne alors entre 1800 et 2500 francs par mois310. Cela implique donc pour beaucoup de militant de travailler en parallèle du parti afin d’avoir un niveau de vie décent. Victor Fay relate l’histoire d’un ouvrier qualifié, Fernand Soupé, promu permanent du parti. A l’annonce de la nouvelle celui-ci s’exclame : « Tu démolis ma vie privée (…) Je gagne le double du salaire d’un permanent. Il faudra que ma femme aille à l’usine, sinon nous ne tiendrons pas le coup. »311

D’autre part, pour être militant, il ne suffit pas d’adhérer au parti, il faut que l’impétrant soit sélectionné et accepté : l’acte d’engagement prend alors un autre sens. Ainsi, une brochure communiste des années 1920 propose la définition suivante : « Le révolutionnaire professionnel ne devait tenir aucun compte de sa vie privée, de toute autre occupation en dehors du travail de l’organisation, être toujours prêt à être arrêté et envoyé en Sibérie, être toujours prêt à exécuter les ordres de l’organisation, pouvoir se déplacer immédiatement si les nécessités du travail de l’organisation l’exigeaient312 ». Le révolutionnaire professionnel se caractérise donc par son dévouement : il fait don de lui-même au parti et sacrifie sa vie personnelle à la « Cause » communiste. Victor Fay apparaît d’ailleurs comme un militant zélé, engagé avec armes et bagages au Parti communiste français. Il parle plus loin dans ses mémoires d’une entrevue avec Marcel Cachin où celui-ci évoque ses regrets concernant son engagement communiste, parlant « avec déception et amertume de la vie familiale qu’il aurait souhaité s’il n’avait pas été pris par ses obligations politiques »313. Ses enfants lui reprochent de ne pas s’occuper d’eux. Il en va de même pour Victor Fay. Il s’occupe peu de sa fille Simone née en 1934. Celle-ci m’a d’ailleurs confié qu’elle n’avait passé que très peu de temps avec ses parents durant les premières années de sa vie. Elle explique que ses parents travaillent alors tous deux au parti et que sa mère dit alors ne pas vouloir d’enfant : elle n’a pas le temps, elle est militante. Ils l’envoient vivre en Pologne, chez les parents de Victor, à l’âge

310 V. FAY, La flamme et la cendre, op.cit., p. 86
311 Ibid., p. 87
312 R. Péro, « Un Titan de la Révolution, Léon Davidovitch Trotsky, chef de la révolution d’octobre, créateur de l’armée rouge », in brochure Les titans de la révolutions, n°1, Ed. de la Nouvelle revue critique, Paris, 1923
313 V. FAY, La flamme et la cendre, op.cit., p. 99

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de quatre mois. Simone explique « ma mère m’a embarquée dans le train un peu après ma naissance. Elle a commencé par aller chez sa mère à elle, en Ukraine, qui n’a pas voulu de moi (…) Elle m’a ensuite embarquée direction les parents de mon père»314. Elle y reste quatre ans. Victor Fay justifie ce geste par leur mauvaise situation matérielle315, situation qu’il évoque à plusieurs reprises dans ses mémoires. Mais cela montre qu’ils ont également fait un choix : le choix de ne pas voir leur fille pendant quatre ans afin de pouvoir se consacrer entièrement au parti. Simone Peyrin Fay dit à propos de son père : « Il ne s’est jamais occupé de moi. Les enfants, ce n’était pas son truc (…) Il n’était pas du tout démonstratif, pas en famille ». L’attitude de Victor Fay vis-à-vis de sa fille n’est pas seulement caractéristique de sa période d’appartenance au PCF. Il s’investit peu dans sa vie familiale, l’action publique, l’engagement politique semble prédominer sur tout le reste puisqu’ « en aucun cas un communiste ne doit faire passer son intérêt personnel avant celui du parti316 ». C’est un militant – communiste, socialiste, autogestionnaire – avant tout: un révolutionnaire professionnel.

Un travail difficile donc, qui demande de nombreux sacrifices : être exposé à la répression, à de mauvaise conditions d’existence, à l’abandon de sa famille.

Il convient de s’attarder quelques instants sur la définition donnée par Lénine du révolutionnaire professionnel en 1902. D’origine ouvrière ou étudiante, ils sont les têtes intelligentes en matière d’organisation. Ils sont indispensables au mouvement révolutionnaire : une telle organisation (révolutionnaire) doit se composer d’hommes ayant pour profession l’activité révolutionnaire »317 Ce sont des hommes éduqués, ayant pendant des années, fait un travail d’éducation. Ils ont en leurs mains toutes les fonctions clandestines et doivent assurer la continuité du travail, sans pour autant prétendre penser pour la foule318. Ainsi, «Pour lui [Lénine] était révolutionnaire professionnel celui qui ne regardait le métier, grâce auquel il gagnait sa vie, que comme moyen pour pouvoir exercer son vrai métier, sa véritable occupation : le travail souterrain de la révolution. (…)C’est sur cette conception que devait bientôt

314 Entretien avec Simone Peyrin-Fay le 23/05/2014
315 V. FAY, La flamme et la cendre, op.cit., p. 129.
316 STUDER, Brigitte, «L’être perfectible: la formation du cadre stalinien par le travail sur soi », op.cit., p. 100
317 V.I. LÉNINE, Que faire ?, Editions en langues étrangères, Moscou, 1954, p. 139
318 V.I. LÉNINE, Que Faire ? op.cit.., p. 140

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s’effectuer la séparation entre durs et mous, c’est elle qui devait donner naissance au bolchévisme. Lénine savait que des hommes d’une trempe suffisante pour faire un bon révolutionnaire professionnel étaient rares : le sacrifice demandé était presque surhumain. 319»

En effet Victor Fay se déplace partout où le parti a besoin de lui : à Paris, dans le Sud, dans le Nord… Ce sacrifice « presque surhumain » n’est pas à la portée de tout le monde. Le parti a donc besoin de sélectionner et de former ses militants. C’est pour cela qu’il accorde une attention toute particulière à la formation des cadres – entreprise dans laquelle Victor Fay, comme il a été démontré, joue un rôle notable320. Cette conception du révolutionnaire professionnel évolue et se durcie avec la stalinisation du mouvement communiste. La formation des cadres propose un modèle de militant inflexible dévoué à la cause prolétarienne. Pour devenir ce «vrai bolchévique », ce « juste cadre 321» il faut se perfectionner continuellement grâce à l’auto-examen et l’autocritique. Etre un militant exemplaire implique donc un long travail sur soi322

Victor Fay correspond en partie à la définition de Lénine, militant dévoué à la cause révolutionnaire, à la fois tête pensante et acteur au sein du mouvement, au sein des foules. Toutefois, Jean-Marie Demaldent souligne que son désir d’être un révolutionnaire professionnel est antinomique à d’autres aspects de sa pensée. Hostile à la conception du parti que propose Lénine, celle d’un parti structuré, rigide, avant- garde de la classe ouvrière qu’il détermine, il lui oppose la conception luxemburgiste de parti ouvert, en constante évolution, expression plus ou moins fidèle des aspirations de la classe ouvrière.

Il propose donc une autre définition du révolutionnaire professionnel, plus universaliste, peut-être, que celle donnée par le mouvement communiste et par Lénine, affirmant, après soixante-dix années de militantisme : « Le véritable courage

319 R. PÉRO, « Un Titan de la Révolution, Léon Davidovitch Trotsky, chef de la révolution d’octobre, créateur de l’armée rouge », in brochure Les titans de la révolutions, n°1, Ed. de la Nouvelle revue critique, Paris, 1923
320 Ce point est développé dans le chapitre II, 2.
321 B. PUDAL, Prendre parti, op.cit., p. 172
322 STUDER, Brigitte, « L’être perfectible : la formation du cadre stalinien par le travail sur soi », op.cit., p. 110

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et le sang-froid s’acquièrent au cours des années, une fois qu’on connait les dangers et les risques, et qu’on les assume, malgré tout, en professionnel »323.

4.2.4. Psychologie et sociologie du militant

o Absence d’autonomie, absence de liberté ?
La qualité exceptionnelle des militants communistes est souvent mise en avant : ils sont dévoués à la cause communiste, connus pour leur courage, leur sensibilité : ils sont un modèle attractif.
Le militant communiste doit accepter de subordonner sa personne, sa volonté, à celle du Parti. Il doit renoncer à sa pensée propre. C’est ce que Staline appelle le « vrai courage »324 : lutter contre soi-même, faire une confiance aveugle au Parti. De nombreux historiens réfèrent aux militants et cadres des partis communistes européens – sous Staline – comme aux « hommes de fer ».

Cela implique à l’évidence que toute critique est impossible : « Nous ne concevions même pas la possibilité de désobéir325 ». Au moment d’appliquer la 3e période, Victor Fay formule d’ « expresses réserves » quant à la nouvelle ligne politique du Parti. On lui fait tout de suite remarquer le danger d’une telle démarche«avec les conséquences que cela implique »326. Il doit se soumettre face à une politique qu’il est obligé de défendre et à laquelle il ne croit pas 327.

o Tout sacrifier au parti.
L’appartenance au parti sous-entend ainsi une certaine résignation du militant puisqu’elle nécessite une totale soumission.
Georges Lavau propose l’analyse psychologique suivante: le militant, avant l’adhésion, est un être incomplet, en quête de d’accomplissement. L’appartenance à un groupe, ici le PC, permet l’expansion narcissique du sujet, lui donne la possibilité d’exister autrement, idéologiquement. Il se sent utile, important. L’esprit de camaraderie, de convivialité, propre au PCF, et les perspectives de promotions

323 V. FAY, La flamme et la cendre, op.cit., p. 37
324 J. STALINE, La question du léninisme, Paris, Editions sociales internationales, 1931, tome 2, p. 353 
325 V. FAY, « Peut-on écrire l’histoire du PCF ? », Politique aujourd’hui, Mars-avril 1976 in Contribution à l’histoire du mouvement social français, Editions L’Harmattan, Paris, 1997
326 V. FAY, La flamme et la cendre, op.cit., p. 63
327 Ibid., p. 64

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intellectuelles et morales proposées par le parti ne font que renforcer son ego. Le militant se trouve alors dans un état de gratitude et accorde au parti sa totale confiance328. On peut dans une certaine mesure parler d’un état de croyance qu’il est éventuellement possible de comparer au sentiment religieux comme le fait par exemple François Furet, mais qui, contrairement à la religion, se fonde sur des faits présentés comme « scientifiques ». A cela s’ajoute l’isolement du militant, dû à son travail clandestin et secret. Tous ces éléments forment l’esprit de parti. Cette théorie ne peut être valable pour chaque cas particuliers mais présente un intérêt certain pour comprendre la psychologie de certains militants communistes, et leur obéissance aveugle. Victor Fay évoque ainsi « ceux pour qui militer est leur raison de vivre, et qui restent fidèles jusqu’au bout à leur engagement 329 ». Pour ceux-ci, la non- appartenance au parti est en effet vécue comme un vide, une lente agonie, souvent accompagnée d’un sentiment d’inutilité, d’une survie qui ne sert plus à rien.

Si l’on conçoit le parti comme une contre-société, un monde à part, l’appartenance au parti peut être perçue comme une seconde naissance. Ces quelques vers de Louis Aragon, membre actif du PCF, en sont l’illustration : « Salut à toi parti ma famille nouvelle / Salut à toi parti mon frère désormais / Salut à toi qu’il faut bien qu’on choisisse / Quant toute chose est claire et patent /le danger. »330

La singularité de l’engagement communiste a également pour conséquence pour les militants le développement d’une identité complexe331. Ce monde de conspiration, de secret, où règne une forte hiérarchie consentie, où la subjectivité est perçue comme une gratification, est de fait peuplé par des personnes à double personnalité. Victor Fay prend l’exemple suivant : un militant qui prend, dans la période de débat, une attitude qui n’a pas été adoptée par la majorité sera, au moment de passer à l’action, chargé de défendre la politique avec laquelle il n’est pas d’accord, afin de mettre sa fidélité à l’épreuve332. Cela induit un rapport complexe avec sa propre pensée, ses propres opinions – une distorsion de la personnalité voir l’effacement d’une partie de

328 LAVAU, Georges, A quoi sert le Parti Communiste Français ?, Editions Fayard, Paris, 1981, pp. 223 – 233, passim
329 V. FAY dans un entretien avec Evelyne Malnic relatif à la rédaction de La Flamme et la Cendre, « KA233, 46-48 », Fonds Victor Fay, BDIC
330 L. ARAGON, Les yeux de la Mémoire, cité par G.LAVAU, A quoi sert le Parti Communiste Français ?, Editions Fayard, Paris, 1981, p. 223
331 C. Pennetier, B. Pudal (dir.), Le sujet communiste. Identités militantes et laboratoires du « moi », Presses universitaires de Rennes, 2014
332 V. FAY dans un entretien avec Evelyne Malnic, op. cit.

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celle-ci. Revendiquant son droit au désaccord, à la libre pensée, il explique n’avoir jamais accepté ce dédoublement de la personnalité.

Enfin, ce qui différencie le Parti communiste des autres partis de gauche européens, c’est son travail intellectuel – travail réel et incessant de réflexion de toutes les instances du parti. Malgré les restrictions de langage, d’action, la censure et la pression constante des instances dirigeantes, c’est le seul parti de gauche où il existe un tel travail intellectuel articulé aussi étroitement au travail pratique333. Il va sans dire que Victor Fay est grandement influencé par cette particularité du PCF, puisqu’il est lui-même un acteur à part entière de ce travail de réflexion, travaillant à la formation et à l’instruction des cadres tout comme des simples militants. Ses articles dans Les Cahiers du Bolchévisme ou dans L’Humanité sont la preuve de cet investissement intellectuel. Tout en étant membre fidèle du parti, il continue de réfléchir à l’amélioration de la politique communiste, tente de résoudre les problèmes posés par le travail d’éducation, et ne se contente pas seulement d’appliquer les consignes. C’est cette particularité qui le mène à l’opposition et qui fait de lui un minoritaire. C’est toutefois ainsi qu’il interprète son parcours.

333 G. LAVAU, A quoi sert le Parti Communiste Français ?, Editions Fayard, Paris, 1981, p. 18

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CHAPITRE III : Victor Fay et le PCF : de l’adhésion au rejet

 

Le PCF connait depuis sa naissance de nombreuses crises internes et de fait, les phénomènes d’opposition et de rupture au sein du PCF apparaissent dès les années 1920. Ceux-ci peuvent être qualifiés de « dissidences » bien que ce terme renvoie en théorie aux mouvements de contestation internes à la mouvance communiste qui apparaissent dans les années 1960-1970. Il n’est toutefois pas tout à fait inexacte d’employer ce terme pour la période qui nous concerne dans la mesure où les ruptures et conflits internes des années 1920-1930, bien que forts différents des « affaires » qui secouent le PCF dans les années 1970, sont sous plusieurs aspects similaires à celles- ci. D’autre part ces phénomènes sont tout à fait significatifs puisqu’ils constituent l’un des fondements du système communiste français et international.

Ainsi de nombreux secrétaires généraux et dirigeants nationaux des années 1920 sont exclus ou quittent le parti. C’est notamment le cas de Boris Souvarine, membre du bureau politique, exclu en juillet 1924 lors du Ve Congrès de l’IC, mais aussi d’Albert Treint, secrétaire général et membre du bureau politique, et de Suzanne Girault, dirigeante de la Section de la Seine de la SFIC et membre du bureau politique, écartés du bureau politique en juin 1926, de Pierre Sémard en 1928-1929 et enfin de Jacques Doriot, exclu du Parti en 1934. La liquidation du groupe fractionnaire « Barbé- Célor », mentionnée auparavant peut également être comprise dans cette « vague d’exclusions » mais s’en distingue par la singularité de son processus : le groupe est volontairement promu puis évincé. La figure de l’oppositionnel, du dissident, est centrale dans l’histoire du communisme puisque, comme le note Michel Dreyfus, c’est en éliminant successivement les divers groupes oppositionnels que se constituent le Komintern et les partis qui lui sont rattachés334.

Victor Fay quitte le PCF en aout 1936. Il en aurait surement été rapidement exclu dans le cas contraire. Il convient de noter qu’à partir de cette date, les exclusions se

334 M. DREYFUS, « Le mouvement Communiste et ses oppositions : 1920 – 1940 », in la revue Communisme. Revue d’études pluridisciplinaires, n°5, Presses Universitaires de France, Septembre 1984, p. 6

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font plus rares, notamment pour les membres du Comité central et dès lors, « l’histoire politique des membres du Comité central devient (…) indissociable de l’histoire du PCF »335. Étonnamment, peu de ruptures sont à enregistrer au moment du Pacte Molotov-Ribbentrop, à part Albert Vassart (1898-1958), Marcel Gitton (1903- 1941) ou Fernand Soupé (1898-1976). Mais le problème des oppositions ne disparaît qu’en surface, et se perpétue en réalité après la Seconde guerre mondiale. Le milieu des années 1930 correspond donc à un moment critique de l’histoire du PCF, qu’il convient de replacer dans un contexte plus international, celui de l’histoire de l’Etat soviétique et du mouvement communiste. Les années 1920 sont marquées par l’arrivée de Joseph Staline au poste de premier secrétaire du PCUS. Ce sont aussi celles où se cristallise un groupe fondamental au sein du PCF, résultant d’un certain renouvellement idéologique et doctrinaire ainsi que d’un processus d’épuration et d’unification ayant commencé dès les premières années du parti. Bernard Pudal note à ce propos qu’aucun des dirigeants du groupe fondamental prenant forme dans les années 1930 n’a joué un rôle déterminant au moment du Congrès de Tours336, ce qui indique un renouvellement quasi total du personnel dirigeant dans l’entre-deux- guerres. Le Parti communiste français prend donc une nouvelle direction, celle du stalinisme, démontrant une fois de plus que son histoire ne peut être étudiée indépendamment de celle du communisme international. Victor Fay refuse de suivre cette voie, restant fidèle à ses principes premiers : le léninisme, le luxemburgisme, la révolution prolétarienne. Notons également que cette nouvelle direction correspond à l’invention du cadre thorézien (sur l’exemple de Maurice Thorez), « adapté à la dé- marginalisation du PCF dans le champ politique »337 français. Du fait de sa rupture, Victor Fay reste en marge, dans l’opposition.

Après un bref aperçu de ces différents phénomènes de rupture, il est possible de tirer la conclusion suivante : du fait de la nature même du parti, de son organisation, de son idéologie, les oppositionnels ont en son sein une durée de vie limitée et, comme le souligne Michel Dreyfus, « jamais les oppositionnels n’ont pu se faire longuement entendre au sein du PCF »338. Le cas du groupe « Que faire ? »339 tout

335 B. PUDAL, Prendre parti, op.cit., p. 24
336 Ibid., p. 24
337 Ibid., p. 144
338 M. DREYFUS, Michel, P.C.F., crises et dissidences, de 1920 à nos jours, op.cit., p. 24

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comme ceux des autres oppositions de la deuxième décennie de l’histoire du PCF, sont révélateurs des crises rencontrées par celui-ci et de ses contradictions.

Victor Fay est entre 1925 et 1936 un membre actif du PCF, jouant tour à tour le rôle de d’organisateur, de propagandiste, d’agitateur et d’intellectuel du parti. Cet engagement total ne l’empêche pas d’adopter peu à peu une attitude de défiance à l’égard des directives de Moscou, des décisions prises par la direction du PCF, de l’organisation et de modes d’opération de celui-ci. Cette étude conduit à l’une des problématiques centrales de ce mémoire : questionner la personnalité de Victor Fay en tant qu’oppositionnel politique et donc, de minoritaire. Elle offre également une réflexion sur l’engagement et le désengagement au parti communiste.
L’attitude de Victor Fay révèle également les contradictions internes du système communiste et de la politique paradoxales dictée par Moscou, surtout durant la période stalinienne – contradictions qui se révèlent pour lui insurmontables.

1. Vers la rupture

Victor Fay quitte le Parti communiste français en 1936. Toutefois, cette rupture, bien que soudaine et imprévue, est le fruit d’une réflexion longtemps murie : Victor Fay ne devient pas, du jour au lendemain, un anti-communiste forcené. Au contraire, c’est son expérience au sein du parti, son itinéraire personnel, sa circonspection et sa foi en l’idée socialiste et communiste qui le poussent à la rupture. Victor Fay est un éternel minoritaire car il reste fidèle à ses idées jusqu’au bout. Sa formation luxemburgiste lui inculque une certaine conception du parti, de la relation entre ses membres, valorisant la liberté de discussion : c’est un « antidote contre la dégénérescence stalinienne340 ». Une telle personnalité ne s’adapte que difficilement aux brusques changements politiques et idéologiques imposés par le stalinisme et, à

339 « « Que Faire ? » » ainsi écrit correspond au groupe oppositionnel et « Que faire ? » à la revue en tant que telle.
340 V. FAY dans un entretien avec Evelyne Malnic relatif à la rédaction de La Flamme et la Cendre, Fonds Victor Fay, « KA233, 46-48 », BDIC

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l’instar de Pierre Pascal, «les tensions entre l’interprétation personnelle de la Révolution et la discipline exigée du militant [éclatent] en conflit341 ».

1.1. Une double opposition

Victor Fay apparaît comme oppositionnel politique dès les premières années de sa vie. Son enfance en Pologne est marquée par un profond sentiment nationaliste lié à la domination de la Pologne par la Russie. Il participe dès son plus jeune âge aux activités clandestines dirigées par Pilsudski, empli d’une « soif d’indépendance » et d’un puissant sentiment national342. Cet épisode nationaliste est suivit de près, après la libération de la Pologne, par l’adhésion aux Jeunesses du Parti communiste polonais. Lorsque Pilsudski devient chef de l’état, le Parti plonge dans la clandestinité et Victor Fay lui aussi se retrouve de nouveau dans le camp des oppositionnels. Il conserve cette position après son arrivée en France en intégrant le Parti Communiste français, moins clandestin que le Parti polonais, mais toujours minoritaire au sein du paysage politique national. Etre communiste hors de l’URSS c’est, par définition, être minoritaire. Cette attitude oppositionnelle se maintient pendant la guerre, résistant face au régime de Vichy et à l’invasion allemande. Il reste jusqu’à la fin de sa vie socialiste « de gauche », ne pouvant être autre chose qu’un oppositionnel politique au sein de son pays – sauf, bien entendu, pendant la présidence de François Mitterrand.

1.1.1. De la difficulté d’être un oppositionnel politique

Avant d’être morale, la critique de Victor Fay est dans un premier temps organisationnelle. Elle est d’ailleurs représentative des contradictions du système communiste et des difficultés particulières de l’organisation communiste qui se révèlent par la suite, dans les années 1945 à 1955. Le communisme est un projet de société opposé au système capitaliste, ayant pour but sa destruction et l’instauration de la dictature du Prolétariat puis la réalisation du Socialisme. Les Partis communistes dénoncent le réformisme, incarné par la social-démocratie, qui n’est qu’une adaptation au système bourgeois capitaliste, et prônent la révolution, en passant par la

341 S. COEURÉ, Pierre Pascal. La Russie entre christianisme et communisme, Les Éditions noir sur blanc, 2014, Lausanne, p. 213
342 V. FAY, La flamme et la cendre, op.cit., p. 13-14

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guerre civile mondiale. Toutefois, ce projet utopique ne peut pas toujours répondre aux problèmes quotidiens rencontrés par les militants et aux besoins immédiats des masses343. Le parti a donc besoin de s’implanter et de s’organiser en attendant la révolution. C’est ce qu’essaye de faire le PCF dans les années 1920 – 1930. Cette « pause » révolutionnaire ne peut être considérée indépendamment de la politique intérieure de l’Union Soviétique dans les années 1930 : la « révolution par en haut » de Staline.

Les contradictions du communisme sont difficilement surmontables pour le permanent qui sans le Parti, n’est rien. Victor Fay exprime à plusieurs reprises dans ses mémoires son incompréhension vis-à-vis de la ligne directrice de Moscou, la trouvant tour à tour incohérente ou ne prenant pas en compte la situation nationale des partis. Il est ainsi en désaccord avec la politique de Front unique lancée par Lénine en 1921, prônant l’unité d’action avec les autres forces de gauche. Le Parti communiste polonais ayant alors des relations très conflictuelles avec le Parti socialiste, peut difficilement mettre en application une telle politique. Victor Fay la juge « utopique » et «irréalisable»344. Pour lui ainsi que pour ces camarades de l’époque, «les directives du Komintern ne correspond[ent] pas (…) à la situation polonaise »345. Ils ne songent cependant pas encore à la rupture. Des critiques de ce type à l’égard de la politique du Komintern se retrouve, bien que mesurées, tout au long de son parcours au sein du parti communiste et est un leitmotiv dans ses mémoires. A cet égard, son travail au sein des Editions constitue un exemple concret de cette critique interne.

1.1.2. Victor Fay, élément perturbateur au sein du Parti : les Editions sociales

Le Parti communiste français se distingue des autres partis politiques de par la prolifération de son travail intellectuel. L’exemple des écoles avait déjà montré l’importance que le parti accorde à l’instruction de ses membres. C’est également un parti d’une grande richesse culturelle. Il convient toutefois de noter que la culture promue et propagée est soumise à un choix rigoureux. Le rapport à la connaissance au sein du mouvement communiste est en effet très particulier. Le militant doit apprendre à intérioriser son rapport au savoir : il lui est interdit d’en user comme

343 M. DREYFUS, PCF, crises et dissidences, op.cit., p. 223 
344 V. FAY, La flamme et la cendre, op.cit., p. 32
345 Ibid., p. 33

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d’un capital personnel 346 . Tout savoir doit avoir une utilité pratique et aller uniquement dans le sens de la propagande officielle du parti : toute « déviation intellectuelle » est réprimée. Ainsi, cet apprentissage ne leur permet que de s’en remettre à l’institution communiste.

Le travail d’édition et de publication du parti va également dans ce sens : en dépit de son intérêt culturel, il reste un instrument de propagande. Ainsi la bibliothèque est perçue, au premier degré, comme « un des moyens de définir ce qui méritait d’être lu, ce qui était nécessaire et utile au peuple347 ».

Le Parti crée des maisons d’éditions dès sa naissance afin d’assurer la formation politique des militants et du peuple 348 : La librairie de L’Humanité est créée en 1920 et fonctionne jusqu’en 1925. Elle est suivit, dans la période concernée, par le Bureau d’Éditions, de Diffusion et de Publicité (1925-1944), les Éditions sociales internationales (1927-1939) et les Publications révolutionnaires (1930-1936)349. Ces maisons d’éditions jouent un rôle à part entière dans la diffusion de la culture politique communiste – culture ciblée et qui ne laisse rien au hasard.

Victor Fay devient responsable des Éditions Sociales internationales, remplaçant Alfred Kurella, rappelé à Moscou pour travailler à l’Agit-prop du Komintern. Il est à ce moment là poursuivi en déchéance de nationalité, soupçonné injustement d’avoir rédigé un tract antimilitariste signé Victor App, comme en témoigne dans son dossier de naturalisation une lettre du conseiller d’État : « Son activité se manifeste surtout par l’impulsion qu’il s’efforce de donner à la propagande antimilitariste par tracts et circulaires (…). Les faits sont à mon avis suffisamment graves et caractérisés pour que l’instance en déchéance puisse être dès maintenant engagée350 ». Le PCF a en effet mis en place, depuis 1926, un important dispositif antimilitariste avec un organisme clandestin, « l’appareil anti », chargé de mener le travail militaire au sein

346 B. PUDAL, Prendre parti, op.cit., p. 176
347 I. OLIVERO, L’Invention de la collection : de la diffusion de la littérature et des savoirs à la formation du citoyen du XIXe siècle cité par M-C. BOUJU, Lire en communiste : les maisons d'édition du Parti communiste français 1920-1968, Presses universitaires de Rennes, Rennes, 2010, p. 12
348 D. TARTAKOWSKY, Ecoles et éditions communistes... op.cit., p. 215
349 M-C. BOUJU, Lire en communiste : les maisons d'édition du Parti communiste français 1920-1968, Presses universitaires de Rennes, Rennes, 2010, p. 11
350 Notes relative à la procédure de dénaturalisation dont a fait l’objet Victor Fay, datant du 11 mai 1934, « Dossier de naturalisation par décret n° 10.600X30 de Ladislas Faygenbaum », BB/11/13032, Archives Nationales

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même de l’armée351. Ce tract était en réalité l’œuvre de Victor Michaut, secrétaire des JC et responsable du travail antimilitariste352. Cependant l’enquête est close sous l’impulsion d’Anatole de Monzie, l’ancien ministre de l’éducation nationale, proche de Jean Fréville, qui envoie une lettre au ministre de la Justice, Léon Bérard datant du 25 Mars 1936 demandant le règlement de l’affaire353. Il a alors besoin d’une couverture légaleet Eugène Fried lui propose les Éditions Sociales, alors officiellement dirigées par Léon Moussinac. Il va alors participer au lancement de la collection « Problèmes » et aux « Cahiers de contre-enseignement » s’adressant pour le premier au milieu universitaire et le deuxième au milieu enseignant, traditionnellement plus influencé par les socialistes. Il publie également les deux tomes de Sous la bannière du marxisme354, revue marxiste et matérialiste. Son arrivée correspond avec la progressive stalinisation de l’édition communiste355, comme son expérience en témoigne. Les formes de contrôle de l’édition et de la publication sont renforcées et systématisées ce qui conduit à un appauvrissement thématique et à la multiplication des ouvrages concernant Staline. Ainsi, « sur ce plan, les éditions reflètent de manière souvent caricaturale le tournant opéré dans le Komintern au début des années 1930356 ». Ces changements témoignent de la progressive évolution du mouvement communiste aussi bien français qu’international, vers l’autoritarisme. Victor Fay perçoit bien ce durcissement doctrinal : ses initiatives personnelles au sein des Editions sociales ne sont pas appréciées par le Komintern. Il explique avoir été mandaté pour publier un recueil d’études de Marx et Engels et avoir publié à la place un recueil de textes inédits réunis par ses soins s’intitulant Marx-Engels. Etudes philosophiques. Cela provoque un « drame » à Moscou. Mikhaïl Kreps, directeur du service des Éditions de l’International lui aurait alors dit « (…) tu as osé faire un choix personnel, contre les décisions du Komintern (…). Tu peux peut-être me

351 G. VIDAL, « L’Humanité et la défense nationale dans les années 1930 », in Cahiers d’Histoire. Revue d’histoire critique [en ligne], « L’Humanité », la guerre et la paix (1905-2004), n°92, 2003, p. 2 352 V. FAY, La flamme et la cendre. Histoire d’une vie militante, Presses Universitaires de Vincennes, Saint-Denis, 1989, p. 107

353 Lettre manuscrite d’Anatole de Monzie adressée au Ministre de la justice datée du 25/03/1936, « Dossier de naturalisation par décret n° 10.600X30 de Ladislas Faygenbaum », BB/11/13032, Archives Nationales
354 V. FAY, La flamme et la cendre, op.cit., p. 115
355 M.C. BOUJU, « Les maisons d’édition du PCF, 1920-1956 », Nouvelles fondationS, 2007/3 (n°7-8), pp. 260-265
356 S. WOLIKOW, L’Internationale communiste 1919-1943. Le Komintern ou le rêve déchu du parti mondial de la révolution, Les Editions de l’Atelier/Les Editions ouvrières, Paris, 2010, p. 158

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convaincre. Mais tu ne peux pas convaincre le Komintern357 ». Il fait ainsi, selon ses dires, plusieurs « gaffes » au sein des Éditions sociales, ce qui amène Moscou a soupçonner de plus en plus la présence d’un « sous-marin social-démocrate » au sein de celles-ci. Il est chargé en 1935 de publier le tome vingt des œuvres de Lénine et rajoute une note citant La révolution prolétarienne et le renégat Kautsky de Lénine et Les chemins du pouvoir de Kautsky, nuançant la critique officielle à l’égard de ce dernier. Elle est carrément rejetée et sanctionnée. C’est l’époque des purges : Victor Fay est renvoyé des Éditions. En 1936, Mikhaïl Kreps est lui-même congédié pour ne pas avoir mené à bien le travail de direction, avant de disparaître tout court, comme de nombreux cadres du Komintern à cette époque.

1.1.3. Les raisons d’une opposition
Le Parti communiste français depuis sa fondation lors du Congrès de Tours, se plie aux ordres de Moscou, du point de vue de l’idéologie et définitivement du point de vue de l’organisation. Selon les vingt-et-une conditions d’adhésion à l’IC, il est édifié sur le principe de la centralisation démocratique « et il ne pourra remplir son rôle que s’il est organisé de la façon la plus centralisée, si une discipline de fer confinant à la discipline militaire y est admise et si son organisme central est muni de larges pouvoirs, exerce une autorité incontestée, bénéficie de la confiance unanime des militants»358. A ces conditions, pour le moins contraignantes, s’ajoute une lutte idéologique acharnée contre la société capitaliste, l’impérialisme, la bourgeoisie qui pousse le PCF, et avant lui et de manière plus spectaculaire, le PCUS à organiser des purges au sein du parti – purges dont le PCF ne se prive pas même après la mort de Lénine et de Staline. Enfin le PCF se caractérise également par son monolithisme : l’unité du parti qui découle directement d’une maîtrise de la pensée politique générale concrétisée par une unité d’action, et ensuite par une sacralisation du pouvoir de la direction se manifestant à travers un dogmatisme certain d’une efficacité redoutable359. De ce fait les militants doivent approuver l’orientation politique du parti dans son ensemble afin de permettre cette unité. C’est également à cet effet que sont créées les écoles des cadres dont il a été fait mention auparavant. Ainsi la

357 V. FAY, La flamme et la cendre, op.cit., p. 112
358 12e condition d’adhésion à l’Internationale communiste.
359 F.VALENTIN MAC-LEAN, Dissidents du Parti communiste français : la révolte des intellectuels communistes dans les années 1970, Editions L’Harmattan, Paris, 2006, p. 19

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formation « récurrente à tous les niveaux de l’appareil communiste, d’une opposition (…) répond à un processus majeur (…) qui consiste à infatigablement éliminer tous les germes, tous les facteurs, tous éléments d’hétérogénéité par élimination du périphérique, de l’exogène, de l’inassimilable n’est jamais terminée360 ». Tous ces éléments caractérisent l’évolution du PCF – en lien avec l’évolution du PCUS – dans l’entre-deux-guerres c’est-à-dire durant la montée du stalinisme. Ils témoignent d’une inclinaison autoritaire du parti. Ainsi de plus en plus au sein du PCF « l’individu est broyé par un système de direction, [comparable à celui de l’Union soviétique] et qui priv[e] les militants de base du droit fondamental de penser par eux-mêmes »361. C’est sur ce point précis que se crée la rupture entre Victor Fay et le Parti communiste. Il est déjà, à la veille de son départ de la Pologne, hostile à une discipline de type militaire362 et il choisit, avec ses camarades, de partir pour la France car il voulait, dit- il, « avoir la liberté de pouvoir remettre en question [ses] certitudes »363. Ainsi d’une certaine façon sa rupture avec le PCF quelques dix années plus tard se place dans le prolongement de sa rupture avec la direction polonaise, et démontre une certaine continuité de sa pensée tout au long de son parcours.

o Les procès de Moscou
« En 1936 éclate la bombe des procès de Moscou », écrit Victor Fay dans ses mémoires. Le mot « bombe » illustre bien le choc éprouvé par la révélation de tels procédés. Les procès de Moscou ne sont pourtant pas sortis de nulle part. Il convient de les remettre dans leur contexte, celui de la montée du Stalinisme et de la « révolution par en haut ». A la fin des années 1920 la société soviétique doit faire face à une double crise : celle de la révolution mondiale et celle de la modernisation de la société soviétique. Suite à l’échec de la Révolution européenne, et surtout à l’échec de l’ « Octobre » allemand de 1923, l’Union soviétique se retrouve face à une situation nouvelle du point de vue de l’idéologie et du point de vue de la politique internationale. La perspective de la Révolution mondiale semble beaucoup plus incertaine et l’espoir de bolchéviques diminue. D’autre part, du point de vue de la

360 S. COURTOIS, A. KRIEGEL, Avant –propos de la revue Communisme. Revue d’études pluridisciplinaires, n°5 « Le mouvement Communiste et ses oppositions : 1920 – 1940 », op.cit., p. 4 
361 VALENTIN MAC-LEAN, Frédérique, Dissidents du Parti communiste français : la révolte des intellectuels communistes dans les années 1970, Editions L’Harmattan, Paris, 2006, p. 19
362 V. FAY, La flamme et la cendre, op.cit., p. 33 363 Ibid., p. 41

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situation intérieure, la Nouvelle politique économique (NEP) ne semble pas répondre aux besoins de la société soviétique. La production baisse et la Russie doit faire face à une crise économique en 1927. Alors s’opère un changement de perspectives : la nouvelle position de Staline est alors la construction du socialisme dans un seul pays, c’est à dire l’idée que, l’échec de la révolution dans les pays industrialisés d’Europe ne doit pas empêcher l’URSS de se développer indépendamment. Il propose alors une transformation totale du système de production russe. Cela donne lieu à la collectivisation forcée de la campagne, la création de kolkhozes et la saisie d’une grande partie de la production pour nourrir les villes. Parallèlement se met en place une industrialisation rapide, brutale du pays. L’objectif de cette nouvelle révolution est de construire un État basé sur une économie forte et une armée capable de faire face aux défis posés par la situation internationale 364 . Ces mesures drastiques s’accompagnent de répressions et de purges qui trouvent leurs motivations dans une véritable psychose de la guerre entretenue par Staline. Il faut transformer et moderniser rapidement la société soviétique afin qu’elle puisse faire face à la guerre, que Staline pense imminente. Il faut donc renforcer et défendre l’Union soviétique et construire la société socialiste, à n’importe quel prix : le modèle stalinien de la modernité. Ainsi, à partir de 1935, le processus d’arrestation et d’élimination de toute opposition s’accélère et culmine avec les trois grands procès de Moscou qui ont lieu entre 1936 et 1938. Il convient de souligner que la Terreur et les purges mises en place par Staline à partir des années 1930 ne sont pas des phénomènes nouveaux. Toutefois la pratique de la terreur par Lénine se différencie de celle de Staline : en effet la première visait exclusivement les opposants à la Révolution bolchévique et non pas ses partisans.

L’accent est mis ici sur le procès de 1936, puisque c’est celui qui a le plus choqué Victor Fay. Le climat change en URSS au moment de l’assassinat de Sergeï Kirov, chef de file du Parti communiste à Leningrad. Cela provoque une vague d’arrestations : les prémisses de la Terreur. Certain supposent que l’assassinat de Kirov aurait été commandité par Staline lui-même, d’une part parce qu’il l’aurait perçu comme un potentiel rival et d’autre part car cela lui donnait une justification pour organiser la Terreur et les purges qui ont suivi365. C’est dans ce contexte que

364 S. PONS, The Global Revolution. A History of International Communism, 1917-1991, op.cit., p. 66 365 A. BROWN, The Rise and Fall of Communism, op.cit., p. 71

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Staline fait arrêter, juger et exécuter deux « vieux bolchéviques » n’ayant pas toujours été en total accord avec lui : Lev Kamenev et Grigory Zinoviev. Parmi les accusés figurent également Grigory E. Evdokimov, commissaire des Armées, dirigeant des syndicats de Pétrograd, membre de la commission centrale du parti ainsi qu’Ivan Smirnov et Ivan Bakaeiv. Ils se sont pour certain opposés à Lénine à la veille de la Révolution d’Octobre et injustement qualifiés d’anti-léninisme. Ils auraient dirigés un mouvement d’opposition à Staline en 1925-1926 avant de s’allier à Trotski. Ils sont tous plusieurs fois exclus puis réintégrés ; Kamenev est au cours des années 1920- 1930 exclu du parti à trois reprises. Au moment du procès, en 1936, ils n’ont plus aucune force politique. Ces hommes sont alors accusés d’avoir constitué un « centre terroriste trotskiste-zinoviéviste » en vue de s’emparer du pouvoir, cela en organisant des actes terroristes contre les chefs les plus éminents du Parti et du gouvernement, dont Kirov, sur les instructions que leur transmettait Trotsky. Les accusations sont multiples. Victor Fay apprend dans L’Humanité qu’ils « avaient été les agents des services de renseignements japonais 366 ». Les aveux des accusés se font naturellement, sans accros, dans un dialogue presque courtois avec les procureurs, ce qui laisse penser à un procès truqué. Ainsi comme le note Archie Brown : « In the distinctive show-trials the victims were beaten into reciting a script that had been prepared by the political police, admitting to crimes they could not have imagined, still less committed 367». Ces affaires, ces procès n’ont pas de cause à proprement parler, mais ont un objet, un but : « Il n’y a pas de raison, c’est à dire pas de divergences réelles, concrètes en matière théorique, stratégique ou politique mais il y a un objet qui est d’accroitre et d’accroitre encore l’unité, autre modalité de ce qui est total, totalement pur parce que purifié 368».

Cette nouvelle bouleverse Victor Fay pour deux raisons : l’absurdité de tels procédés et surtout la peur d’être lui-même sujet de telles accusations, étant à l’époque un membre actif de Que faire ?. Il aurait alors dit à sa femme : « Si Grishka Zinoviev est bon pour être un espion polonais, moi, je suis beaucoup mieux placé

366 V. FAY, La flamme et la cendre, op.cit., p. 129
367 A. BROWN, The Rise and Fall of Communism, op.cit., p.67 « Au cours de ces procès-spectacles les victimes étaient poussées à réciter un script préalablement préparé par la police politique, admettant des crimes qu’ils n’auraient jamais pu imaginer et encore mois commettre ».
368 S. COURTOIS, A. KRIEGEL, Avant –propos de la revue Communisme. Revue d’études pluridisciplinaires, n°5 « Le mouvement Communiste et ses oppositions : 1920 – 1940 », op.cit., p. 4

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pour être un agent du 2e Bureau369 polonais… Et je ne veux pas mourir comme agent du 2e Bureau polonais ! 370». Il exprime ici non seulement sa peur d’être considéré comme un traitre mais aussi sa peur de l’élimination physique.

o La répression des dirigeants du P.C. polonais
L’indignation de Victor Fay est également liée à une autre attaque au sein du Mouvement communiste, contre des membres du Parti communiste polonais. En effet, « il est probable que les Polonais comptent parmi les peuples les plus éprouvés par les répressions menées par les autorités soviétiques 371». Au cours des années 1930, dans le cadre des purges organisées par Staline, de nombreux dirigeants communistes polonais, mais également yougoslaves et allemands sont emprisonnés et exécutés pour avoir montré une attitude critique à l’égard de Moscou. Entre le 15 aout et le 15 septembre 1933, une vingtaine de communistes polonais en majorité émigrés, sont arrêtés par les autorités. Ces arrestations en entrainent d’autres, leur point commun résidant dans la prétendue appartenance au POW (Polska Organizacja Wojskowa372), organisation secrète d’espionnage et de sabotage créée par Pilsudski en 1915, regroupant principalement des membres du Parti socialiste polonais. Cette organisation n’existe cependant plus à l’époque des arrestations, ce qui démontre encore une fois que ces accusations sont sans fondement. A cela fait suite une nouvelle vague d’arrestations en 1935, sur le même motif. Le Comité central du Parti communiste polonais affirme alors que le NKVD a découvert et liquidé « le plus grand réseaux d’espionnage polonais », en lien avec le POW373. Victor Fay note en effet que « la raison officielle était que le Parti communiste polonais était infiltré par les services de renseignement polonais374 ». Au moment des grandes purges, de 1936 à 1937, de nombreux officiers communistes polonais sont arrêtés.

Parmi ceux-ci, le cas le plus flagrant est peut-être celui de Maria Koszutska, plus connue sous le nom de Wera Kostrzewa, leader du Parti socialiste de Pologne (Polska

369 L’expression 2e Bureau renvoie aux services de renseignements polonais.
370 V. FAY, « Sur le groupe « Que faire ? » », in Contribution à l’histoire du mouvement social français, Editions L’Harmattan, 1997, p. 32
371 C. COURTOIS (dir.), Le livre noir du communisme. Crimes, terreur, répression, Editions Robert Laffont, Paris 1997, p. 423
372 POW : « Organisation militaire polonaise »
373 C. COURTOIS (dir.), Le livre noir du communisme, op.cit., p. 424
374 V. FAY, La flamme et la cendre, op.cit., p. 122

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Partia Socialistyczna, PPS — Lewica) puis du Parti communiste de Pologne (KPP), membre du Comité central et du Politburo de 1918 à 1929. Elle s’oppose à la stalinisation du KPP et du mouvement communiste international. Victor Fay relate à ce propos les évènements suivants375 : Staline veut faire condamner un document de Trotski, mais Wera Kostrzeva refuse de le signer sans l’avoir lu, malgré les risques que cela provoque. Plus tard lors d’une réunion du Comité exécutif, elle répond à Osip Piatnitski (1882 – 1938), membre éminent du département international du Komintern et du Comité central. Ce dernier déclare qu’il faut renforcer le tir, à propos de l’imminence de la révolution prolétarienne. Wera lui aurait répondu « Ne croyez- vous pas qu’avant de renforcer le tir, il faudrait d’abord le corriger ? ». Elle se place alors nettement dans l’opposition, déclarant que la politique stalinienne doit être « corrigée ». Alors, comme le note Victor Fay, « Staline ne lui pardonn[e] pas376 ». Ces propos de Wera Kostrzeva proviennent du récit de Victor Fay qui ne peut constituer une preuve historique, mais cela s’accorde avec les faits: elle est arrêtée par le KGB en 1937 (Victor Fay note 1934). En 1939 lors de la sixième session plénière du Comité central du KPP, elle est avec un groupe d’activistes, accusée de déviation. Elle meurt en prison au cours de la même année. L’arrestation de Wera Kostrzeva, que Victor Fay considère comme la femme ayant « la plus grande envergure intellectuelle, la plus vaste culture politique théorique » du mouvement communiste après Rosa Luxemburg, est pour lui un véritable choc.

Elle n’est pas seule à subir cette répression. Victor Fay parle d’un « massacre », la plupart des dirigeants du PC polonais « accusés d’être des agents secrets, ayant été en effet exécutés sans jugement377. Stéphane Courtois note que « selon les données du NKVD sur la période du 15 aout 37 au 15 novembre 1938, dans le cadre de l’opération polonaise, 139 835 personnes ont été condamnées dont 111 091 à mort 378 », ce qui représente dix pour cent du bilan général de la grande purge stalinienne… Du fait de leur histoire nationale les communistes polonais ont, comme le souligne non seulement Victor Fay mais également André Ferrat « un esprit

375 V. FAY, La flamme et la cendre, op.cit., p. 121
376 Ibid., p. 121
377 Ibid., p. 122
378 C. COURTOIS (dir.), Le livre noir du communisme, op.cit., p. 425

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critique très développé » : « ils furent, pour cette raison, la plupart exécutés »379, la critique n’étant pas ou plus acceptée au sein de l’Internationale.

Le suicide de Leon Purman à la fin de l’année 1934, mentionnée à plusieurs reprises dans ses mémoires, semble également avoir joué un rôle dans sa décision ainsi qu’il l’explique « Le suicide de Purman prépara émotionnellement ma rupture avec le Komintern380 ». Il pense alors que le Komintern a demandé à Purman, dans le cadre des purges, de déposer contre les dirigeants du Parti polonais ce qui l’a mis dans une situation sans issue : « Puisqu’en dehors du parti il n’y a rien et puisque, dans le parti il ne pouvait faire ce qu’on lui demandait, il n’avait plus qu’à partir 381». Il est également intéressant de noter que Victor Fay dit ici rompre avec le Komintern, non pas avec le PCF, et encore moins avec le communisme. Il rompt avec la nouvelle orientation du mouvement, avec la déviation stalinienne, restant fidèle à ses principes d’origine. C’est la conception stalinienne du parti révolutionnaire qui est remise en cause par Victor Fay.

Le choix de Victor Fay n’est pas anodin. Il est l’illustration des contradictions du communisme, de la rupture entre le rêve et la réalité. Certain ont continué d’y croire : l’image de la guerre civile internationale, de l’avènement du socialisme, semble plus forte que toutes les tragédies et comme le note Silvio Pons : « This pivotal fact was all that remained after two decades of mass campaigns and terror dellusion and crimes, defeat and self-destruction 382»

379 André Ferrat cité par G. BOURGEOIS in « Le groupe Que faire ?, aspects d’une opposition », Communisme. Revue d’études pluridisciplinaires, n°5 «Le mouvement Communiste et ses oppositions : 1920 – 1940 », Presses Universitaires de France, Septembre 1984, p. 109
380 V. FAY, La flamme et la cendre, op.cit., p. 121
381 V. FAY, « Sur le groupe « Que faire ? » », in Contribution à l’histoire du mouvement social français, Editions L’Harmattan, 1997, p. 31
382 PONS, The Global Revolution, op.cit., p.101 : « cet élément essentiel était tout ce qu’il restait après deux décennies de campagnes et de terreurs de masse, de désillusion et de crimes, de défaite et d’autodestruction ».

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1.2. Une critique interne : Victor Fay et QUE FAIRE ?

« En appelant à faire cette « relève » et résumant tout ce qui a été exposé plus haut, nous pouvons, à la question : que faire ? Donner cette brève réponse : Liquider la troisième période. »
V.I. Lénine, Que Faire ? , 1902

1.2.1. Le groupe Que faire ?
Parallèlement aux changements d’orientation du mouvement communiste, le PCF se trouve face à des problèmes internes qui semblent, pour Victor Fay, insurmontables. La conception stalinienne du parti n’est pas uniquement pour lui un problème d’un point de vue idéologique mais également d’un point de vue organisationnel. Dans le contexte de la troisième période du « social fascisme », le parti communiste français se trouve de plus en plus isolé. L’attitude sectaire du parti empêche celui-ci de pénétrer pleinement la classe ouvrière et l’affaiblit. La « fièvre gauchiste » qui semble s’emparer du mouvement communiste n’atteint pas Victor Fay : « J’ai vécu cette fièvre gauchiste avant qu’elle ne s’empare du Komintern et j’en ai été en quelque sorte immunisé. Il m’a fallu appliquer cette mauvaise stratégie qui malheureusement nous isolait 383 ». Il est également alarmé par la situation du Parti communiste allemand, obligé par le Komintern de suivre la ligne politique de front contre les socialistes ce qui a pour conséquence de renforcer le parti nazi. C’est pour Victor Fay une stratégie suicidaire, aussi bien pour le KPD que pour « le mouvement ouvrier et les institutions démocratiques 384». L’arrivée d’Adolf Hitler au pouvoir en 1933 et surtout la réaction du PCF face à cela, considérant Hitler comme « un aventurier de bas étage (…) incapable de dominer la crise385 », pousse Victor Fay et ses camarades à agir. « Comment pouvait-on vivre à ce point en dehors du réel ? 386» écrit-il. Alors les critiques organisationnelles laissent place à la peur : « pour nous, ce n’était pas idéologique, c’était une véritable catastrophe (…) une épreuve tragique, provoquant une véritable crispation 387».

383 V. FAY dans un entretien avec Evelyne Malnic relatif à la rédaction de La Flamme et la Cendre,op.cit.
384 V. FAY, La flamme et la cendre, op.cit., p. 118
385 Ibid., p. 119
386 Ibid., p. 119
387 V. FAY, « Sur le groupe « Que faire ? » », in Contribution à l’histoire du mouvement social français, Editions L’Harmattan, 1997, p. 30

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Le début des années 1930 est donc pour Victor Fay « une période d’incubation 388», un moment d’intenses réflexions et de remises en cause qui le mènent petit à petit vers la rupture avec le PCF.

Le groupe « Que Faire » rassemble de nombreux sympathisants communistes ainsi que de très hauts responsables du PCF : « Il y avait autour de nous des amis, des proches collaborateurs, mais peu de gens, une dizaine tout au plus389 ». Parmi ceux-ci André Ferrat, Georges Kagan, René Garmy et Pierre Rimbert. René Garmy est un instituteur du Puy-de-Dôme ayant milité en faveur de l’adhésion à la troisième internationale lors du Congrès de Tour. Il rencontre Victor Fay au cours de l’année 1925 à Marc, un petit village de haute montagne à la frontière espagnole, où il est son invité : « J’y ai passé quelques jours où s’est nouée avec René Garmy une amitié fidèle et durable 390» explique-t-il. Il est critique littéraire à L’Humanité de 1930 à 1934391. Suite à sa participation à la revue Que faire ?, il est exclu du PCF en juin 1937 accusé d’être « l’agent du trotskyste Ferrat au sein du Parti 392». Le groupe rassemble également des sympathisants non communistes et même des « socialistes de gauche » qui sont sur « la même longueur d’onde 393». Jean Fréville, ami de Victor Fay depuis 1929 est dans les années 1932-1934, selon ce dernier, un des sympathisants du groupe « Que Faire ? » et autorise le groupe à se réunir chez lui394. Néanmoins, Jean Fréville est un proche de Maurice Thorez et sa participation au groupe dissident semble se limiter à la souscription au premier numéro de la revue et aux autorisations d’organisation de réunions chez lui395. Selon Victor Fay il y avait trois principaux animateurs : lui-même, André Ferrat et Georges Kagan. Mon propos concerne donc principalement ces deux derniers.

388 V. FAY dans un entretien avec Evelyne Malnic, op.cit.
389 Ibid.
390 V. FAY, La flamme et la cendre, op.cit., p. 47
391 Fiche « FAY, Victor » in MAITRON, Jean, PENNETIER, Claude, Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français, Tome XXVII, Quatrième partie : 1914-1939, « E-Fez », Les éditions ouvrières, Paris, 1986, p. 272
392 M. DREYFUS, Michel, P.C.F., crises et dissidences, de 1920 à nos jours, op.cit., p. 66
393 V. FAY dans un entretien avec Evelyne Malnic, op.cit.
394 Nicole Racine, « Jean Fréville », Dictionnaire Maitron, tome 28, Editions ouvrières, 1986, p. 276, citée par UZTOPAL, Denis, Jean Fréville : L’engagement politique pour la cause de Maurice Thorez 1930-1964, Mémoire de Maitrise d’histoire 2004 – 2005, Paris 1-Panthéon Sorbonne, p. 123
395 UZTOPAL, Denis, Jean Fréville : L’engagement politique pour la cause de Maurice Thorez 1930- 1964, Mémoire de Maitrise d’histoire 2004 – 2005, Paris 1-Panthéon Sorbonne, p. 124

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o André Ferrat
Il convient de s’arrêter un instant sur la personne d’André Louis Morel dit André Ferrat, né le 26 juillet 1902 et mort en 1988396. Il est à partir de mai 1924 responsable du département d’Agitation et de propagande – où il fait rentrer Victor Fay en juin 1929 397 – puis en 1925, membre de la direction nationale des JC aux côtés de François Chasseigne (1902 – 1977) et d’Henri Barbé (1902 – 1966). Il est en novembre de la même année appelé à faire son service militaire en Algérie où il mène une propagande clandestine contre la guerre du Rif398. Ses activités au sein du Parti communiste lui valent une condamnation à cinq années de prison. Il plonge alors dans la clandestinité de 1928 à 1932. Il bénéficie du renouvellement des cadres et devient, avec d’autres anciens dirigeants des JC, membre du bureau politique en 1928 (et cela jusqu’en 1936) puis à partir de 1929 représentant permanent du PCF au Comité exécutif de l’Internationale communiste. Il exerce également une intense activité journalistique, étant d’abord responsable des Cahiers de Bolchévisme puis rédacteur en chef à L’Humanité de 1932 à 1934, ainsi qu’en témoigne Victor Fay : « avec Gilbert et Ferrat nous montions des pages commémoration d’anniversaire (…). On nous réservait toute une page de L’Humanité (…) »399. Il commence à critiquer la direction du PCF, jugée trop sectaire, à la fin de l’année 1929. Il est chargé à partir de 1931, avec Eugène Fried et Maurice Thorez, de travailler au redressement du parti et devient responsable de la section coloniale. Il émet alors de vives critiques concernant la politique coloniale française : « l’oligarchie financière française profite de la crise pour augmenter son monopôle impérialiste sur les colonies 400» écrit-il dans Les Cahiers du Bolchévisme. D’autre part, son voyage en Crimée en septembre 1930 « lui révèle les aspects cachés de la situation économique et sociale de l’URSS 401 (…) » et « le contraste violent entre la situation de la bureaucratie à laquelle [il] appartenait et

396 Fiche « FERRAT, André » in MAITRON, Jean, PENNETIER, Claude, Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français, Tome XXVII, Quatrième partie : 1914-1939, « E-Fez », Les éditions ouvrières, Paris, 1986, p. 324
397 V. FAY, La flamme et la cendre, op.cit., p. 67
398 Fiche « FERRAT, André », op.cit., p. 325
399 V. FAY, La flamme et la cendre, op.cit., p. 95
400 A. FERRAT, « Sur la politique coloniale de l’impérialisme français », Les Cahiers du Bolchévisme, 15 mars 1932, p. 416
401 Fiche « FERRAT, André », op.cit., p. 326

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le niveau de vie de la population (…) une vie misérable, inimaginable402 ». Il donne également des cours à l’école Léniniste de Moscou et fait à cette occasion la connaissance de Georges Kagan, en mai 1930403. Cette rencontre semble décisive : « cependant, je n’aurais peut-être pas tiré progressivement les conclusions politiques de tout ceci – [la misère en URSS] – si je n’avais pas connu Georges Kagan404 ». Ainsi, son désaccord avec l’Internationale communiste semble dater de ce voyage : « Mon opposition prend corps lors de mon séjour d’un an et demi à Moscou, de décembre 1929 à Aout 1931405 ». « Le choc décisif » est pour lui, tout comme pour Victor Fay, l’arrivée d’Hitler au pouvoir et alarmé par l’optimisme exprimé par l’Internationale communiste vis à vis de celle-ci. Ainsi il écrit : « Dès lors il n’y avait pour moi plus d’espoir de voir les partis communistes évoluer dans le bon sens406 ». Il est également très critique vis à vis de la politique sectaire de l’Internationale communiste et du PCF où la démocratie n’existe plus et où la liberté de réunion et d’expression sont interdites. C’est alors qu’il décide de créer avec Georges Kagan et Victor Fay un groupe clandestin et une revue, Que faire ?. Dans le cadre de son travail pour la section coloniale, il part en Afrique du Nord en 1934 et participe à l’implantation du communisme en Algérie puis en Tunisie. En 1935, Georges Kagan est découvert comme membre de Que Faire? et André Ferrat est également soupçonné ; il explique alors avoir été convoqué par Jacques Doriot dans son bureau, et avoir trouvé sur la table un exemplaire de la revue: « C’était une provocation » explique t-il. Il commence à faire part de ses divergences vis à vis de la politique du Parti concernant les affaires coloniales – les revendications des peuples colonisés ne font en effet pas parti du programme du Front Populaire de 1936 – allant même, entre avril et mai 1936, jusqu’à critiquer « l’ensemble de la politique de la direction du PCF » et la participation au Front Populaire407. On lui interdit alors d’exprimer son avis lors des assemblées régulières et plus personne ne soutient ses propos « même les communistes qui ont des doutes comme lui 408». Il est alors de plus

402 André Ferrat cité par G. BOURGEOIS in « Le groupe Que faire ?, aspects d’une opposition », Communisme. Revue d’études pluridisciplinaires, n°5 «Le mouvement Communiste et ses oppositions : 1920 – 1940 », Presses Universitaires de France, Septembre 1984, p. 108
403 Fiche « FERRAT, André », op.cit.,.p. 326
404 André Ferrat cité par G. BOURGEOIS, op.cit., p. 108 
405 Ibid., p.108
406 Ibid., p.108
407 Fiche « FERRAT, André », op.cit., p. 328
408 V. FAY, La flamme et la cendre, op.cit., p. 117

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en plus isolé et « il ne lui reste plus qu’à se découvrir 409» explique Victor Fay. Après avoir critiqué, lors d’une séance du Comité central la ligne du « social-fascisme » et la suppression de toute démocratie à l’intérieur du Parti»410, il est exclu du C.C. Considéré comme un traitre développant des thèses « trotskystes », il est éliminé de toutes ses fonctions officielles et exclu de sa cellule le 23 juillet 1936411. Il se consacre ensuite officiellement à Que Faire ?, tentant d’organiser le mouvement et de travailler à la reconstruction d’un véritable parti communiste « conformément aux principes de l’Internationale communiste élaborés par Lénine 412 », jusqu’à la déclaration de la Deuxième guerre mondiale et à sa mobilisation le 2 septembre 1939. Il est ensuite membre du Comité directeur du Parti socialiste SFIO de 1946 à 1956.

o Georges Kagan
Grigori ou Gricha ou Griza dit Georges Kagan est né à Lodz en Pologne le 19 janvier 1905 et meurt en décembre 1943 à New York. Tout comme Victor Fay il adhère très tôt au mouvement communiste et dirige les Jeunesses communistes de Lodz ce qui lui vaut de faire « de la prison très jeune » : il est en effet arrêté à l’âge de dix-sept ans et emprisonné pendant trois ans413. Il part ensuite en France étudier la littérature et se lie avec le groupe polonais du PCF. Expulsé de France il vit en Belgique où il obtient doctorat en science politiques. Membre actif du Parti communiste de Belgique, il est élu au Bureau politique en 1928 et dirige le journal polonais pour la Belgique et la France, Notre Journal. Il est alors connu sous le nom de Michel Westermann414. Accusé d’être un agent du Komintern et un espion soviétique, il est expulsé et part pour Moscou. Il devient permanent de l’Internationale communiste et enseignant d’économie politique à l’école léniniste internationale ainsi qu’en témoigne André Ferrat. Il travaille également à la section romane du Komintern aux côtés de Dmitri Manouilski (1883 – 1959) et Stepanov « un médecin bulgare »415. Il est envoyé à Paris comme instructeur du Komintern à l’initiative de Manouilski. Il se fait appeler Gilbert. Il adopte, dès le début des années 1930, une attitude critique à

409 V. FAY, La flamme et la cendre, op.cit., p. 117 
410 Fiche « FERRAT, André », op.cit., p. 328
411 V. FAY, La flamme et la cendre, op.cit., p. 117 
412 Fiche « FERRAT, André », op.cit., p. 328
413 http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article75585, notice KAGAN Georges [KAGAN Grigory, Gricha ou Gryza dit Georges], version mise en ligne le 30 décembre 2009
414 Ibid.
415 V. FAY, La flamme et la cendre, op.cit., p. 84

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l’égard de la politique du Komintern et commence à travailler avec André Ferrat et Victor Fay à la revue Que Faire ?. Il est le premier à être soupçonné. Lors d’un voyage à Moscou, les insinuations de Stepanov lui indiquent qu’il est repéré. Il réussit cependant à rentrer à Paris. Selon Victor Fay, Stepanov lui aurait alors dit : « Si on ne se revoit pas, bonne chance 416 ». Il est rappelé à Moscou en février 1935 et refuse de s’y rendre prétendant, dans une lettre à Jacques Duclos, être malade de la typhoïde417. Il rompt alors officiellement avec le Parti communiste et l’Internationale. Il continue de collaborer à Que Faire? jusqu’à la guerre. Arrêté «à Toulouse comme « indésirable » et menacé d’internement », ainsi que le relate Victor Fay, il aurait obtenu de Paule Fay qui travaille alors à l’agence de voyages américaine de Marseille un « danger visa », accordé par les Etats-Unis aux gens menacés d’être livrés aux nazis418. Il s’enfuit alors aux Etats-Unis en novembre 1939. Il aurait ensuite donné des cours de sciences politiques à l’université de Columbia et travaillé dans « le circuit prosoviétique », un groupe d’immigrés socialistes polonais, dont Oskar Lange (1904- 1965), économiste brillant alors professeur à l’Université de Chicago. Il meurt très jeune, à l’âge de 39 ans, d’un « coup de froid » mal soigné419. Il est décrit par André Ferrat comme un homme cultivé « d’une rare intelligence 420 » et par Victor Fay comme « un militant de grande valeur »421.

o Victor Fay et « Que faire ? »
Il convient toutefois de noter ceci : il apparaît difficile de savoir avec exactitude l’implication de Victor Fay dans la rédaction de Que faire ?. En effet, il semble que les deux principaux animateurs de Que faire ? sont André Ferrat et Georges Kagan. La participation de Victor Fay ne peut être définie avec précision puisque son vrai nom n’apparaît jamais. Certain pseudonymes semblent avoir appartenu à Victor Fay, mais ce ne sont que des suppositions. De nombreux militants utilisent en effet les mêmes pseudonymes. Ainsi les articles dont on peut dire avec certitude qu’ils ont été

416 V. FAY, La flamme et la cendre, op.cit., p. 117
417 http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article75585, notice KAGAN Georges [KAGAN Grigory, Gricha ou Gryza dit Georges], version mise en ligne le 30 décembre 2009
418 V. FAY, La flamme et la cendre, op.cit., p. 177
419 Ibid., p. 178
420 André Ferrat cité par G. BOURGEOIS in « Le groupe Que faire ?, aspects d’une opposition », Communisme. Revue d’études pluridisciplinaires, n°5 «Le mouvement Communiste et ses oppositions : 1920 – 1940 », Presses Universitaires de France, Septembre 1984, p.109
421 V. FAY, La flamme et la cendre, op.cit., p. 178

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écrits par Victor Fay sont en nombre très réduit. Il reste lui-même très évasif quant à sa participation écrite à Que Faire ?. Lorsque Evelyne Malnic lui demande s’il a écrit dans le premier numéro et comment se passait la rédaction en général, sa réponse n’est pas très satisfaisante. Il dit ne pas avoir écrit de papier dans le premier numéro et qu’il y avait des plateformes collectives de rédaction, « les gens signaient, mais c’était collectif422 » et ne s’étend pas plus sur le sujet.

 

1.2.2. La revue

« Unité d’action, liberté de discussion et de critique, voilà notre définition. Cette discipline est la seule digne du parti démocratique de la classe avancée ».
LÉNINE, décembre 1906. Sous-titre de la revue Que faire ?423

Que Faire ? naît au cours de l’hiver 1934 suite aux multiples critiques formulées par un petit groupe de militants communistes. Elle est le résultat d’une double opposition – à l’intérieure du parti et à l’intérieur du système politique français – et est de ce fait, doublement clandestine. La première revendication, la plus significative, explique en grande partie la naissance du groupe fractionnaire. La critique au sein du parti ne peut exister. Ainsi que ses membres le déclarent dans la préface du premier numéro de Que Faire ?, l’expérience leur a montré « qu’il est impossible de lutter pour ses opinions dans les assemblées et les organismes réguliers du parti sous peine d’encourir des mesures disciplinaires424 ». C’est donc bien une absence de liberté de critique et donc de démocratie au sein du parti qui est mise en exergue ici. Victor Fay en fait l’expérience lors de son séjour au sein des Éditions sociales425. Ce droit légitime de critique et d’expression est pourtant essentiel au bon fonctionnement d’un parti politique car sans cela, « la démocratie intérieure au sein du parti est un vain mot 426». Cette critique n’est pas la seule à être formulée, mais c’est certainement la plus essentielle et celle qui transparait le plus dans la préface du

422 V. FAY dans un entretien avec Evelyne Malnic, op. cit.
423 Que faire ?, Revue communiste, n°1-2 Novembre – décembre 1934, p. 1 424 Ibid., p. 3
425 Voir plus haut : III, 3 .1.2.
426 Que faire?, Revue communiste, n°1-2 Novembre, op.cit., p. 3

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premier numéro de la revue. Ils revendiquent leur droit à la parole et, par là, leur liberté de penser : « Il nous fallait pouvoir respirer plus facilement qu’au sein de la camisole stalinienne427 ». La critique se porte également sur le fonctionnement même du parti et son évolution sectaire, définie avec brio par Bernard Pudal comme un « processus qui tend donc à transformer un parti politique en un groupement sectaire, dont l’efficacité dans le champs politique est de plus en plus réduite, au profit d’un purisme idéologique que sanctifie la répression 428». Le renversement de situation en Allemagne les pousse à bout, ils n’ont plus le droit de se taire, parler devient un nécessité. D’autres sujets, tels que le culte de Staline, le problème du front unique, sont exposés dans la revue entre 1934 et 1938. Tous témoignent d’une volonté de discussion au sein du mouvement, d’une réformation du parti. Leur objectif se définit donc dans un premier temps à long terme. L’idée de casser le parti ne leur vient pas, ce n’est d’ailleurs pas envisageable.

Il convient de noter que les membres de Que faire ? n’ont pas pour objectif premier une rupture franche avec le parti. Ce ne sont pas des anti-communistes, bien au contraire, ce sont des communistes convaincus. Ainsi il n’y pas dans leur perspective une rupture avec le parti, ce sont des opposants internes. Leur critique émane de ce que le PCF ne correspond plus à leur idée du communisme. Ils restent cependant fidèles à une conception de l’histoire fondée sur la croyance en la lutte des classes comme le moteur de celle-ci et convaincus que le monde social peut être régi par d’autres logiques que celle du capitalisme429.
Le prix d’abonnement à Que faire ? pour un an est de 10 francs. Tous les deux moins, un bulletin supplémentaire accompagne la revue : Nouvelles d’URSS dont l’objectif est de fournir une documentation objective aux militants sur la réalité soviétique face aux mensonges proférés par la presse officielle communiste430. La revue est dirigée par un certain Lucot, mais les articles ne sont pas signés. Victor Fay possède la pluparts des exemplaires, ce qui pourrait suggérer qu’il y a écrit. Deux exemplaires sont notamment consacrés aux procès de Moscou431.

427 V. FAY dans un entretien avec Evelyne Malnic, op.cit.
428 PUDAL, Bernard, Prendre parti, op.cit., p. 151
429 M.DREYFUS, (dir.), Le siècle des communismes, Editions du Seuil, Paris, 2004, p. 12
430 Nouvelles d’URSS, Bulletin russe de la Revue communiste « Que faire », n°1-6-8-9, Périodiques du mouvement communiste en France, F delta 1798/1/5-6, Fonds Victor Fay, BDIC
431 Nouvelles d’URSS, op.cit., n° 8-9. F delta 1798/1/5-6, Fonds Victor Fay, BDIC

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A partir de 1937 la revue fusionne avec le journal Drapeau rouge, dont le rédacteur en chef est André Ferrat.

Couverture de Que faire ? Revue communiste, 1er numéro, novembre – décembre 1934

o Le titre
Le titre a une double signification. C’est d’une part, tout simplement, une interrogation : que faire pour sortir de l’impasse ? D’autre part, c’est une référence à Lénine et à son Que faire ? de 1902432. Lénine a lui même emprunté le titre au roman433 du philosophe et écrivain russe Nikolaï Gavrilovitch Tchernychevski, devenu depuis les années 1870 la bible de l’intelligentsia progressiste et

432 V.I. LÉNINE, Que faire ?: Les questions brûlantes de notre mouvement , Édition en langues étrangères, Moscou, 1954, 232 pages
433 TCHERNYCHEVSKI, Nicolaï, Que faire ? Les hommes nouveaux, Éditions des Syrtes, Paris, 2000, 372 pages (écrit en 1862-1863)

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révolutionnaire russe434. Victor Fay explique ainsi la réflexion de Lénine435 : Sa question apparaît dans un autre contexte que le sien ; depuis 1898, de nombreux cercles à tendance socialiste prolifèrent en Russie, en opposition au tsarisme, dans les villes, les lycées, les usines … Mais ce courant est désorganisé, dispersé. Une collaboration est nécessaire entre ces groupes, un programme commun doit être mis en place, ainsi qu’une discipline. Lénine se rend compte que la création d’un centre – nécessaire au développement effectif du mouvement – ne peut se faire en Russie tsariste. Toutefois un centre éloigné ne saurait avoir d’impact et s’imposer aux différents groupements. Il faut donc créer un journal : ainsi le mouvement pourra devenir une force capable d’affronter le tsarisme. La logique est donc la même pour Victor Fay et les autres membres du groupe : la revue a pour but d’unir les militants communistes qui s’opposent à la politique actuelle du PCF et du mouvement communiste en général. C’est comme le souligne la rédaction le premier objectif de la revue : « établir un centre de liaison idéologique entre ces divers cercles et groupes de camarades constitués soit dans le parti, soit hors du parti 436 . L’organisation systématique des groupes en liaison avec la revue est donc « le premier pas » vers la rénovation du mouvement communiste. Ce lien se crée par le courrier des lecteurs d’une part et la prise de contact entre les membres de Que Faire ? et d’autres militants communistes, manifestant parfois leur accord. Toutefois, comme le note André Ferrat, le mouvement n’a jamais pris la dimension d’un « véritable réseau fractionnel », mais se définit plutôt comme un lien politique souple unissant les lecteurs et sympathisants de Que Faire ?437 ».

o La référence à Lénine
Du fait de cette référence, le groupe Que faire ? exprime donc une velléité de retour au léninisme, en opposition au stalinisme : « il y avait une sorte d’idéalisation de la pratique léniniste par rapport à la pratique stalinienne ; Idéalisation qui était pour

434 Alexis BERELOWITCH, « TCHERNYCHEVSKI NIKOLAÏ GAVRILOVITCH - (1828-1889) », Encyclopædia Universalis [en ligne]. URL : http://www.universalis.fr/encyclopedie/nikolai- gavrilovitch-tchernychevski/
435 V. FAY dans un entretien avec Evelyne Malnic, op.cit.
436 Que Faire ? Revue communiste, « Le premiers pas », N°3, Mars 1935, p.3
437 G. BOURGEOIS, « Le groupe Que faire ?, aspects d’une opposition » in la revue Communisme. Revue d’études pluridisciplinaires, n°5 « Le mouvement Communiste et ses oppositions : 1920 – 1940 », Presses Universitaires de France, Septembre 1984, p.109

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nous à l’époque une réalité vivante438 ». La référence à Lénine est un aspect fondamental de la pensée de Victor Fay, qui se retrouve, tout comme pour Rosa Luxemburg, tout au long de sa vie. La revue Que faire ? intègre des textes de Lénine, s’opposant ainsi à l’omniscience de la personnalité de Staline partout ailleurs, dans les journaux, les éditions, la propagande officielle.

Afin d’unir les différents courants, le groupe propose un dialogue entre ses lecteurs et lui même : « Et le premier pas, c’est d’écrire à « Que Faire ? ». Un problème politique vous trouble t-il ? Ecrivez nous, nous rechercherons ensemble les éléments de la solution439 ». Ainsi la revue veut promouvoir la discussion, la collaboration, en opposition au sectarisme et à l’autorité. Elle souhaite rétablir la démocratie dans les faits.

o La dénonciation du groupe
A la demande de l’Internationale communiste Michel Feintuch, militant communiste d’origine polonaise, soupçonné d’avoir été l’œil de Moscou dans les années 1930, infiltre sous le nom de Jean Jérôme le groupe « Que Faire ? ». Il est mandaté par René Rendens qui est d’ailleurs l’ancien responsable de la chasse aux trotskystes en Pologne en 1930-1932440. Son infiltration dure plusieurs mois pendant lesquels il transmet des informations à Piatnitski par le biais de René Redens. Cela lui vaut par la suite une promotion immédiate dans l’appareil du parti « tant il est que le mouchardage est promu par Staline en critère décisif de sélection441 ». Il dénonce alors les principaux membres du groupe, Georges Kagan en premier, puis Ferrat. Victor Fay n’est cependant pas mentionné. Cette dénonciation est donc à l’origine des exclusions de Georges Kagan et d’André Ferrat. Le premier, immédiatement repéré par Jean Jérôme, est rappelé à Moscou où il refuse de se rendre, prétendant dans une lettre être atteint de la fièvre typhoïde. Mais Fried, apparemment tenu au courant des faits et gestes de Georges Kagan et d’André Ferrat, transmet à Moscou cette lettre indiquant que « sa maladie ne l’a pas empêché, ne l’empêche pas de se promener partout (…) ». Ainsi que le note Annie Kriegel et Stéphane Courtois, il est en effet

438 V. FAY dans un entretien avec Evelyne Malnic, op.cit.
439 Que Faire ? Revue communiste, « Le premiers pas », N°3, Mars 1935, p. 2
440 S. BOULOUQUE et F. LIAIGRE, Les listes noires du PCF, Editions Calmann-Lévy, Paris, 2008, p. 89
441 A. KRIEGEL et S. COURTOIS, Eugen Fried, op.cit., p. 295

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fort probable que, malgré ses relations avec les membres du groupe, Eugène Fried ait beaucoup contribué au repérage et à la dénonciation du groupe : une chose est claire : Fried n’avait pas les états d’âme de Victor Fay. « Il avait choisi le clan stalinien et s’y tenait442 ».

1.2.3. Que faire ? : tentatives d’interprétation

o L’apothéose de la marginalité
L’appartenance à Que faire ? est pour Victor Fay le début d’une double vie. La revue ne se constitue en effet pas comme une opposition directe au PCF mais comme une critique interne, c’est une tentative de rénovation, d’amélioration et non pas de destruction. En effet les membres de Que faire ? ne souhaitent pas rompre, ils restent profondément attachés au Komintern tout en étant hostiles à sa politique actuelle. Les critiques ne peuvent pas être exprimées dans les instances officielles, ainsi Ferrat explique « nous avons dû pratiquer le double-jeu car il n’y avait pas d’autre moyen si nous ne voulions pas être exclus immédiatement443 ». Ils continuent donc tous trois leur travail au parti, Georges Kagan travaillant aux Cahiers du Bolchevisme, André Ferrat à la section coloniale du parti et Victor Fay dans les écoles, en le faisant avec plus de réticences, d’atténuations : « bref, on triche, on biaise, tout en respectant les consignes, évidement ; sinon, on saute 444». Il est intéressant de noter que Victor Fay propage ses idées au sein même des écoles. Il doit envoyer des rapports au Komintern concernant ses cours. Il explique qu’il se contente alors d’envoyer de simples plans de cours, sans en développer le contenu, afin de ne pas être découvert. Il prétexte travailler trop, être surmené et ne pas avoir le temps de faire des rapports plus détaillés : « C’est d’ailleurs ce qui les a exaspéré là-bas et c’est ce que Yablonski voulait me soutirer445 ». Du fait de son appartenance à Que faire ? il se retrouve alors dans une situation doublement clandestine.

Leurs revendications sont également en porte à faux perpétuel avec la ligne directrice du PCF. Ils dénoncent tout d’abord la politique sectaire de l’Internationale

442 A. KRIEGEL et S. COURTOIS, Eugen Fried, op.cit., p. 296
443 G. BOURGEOIS, « Le groupe Que faire ?, op.cit., p. 109
444 V. FAY, « Sur le groupe « Que faire ? », Interview », Contribution à l’histoire du mouvement sociale français, L’Harmattan, Paris, 1997, p. 30
445 V. FAY dans un entretien avec Evelyne Malnic, op.cit.

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communiste et du parti français, caractéristique de la troisième période « social- fascisme ». Cette « dérive gauchiste » ne fait qu’augmenter l’isolement du parti, nuisant à sa pénétration dans la classe ouvrière et de manière plus générale, à l’action politique quotidienne des militants446.

Cependant, au cours de l’année 1934, la direction du mouvement communiste semble prendre conscience de la menace que représente Hitler et le nazisme pour l’Union Soviétique. Au VIIe Congrès du Komintern qui se tient au cours de l’été 1935 Dimitrov fait un discours, « Front unique contre le fascisme et la guerre », qui annonce le changement de la ligne politique de l’ Union soviétique et donc, comme toujours, du Komintern447. L’ennemi numéro un devient alors le fascisme et non plus la social-démocratie et l’alliance avec les autres forces de gauche devient alors non seulement envisageable mais encouragée. C’est la fin de l’isolement : « Thus there appeared to be a genuine attempt to expunge the sectarianism that had been the distinguishing feature of communist parties not only after 1929 but throughout their history448 ». Le nouveau mot d’ordre se propage dans les partis communistes européens. Cette unité d’action ne peut que ravir les membre de Que faire ?. Toutefois le Front Populaire, qui se met en place en France entre 1934 et 1936, appelle peu à peu à l’alliance avec les radicaux, à un «compromis avec la bourgeoisie ». Cela, ils ne peuvent l’accepter car « ce n’est pas l’unité du prolétariat que représente cette fusion, c’est l’unité avec la bourgeoisie449 ». Le groupe « Que faire ? » se retrouve encore une fois en porte à faux avec la politique du Parti, et de ce fait, marginalisé comme le souligne Victor Fay : « Nous qui avions dénoncé le délire gauchiste du parti et du Komintern, nous retrouvons alors la gauche du parti 450». Cette perpétuelle opposition, marginalisation du groupe Que Faire ?, est tout à fait significative. Elle annonce l’inévitable rupture de ses membres avec le PCF.

446 V. FAY, « Sur le groupe « Que faire ? », op.cit., p. 29
447 A. BROWN, The Rise and Fall of Communism, HarperCollins Publishers, New York, 2009, p. 88 
448 PONS, Silvio, The Global Revolution, op.cit., p.78 : « Ainsi apparaît alors un tentative d’effacer le sectarisme qui avait été le trait distinctif des partis communistes non seulement après 1929, mais tout au long de leur histoire ».
449 « Le problème du parti unique », Que Faire ? Revue Communiste, n°1(3), Janvier 1935, p. 2
450 V. FAY, La flamme et la cendre, op.cit., p. 125

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o « Que faire ? » : Illustration des contradictions du mouvement communiste
Que faire ? est un mouvement d’opposition interne qui soulève de nombreuses questions historiques. Ce n’est pas seulement une critique du PCF mais une critique de l’évolution du mouvement communiste lui-même. La problématique qu’elle amène prend donc une dimension internationale et remet en question non seulement la nature du communisme français mais aussi celle de l’Union soviétique. Elle pose en effet la question des intellectuels communistes. Ces derniers sont toujours un problème pour le mouvement communiste du fait de la nature et de ce fait, la relation entre le PCF et les intellectuels est un mélange d’amour et de haine. Bon nombre d’intellectuels se sont ralliés au PCF au moment du Congrès de Tours. Ils se trouvent très vite en porte à faux avec l’Internationale. Le départ de J.-O. Frossard est à ce titre significatif. Ces revendications qui témoignent d’une volonté de démocratisation, du « droit du parti à disposer de lui-même451 » selon la formule ironique de Trotski, ne sont pas, ne peuvent pas être acceptées. Ainsi Frossard pense à l’époque, « comme ces intellectuels qu’on pouvait accepter les consignes du Komintern et les appliquer du bout des lèvres 452» : il a tort et cela dès 1923. L.-O. Frossard comme tant d’autres souhaite alors une plus grande liberté de discussion qu’il ne leur est pas accordé : « son espoir d’établir un modus vivendi avec l’IC était vain453 ». Il est suivi de près par Boris Souvarine. Ainsi commence la fuite des intellectuels. Elle est également liée à l’ouvriérisation du parti voulue et ordonné par l’Internationale communiste au moment de la bolchévisation du mouvement communiste. A partir des années 1930, les intellectuels et la culture en général sont revalorisés. Se constitue alors autour du PCF une nébuleuse d’intellectuels, pas forcément intégrés au parti, mais sympathisants. L’adhésion au parti signifie, pour les intellectuels tout comme pour les militants de base, un sacrifice. Il leur faut abandonner une partie de leur liberté de penser qui est pourtant la base de leur nature d’intellectuel, afin de servir le parti. Seuls ceux qui mettent leur travail et leur pensée au service de la cause communiste sont acceptables, selon Lénine. Cela implique une soumission de leur pensée à la culture prolétarienne. Certain y arrivent, comme le note Victor Fay, tels que Paul

451 Commission française, Ive Congrès de l’IC, 1er décembre 1922, RGASPI, 491/1/201/44, cité par R. DUCOULOMBIER, Camarades ! La naissance du parti communiste en France, Editions Perrin, Paris, 2010, p. 257
452 V. FAY, La flamme et la cendre, op.cit., p. 109
453 R. DUCOULOMBIER, Camarades !, op.cit., p. 296

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Nizan ou Pierre Unik (1905-1945), des intellectuels d’origine bourgeoise qui se mettent au service de la classe ouvrière. Paul Nizan a « la nostalgie de l’ouvriérisme, le culte de la classe ouvrière, classe vierge qui devait sauver le monde, classe innocente, qu’il idéalis[e] 454». Cela n’est pas le cas des membres de Que Faire ? pour qui le débat intérieur est un exutoire indispensable au bon fonctionnement du parti. De fait, la question des intellectuels montre « la difficulté à inculquer et à faire perdurer « l’esprit de parti » dans un groupe constitué historiquement par sa fonction critique ».455 La revue Que faire ? illustre précisément la contradiction fondamentale du mouvement communiste : un mouvement critique où la discussion est impossible formé par des militants se croyant libres tout en se soumettant totalement au parti. Victor Fay et ses camarades se rendent progressivement compte que ces contradictions sont irrémissibles. Leur mouvement démontre la difficulté, voir l’impossibilité « d’agir quand les énergies d’un appareil se liguent contre vous456 ». Toutefois, ainsi que le note la rédaction « il serait encore plus erroné de rester passif et isolé 457», l’inaction n’est pas la solution.

o La fin d’une époque
L’évolution de Que faire ?, aussi bien de sa rédaction que du destin personnel de chacun de ses membres, préfigure la fin de l’engagement au PCF. Ainsi la revue exprime bien le changement d’orientation du groupe. L’objectif de Que faire ? est tout d’abord le redressement du parti et implique donc l’espoir d’un changement de la politique du PCF et de l’Internationale, encore considérés comme la base de la révolution, la référence incontournable. Cependant cet espoir s’amenuise et cela dès 1936. Ainsi la rédaction expose ses nouveaux objectifs en juin 1936, un an et demi à peine après la sortie du premier numéro : « Les douze mois écoulés nous ont montré que le PCF et l’Internationale communiste ne sont plus des partis de la révolution prolétarienne, car ils ont abandonnés les principes du marxisme-léninisme, en dehors desquels il ne peut y avoir de parti révolutionnaire du prolétariat458 ». Le constat est

454 V. FAY, La Flamme et la Cendre, op.cit., p. 110
455 FOURCAULT, Annie, « Dreyfus (Michel), Le PCF, crises et dissidences. De 1920 à nos jours, Bruxelles, Complexe, coll. "Questions au XXème siècle", 1990 » in Politix, 1991, vol.4, n°13, pp. 94- 95
456 G. BOURGEOIS in « Le groupe Que faire ?, op.cit., p. 105
457 Que Faire ? Revue communiste, « Le premiers pas », N°3, Mars 1935, p. 5
458 Que Faire ? Revue communiste, N°13 Janvier 1936, p. 1

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qu’un tel parti n’existe plus en France – il s’agit donc d’en créer un autre. Les principaux initiateurs de Que Faire ? sont d’ailleurs sur la voie de la rupture avec le parti ou n’en sont déjà plus membres. Dès lors les critiques vis à vis du parti se font plus acerbes et la revue n’est plus alors une protestation interne mais la représentation d’une lutte externe contre la politique du PCF et de l’Internationale. La critique émane à ce moment de la politique de Front unique avec les socialistes observée par le PCF qui devient alors « un parti nationaliste et réformiste » et ne se réfère plus aux « principes fondamentaux du marxisme459 ». Le tournant se fait aussi, à l’exemple de ses membres, au moment des procès de Moscou et la revue exprime ainsi son soutien aux accusés en saluant « la mémoire de Zinoviev, Kamenev, Mratchkovsky, Smirnov (…) assassinés le 25 août sur l’ordre de Staline (…) », ainsi que « la dépouille de Michel Tomsky premier secrétaire général de la CGT soviétique, un des dirigeants de la Révolution d’Octobre », poussé au suicide par des accusations dont il n’avait aucune possibilité de s’expliquer devant la classe ouvrière internationale 460». La revue n’émet plus alors plus une simple critique mais une véritable condamnation : « Que Faire ? rejette toute solidarité avec le gouvernement de Staline, liquidateur de la démocratie ouvrière en URSS, destructeur des conquêtes socialistes de la Grande Révolution Russe461 ». Il convient de noter que la dureté du vocabulaire employé à l’égard de Staline et de sa politique contraste avec la période précédente. La revue revendique une fois de plus son attachement aux principes fondamentaux du communisme, au marxisme révolutionnaire. Ainsi Victor Fay, dans un article sur Paul Lafargue, condamne le Parti communiste qui « a sombré dans le réformisme le plus plat et le chauvinisme le plus forcené » et affirme sa fidélité aux principes défendus par Lafargue et sa foi en la victoire du socialisme462. L’année 1936 entérine la rupture avec le Parti communiste et Moscou. Que Faire ?, en la personne d’André Ferrat, va jusqu’à inciter les membres du parti à la rupture : « Ayez le courage d’affronter le flot houleux des haines et des calomnies que votre geste de protestation suscitera inévitablement (…). N’essayez point de chercher des apaisements en vous laissant

459 A. FERRAT, « A mes camarades du Parti communiste ! », Que Faire ? Revue communiste, N°21 Septembre 1936, p. 18
460 Que Faire ? Revue communiste, n°21 Septembre 1936, p. 1
461 Ibid., p. 1
462 V. FAY (présumé de), sous le pseudonyme de Paul Pascal, « Paul Lafargue », Que Faire ? Revue communiste, n°23 Novembre 1936, p. 20

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glisser vers une croyance mystique en une direction internationale infaillible463 ». Toutefois, il nuance ses propos et explique que les « communistes conscients » doivent rester au parti, en travaillant à l’intérieur et à l’extérieur du parti, en accord avec ceux déjà exclus et avec Que Faire?, en tant que «communistes révolutionnaires » et sans craindre une éventuelle expulsion464. Ainsi la rupture se confirme, à la fin de l’année 1936, aussi bien pour Que Faire ? que pour André Ferrat, Georges Kagan et Victor Fay.

« Que Faire ? » n’est pas seulement une question, mais une réponse, pour la rénovation du parti. C’est un projet politique alternatif promouvant la rénovation du mouvement communiste, le retour aux valeurs premières du marxisme et du léninisme. Elle est considérée comme « la première véritable tentative communiste critique 465». La réponse ne semble cependant pas évidente, et leur attitude critique les mène petit à petit, à la rupture.

L’appartenance à Que Faire ? fait de Victor Fay un double oppositionnel. Il est oppositionnel car il appartient au PC qui est lui-même un exemple parfait d’opposition : opposition à la société capitaliste, au système économique, à la société française et son fonctionnement. Il devient ensuite oppositionnel au sein de ce mouvement, rejetant à la fois la société existante et cette contre-société grandissante, revendiquant une identité communiste différente de celle du mouvement incarné par le Komintern. La poursuite de son parcours peut alors être perçue comme une quête de légitimité politique, la recherche d’une autre voie vers le socialisme, d’une autre réponse, d’une autre vérité. Cette nouvelle situation le place désormais, non seulement en marge de la société mais également en marge du mouvement communiste.

463 A. FERRAT, « A mes camarades du Parti communiste ! », Que Faire ? Revue communiste, N°21 Septembre 1936, p. 18-19
464 Ibid ., p. 20
465 G. BOURGEOIS, « Le groupe Que faire ?, op.cit., p. 105

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1.3. La rupture avec le Parti Communiste

« Quand on s’est éloigné du rang, on peut encore y rentrer. Le rang est une formation ouverte. Mais le cercle se referme et on le quitte sans retour. Ce n’est pas par hasard si les planètes se meuvent en cercle, et si la pierre qui s’en détache s’en éloigne inexorablement, emporté par la force centrifuge. Pareil à la météorite arrachée à une planète, je suis sortie du cercle et, aujourd’hui encore, je n’en finis pas de tomber.

Il y a des gens auxquels il est donné de mourir dans le tourmente et il y en d’autres qui s’écrasent au terme de la chute. Et ces autres (dont je suis) gardent toujours en eux comme une secrète nostalgie de la ronde perdue, parce que nous sommes tous les habitants d’un univers où toute chose tourne en cercle. »
Milan Kundera, Le livre du rire et de l’oubli.

« Victor, tu as peut-être raison sur beaucoup de choses, on a commis des erreurs qui ont couté et couteront cher. Mais sache qu’en dehors du parti, il n’y a rien466 ». Ces paroles de Leon Purman à l’attention de Victor Fay, rapportées par ce dernier, sont dites quelques jours avant son suicide. L’acte de Leon Purman n’est pas anodin et loin d’avoir une signification purement personnelle, il est considéré par Victor Fay comme problème véritablement politique. C’est pour lui l’illustration de l’impossible conciliation entre ses valeurs premières et l’appartenance au PCF.

1.3.1. La rupture

o Un choix difficile
La décision de rompre pose donc un véritable problème pour des militants qui, comme Victor Fay, sont profondément attachés au Parti communiste. Cela pousse nombre d’entre eux à rester malgré leur opposition. Au début de l’année 1936 Victor Fay se trouve dans une impasse : « Sorti du cocon de l’appareil, nous sommes meurtris, explique-t-il, mais prisonniers de formes de pensées, de manières d’être, de réfléchir et d’agir. Séquelles, survivances et adhérences font que nous rompons avec beaucoup d’efforts, de difficultés et parfois d’hésitations467 ». Cependant, la rupture

466 V. FAY, La flamme et la cendre, op.cit., p. 120 467 Ibid., p. 122

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semble inévitable. L’étude proposée par Jean-Pierre Gaudard sur les phénomènes de rupture au sein du PCF, à la fois historique, sociologique et psychologique, est à ce propos tout à fait intéressante. Ainsi la rupture, bien qu’impensable se produit et pour cela a besoin d’une raison immédiate. Celle-ci est pour Victor Fay, les procès de Moscou, et la peur de l’élimination. « Ces travers de la vie intérieure du parti, prises de positions contestables, évènements choquants, déceptions, épreuves, qui sont à l’origine de maints mouvements d’humeur et cause apparente de tant de portes claquées, agissent en quelque sorte comme catalyseurs sur des esprits travaillés par le démon de la remise en cause 468». C’est ce « démon » qui travaille Victor Fay à la veille de la rupture, tiraillé entre son attachement à la cause communiste, au parti en tant que tel et ses convictions personnelle. La rupture devient inévitable cependant. Ainsi pour Vladimir Boukovski (lui-même ancien dissident soviétique) les dissidents « (…) ne sont que de simples hommes qui ont appris à penser par eux même et ne se réfèrent à aucun schéma préétabli. (…) Ce qui fait un dissident c’est l’harmonie entre ses paroles et sa vie d’une part et ses convictions de l’autre469». Ainsi Victor Fay quitte le parti car ses aspirations militantes personnelles rentrent en contradiction avec les habitus du PCF à cette époque. Ce processus de désengagement, identifié par Catherine Leclercq comme le déracinement, est typique dans un contexte de « renouvellement institutionnel qui démonétise les pratiques, théoriques et éthiques antérieurs470 », c’est à dire, dans ce cas précis, dans le contexte de la stalinisation du PCF. Ainsi Victor Fay quitte le parti en aout 1936. Il explique avoir refusé de se rendre à une convocation à la commission de contrôle régional à l’automne et avoir tenté de transmettre à Eugène Fried la lettre suivante : « A la suite de la répression contre les dirigeants du parti communiste polonais et de l’exécution des anciens dirigeants du parti bolchevique, je quitte le parti et le Komintern et je reprends ma totale liberté d’action et d’opinion471 ». Il ne réussit pas à rencontrer Fried en personne : ce dernier étant au courant de ses activités fractionnaires, il ne souhaite pas être soupçonné d’être en relation avec quelqu’un comme Victor Fay, « c’était un type

468 J.-P. GAUDARD, Les orphelins du P.C., op.cit., p. 108
469 V. BOUKOVSKI, « Nous, dissidents », Recherche N° 34, octobre 1978, p. 10
470 C. LECLERCQ, Histoire d’ « ex ». Une approche socio-biographique du désengagement des militants du Parti communiste français, Programme doctoral de Sociologie politique et politiques publiques, Institut d’Études Politiques de Paris, 2008, Résumé de thèse doctorale dirigée par M. LAZAR, http://www.afsp.msh-paris.fr/activite/salontez8/salon2009/leclercq.pdf , p. 2
471 V. FAY, La flamme et la cendre, op.cit., p. 130

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très méfiant472 ». Fried craint également d’être compromis dans l’affaire du groupe « Que Faire ? » étant donné que ce dernier regroupe trois instructeurs auparavant sous ses ordres473. Il est difficile de comparer ses dires avec d’autres sources puisque sa rupture n’a jamais été officialisée. Cependant selon le dossier des Renseignements généraux, il cesse à partir de 1936 de fréquenter ses bureaux et de se livrer publiquement à la propagande communiste474. Selon lui, la non officialisation de sa rupture est due à sa popularité parmi les cadres et intellectuels du parti475. Il est par ailleurs lié depuis plusieurs années avec Jean Fréville et a côtoyé Maurice Thorez et sa femme et s’engage à ne pas divulguer d’informations concernant le parti. En effet, ayant eu des responsabilités importantes au sein de celui-ci, il possède une bonne connaissance de son mécanisme de fonctionnement et de ses relations avec Moscou. Certaines de ces informations si elles sont transmises aux RG par exemple, peuvent nuire non seulement au PCF mais à l’Internationale communiste. Sa femme, cependant, apparaît en numéro un sur la liste noire du PCF de 1943476. Par ailleurs, sa rupture est considérée au parti comme une exclusion.

1.3.2. Vivre sans le parti
La décision est difficile, et plus ardue encore et la suite des évènements. Pour certains militants, comme Victor Fay la rupture est vécue comme une épreuve à la fois d’un point de vue personnel, « sentimental », mais également d’un point de vue sociétal et politique. La description de sa rupture avec le parti est, sociologiquement et historiquement, tout à fait intéressante. Elle permet de comprendre le processus de rupture avec le parti communiste, processus tout à fait particulier qui met en exergue la nature singulière de l’engagement communiste.

o Une « non personne »
Dans ses mémoires, Victor Fay insiste sur le fait que son exclusion – ni celle de sa femme, n’ont jamais été rendues publiques, jamais été officialisées. Son nom disparaît de tous les papiers officiels, son rôle au sein des écoles, des Éditions, de l’Agit-prop

472 V. FAY dans un entretien avec Evelyne Malnic, op.cit.
473 A. KRIEGEL et S. COURTOIS, Eugen Fried, op.cit., p. 296
474 «Rapport du 26 avril 1955 des Renseignements généraux», 4e section des Etrangers, Renseignements généraux, série 77W, Archives de la préfecture de police, p. 4
475 V. FAY, La flamme et la cendre, op.cit., p. 131
476 S. BOULOUQUE et F. LIAIGRE, Les listes noires du PCF, op.cit., p. 89

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n’est plus : il devient « une non personne 477». Le travail de Danielle Tartakowsky sur les écoles et les éditions communistes478 a permis de le réhabiliter en tant que tel, quarante ans plus tard. C’est une rupture traumatisante d’un point de vue sociétal du fait de la nature du parti communiste qui se présente, comme il a déjà été démontré, non comme un simple parti mais comme une contre-société alternative. Au sein de cette société, le militant lie des liens de camaraderie et souvent d’amitié. Cette amitié est cependant souvent liée à l’accord politique : rompre cet accord, c’est devenir un traitre, un ennemi. La forte discipline au sein du parti et le conformisme d’appareil induisent certaines règles, implicites ou explicites. Ainsi comme le souligne Jean- Pierre Gaudard, fréquenter un « ex » ne se fait pas, même si aucun texte ne l’interdit et ainsi, comme le note un ancien militant ouvrier, « très rares sont les communistes qui te demande ce que tu deviens lorsqu’ils te rencontrent » après la rupture479. De fait Victor Fay affirme qu’après sa rupture, ses anciens camarades font comme s’ils ne l’avaient jamais connu : « Ni mon ami Jean Baby (…) ni les autres qui refusaient de me saluer dans la rue480 ». Plus tard en 1945, on lui refuse la parole lors d’un Congrès de la CGTU. Il note cependant une exception, son ami Jean Fréville qui, tout en étant un proche collaborateur de Maurice Thorez, ne tourne pas le dos à Victor Fay et, tout en s’éloignant du groupe « Que Faire ? », continue de l’apprécier481 : « Notre amitié est restée intacte482 ».

Celui qui rompt est de facto considéré comme un traitre. Cela est lié à la nature même du mouvement communiste qui se fonde sur la représentation du monde politique que propose Lénine – celui qui n’est pas avec nous est contre nous – qui est par ailleurs caractéristique non seulement de la période de « classe contre classe », mais de toute l’histoire du communisme. La figure du traitre, de l’ennemi de classe joue un rôle à part entière qui justifie souvent les actions du Komintern (les procès notamment). Les exemples sont nombreux et Victor Fay explique, à propos de Karl Kautsky : « La doctrine officielle voulait que Kautsky fût le renégat de toujours ; dire que ses

477 V. FAY, La flamme et la cendre, op.cit., p. 131
478 TARTAKOWSKY, Danielle, (WILLARD, Claude dir.) Ecoles et éditions communistes, op.cit.
479 J.-P. GAUDARD, Les orphelins du P.C., op.cit., p. 145
480 V. FAY, La flamme et la cendre, op.cit., p. 131
481 UZTOPAL, Denis, Jean Fréville : L’engagement politique pour la cause de Maurice Thorez 1930- 1964, Mémoire de Maitrise d’histoire 2004 – 2005, Paris 1-Panthéon Sorbonne, p. 125
482 V. FAY, La flamme et la cendre, op.cit., p. 77

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ouvrages antérieurs restaient valables état une trahison483 ». Les ex communistes deviennent donc des cibles d’accusations mensongères, de diffamations dans la presse. Par exemple, quelques jours après la démission d’Aimée Césaire, L’Humanité publie:«Césaire se range délibérément, après tant d’autres, dans le camps de l’anticommunisme et de l’antisoviétisme le plus vulgaire »484. Victor Fay exprime d’ailleurs ses inquiétudes à ce sujet : il souhaite une rupture propre avec le parti, afin qu’on ne puisse pas lui reprocher d’avoir trahi ou d’avoir été un informateur, un ennemi485.

Par ailleurs, bien que Victor Fay revendique son désengagement comme un choix, il peut également être perçu comme un évincement progressif. En effet, son placement aux Editions sociales dans un premier temps, puis sa mise à l’écart de celles-ci, sont à bien des égards, caractéristiques du processus d’éviction du PCF. Le parcours d’André Ferrat en est la preuve.

o Rupture idéologique et politique
Le communisme n’est pas seulement un mouvement politique, c’est aussi une culture, une société avec un univers idéologique propre : « Les communistes étaient porteurs d’une culture politique qui complétait la culture française traditionnelle486 ». De ce fait quitter le parti est également vécu comme une rupture identitaire et idéologique. Le concept de « greffe idéologique » énoncé par Annie Kriegel illustre bien ce lien fort entre le militant et l’idéologie, cette relation passionnelle entretenue avec le parti communiste. C’est en effet tout un univers affectif que le militant abandonne au moment de la rupture. La rupture est très mal vécue par Victor Fay, il parle même de traumatisme ; l’ex éprouve souvent de la mélancolie, la nostalgie de son rêve perdu, il regrette à la fois l’univers fœtal et protecteur du parti, son ambiance chaleureuse et conviviale, l’enivrement des illusions natives. Sortir de ce cocon c’est se retrouver perdu dans le monde réel, dans la société telle qu’elle est en dehors du parti. Victor Fay revendique à plusieurs reprises son statut de révolutionnaire professionnel ; son travail est donc d’être un révolutionnaire, un permanent du parti : «Ma vie était intégrée dans une unité militante à l’intérieur du mouvement

483 V. FAY, La flamme et la cendre, op.cit., p. 116
484 L’Humanité, 1956 cités par J. - P. GAUDARD, Les orphelins du P.C., op.cit., p. 144 
485 V. FAY dans un entretien avec Evelyne Malnic, op. cit.
486 V. FAY, La flamme et la cendre, op.cit., p. 133

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communiste ; mes études, ma vie familiale étaient soumises aux impératifs de l’action révolutionnaire. Subitement, je me retrouvais dans le vide 487».

Le plus dur semble pourtant être la rupture idéologique qui, elle n’est pas immédiate. Victor Fay conçoit ce processus de la manière suivante : la rupture « vient d’un désaccord tactique, puis d’un désaccord stratégique et qui aboutit au bout d’un processus décrochage intellectuel à une rupture idéologique 488 ». Cette dernière cependant, ne doit pas être vécue et n’est pas vécue par Victor Fay comme totale. Ainsi le désengagement n’est pas seulement un processus politique et conjecturel, comme le souligne Catherine Leclercq, mais « s’enracine dans l’histoire sociale et personnelle des individus489 ». La rupture de Fay est liée non seulement à la nouvelle orientation du PCF mais aussi à son parcours militant personnel et à sa formation première en Pologne.

o La réadaptation
La rupture est mal vécue sur le plan politique mais également sur le plan personnel puisque l’engagement communiste se caractérise bien souvent par l’effacement de la vie privée au profit du travail au sein du parti, comme il a déjà été montré. Ainsi « il ne s’agit pas seulement d’une rupture politique mais d’une rupture existentielle 490» : en dehors du parti il n’est rien. L’idée de vide existentiel revient à plusieurs reprises dans son récit. Ne plus appartenir au parti crée un sentiment de vide, de manque en opposition avec la période d’intense activité qui a précédé.

Vient alors pour Victor Fay et ses camarades, le moment de la réadaptation, « un parcours plein d’obstacles intérieurs et extérieurs, qui [les] mènera du PC à la SFIO491 ». En effet le groupe « Que Faire ? » entre au Parti socialiste SFIO au cours de l’été 1937 tout en s’étant assuré de son droit à représenter une tendance autonome ; la revue prend alors le nom de « Revue marxiste » (au lieu de communiste)492. Les

487 V. FAY, La flamme et la cendre, op.cit., p. 137
488 V. FAY dans un entretien avec Evelyne Malnic, op.cit.
489 C. LECLERCQ, Histoire d’ « ex ». Une approche socio-biographique du désengagement des militants du Parti communiste français, Programme doctoral de Sociologie politique et politiques publiques, Institut d’Études Politiques de Paris, 2008, Résumé de thèse doctorale dirigée par M. LAZAR, http://www.afsp.msh-paris.fr/activite/salontez8/salon2009/leclercq.pdf , p. 2
490 V. FAY, La flamme et la cendre, op.cit., p. 137
491 Ibid., p. 137
492 Fiche « FERRAT, André » in MAITRON, Jean, PENNETIER, Claude, Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français, op.cit., p. 328

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membres du groupe adhèrent tous individuellement à la SFIO493 ; Ils se situent tout naturellement à la gauche du parti et rallient la tendance « Bataille socialiste » de la SFIO constituée en 1926 et dirigée par Jean Zyromski. Elle revendique un socialisme à la fois prolétarien, révolutionnaire, unitaire et internationaliste494. André Ferrat y est déjà intégré et en devient le principal animateur. L’adaptation n’est pas aussi simple pour Victor Fay qui malgré sa conviction qu’il faut intégrer un mouvement de masse afin de pouvoir exercer une certaine influence, reste très hostile à l’égard de ce parti qu’il considère comme électoraliste et réformiste495. Cette vision du Parti socialiste est fortement liée à la formation communiste de Victor Fay. Ce sentiment de malaise perdure explique sa perpétuelle critique de la politique du Parti socialiste par la suite et son engagement dans le PSU et fait de lui un éternel minoritaire au sein du mouvement socialiste français.

Les anciens communistes sont nombreux : ils forment « le plus grand parti de France496 ». Ils sont néanmoins tous différents, comme le souligne Maurice Agulhon qui les classe en quatre catégories. La première regroupe ceux qui sont « désabusés de la politique en générale » et se dépolitisent ; la deuxième est celle de ceux qui retournent complétement leur veste, passent à droite et voient dans le communisme « le Mal » absolu 497 et que Victor Fay nomme « les staliniens retournés», qui deviennent des « laudateurs du régime capitaliste » ou dans certains cas extrêmes, passent à l’extrême droite et soutiennent par la suite le régime de Vichy498. D’autres, comme Maurice Agulhon lui-même, retournent au socialisme démocratique et rejettent le communisme pré-léniniste. La quatrième catégorie est celle des communistes anti-stalinistes qui «cherchent désespérément à s’accrocher à un bolchévisme-sans-Staline » : ce sont les gauchistes499. Victor Fay souligne d’ailleurs que la plupart des communistes rompent et dénoncent les aspects les plus autoritaires du communisme, le stalinisme, et se rallient à des courants de gauche ou

493 V. FAY, La flamme et la cendre, op.cit., p. 140
494 E. NADAUD, Une tendance de la SFIO : la Bataille Socialiste 1921-1933, Thèse de doctorat sous la direction de Serge Berstein, UER d’histoire – Paris X, Octobre 1987, vol.1, p. 124
495 V. FAY, La flamme et la cendre, op.cit., p. 139
496 J.-P. GAUDARD, Les orphelins du P.C., op.cit., p. 8
497 M. AGULHON, « Vu des coulisses », in P. NORA, Essais d’ego-histoire, Gallimard, 1987, Paris, p. 57
498 V. FAY, La flamme et la cendre, op.cit., p. 134
499 M. AGULHON, « Vu des coulisses », op.cit., p. 57

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gauchistes500. Victor Fay rentre difficilement dans ces catégories, se situant à mi- chemin entre la 3e et la 4e. Il distingue lui-même différents types d’ex et adopte une attitude critique vis à vis de certain. Les « intolérants » qui pensent avoir toujours raison : « un communiste qui a rompu considère que ceux qui l’ont fait avant lui ont eu tort de le faire trop tôt, et que ceux qui l’ont fait après lui ont eu tors de la faire trop tard », en résumé, « il a le monopole de la raison »501. Cette caractéristique pose problème lorsqu’il s’agit de s’allier avec les anciens communistes, « ça ne marche jamais » explique Jean-Marie Demaldent, « les gens qui ont rompu avant toi pense que tu es un stalinien et les gens qui ont rompu après toi considèrent que tu es un social-traitre502 ». Victor Fay considère ne faire partie d’aucune de ces catégories et le revendique. Il explique avoir des contacts personnels avec les trotskystes mais de « profondes réticences à l’égard de leur tendances autoritaires 503». Il va néanmoins être très critique vis à vis des orientations futures du PCF et du stalinisme et se rallier à la SFIO, comme beaucoup d’autres. Il se distingue pourtant de ceux qui, comme Maurice Agulhon, ont obéit à « cette sorte de loi » qui veut qu’on sorte du Parti communiste par la gauche, la catégorie 4, avant de passer à la 3 et « d’oser s’avouer qu’il ne faut pas faire de révolution504 ». La révolution reste d’actualité pour Victor Fay, nonobstant l’appartenance au Parti communiste.

Ce choix de ralliement est significatif. Malgré sa position de minoritaire, ce n’est pas une chose voulue, ce n’est pas pour lui un statut, une vocation, « le groupuscule lui fait horreur » et il ne souhaite en aucun cas que « Que faire ? » devienne une nouvelle « secte ». Il souligne d’ailleurs le besoin de s’intégrer à un mouvement de masse, de ne pas rester isolé, « il fallait se raccrocher à une organisation – la plus large possible – tout en maintenant l’originalité de notre réflexion collective 505».

Enfin, le désengagement de Victor Fay possède certaines caractéristiques de ce que Catherine Leclercq nomme le deuil inachevé. Victor Fay exprime en effet des formes de « détresse identitaire à travers la critique de l’institution communiste », dans un premier temps par le biais de « Que faire ? » puis plus tard dans ses articles pour l’ORTF notamment. Sa réadaptation hors du monde communiste, comme il a été

500 V. FAY, La flamme et la cendre, op.cit., p. 134 
501 Ibid., p. 134
502 Entretien avec Jean-Marie DEMALDENT, op.cit. 
503 V. FAY, La flamme et la cendre, op.cit., p. 138 
504 M. AGULHON, « Vu des coulisses », p. 58
505 V. FAY, La flamme et la cendre, op.cit., p. 136

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montré, se caractérise par la « difficulté de trouver des cadres alternatifs de réalisation personnelle [militante]506». Cet aspect est fondamental dans la compréhension de sa trajectoire politique postérieure.

Le parcours de Victor Fay par la suite montre bien que l’ancien militant communiste garde souvent en lui l’empreinte du communisme: «Du passé les anciens communistes font donc rarement table rase507 ». La rupture de Victor Fay avec le Parti communiste s’avère être un événement tout à fait significatif aussi bien d’un point de vue personnel que professionnel. Elle est l’illustration de l’impossible adaptation d’un certain nombre de militants-intellectuels communistes, d’une génération, celle de l’entre-deux-guerres, sur laquelle la greffe idéologique n’a pas pris totalement, en dépit de son enthousiasme et de sa fidélité à l’institution communiste. Ainsi pour Victor Fay, Georges Kagan, André Ferrat mais également pour Boris Souvarine ou Pierre Pascal « cet engagement, pensé comme un idéal, s’était coulé dans une socialisation politique qui s’avérait de plus en plus exclusive, voir dangereuse, pour ceux qui maintenaient des postures critiques508 ». La rupture est par ailleurs l’expression de l’impossible conciliation des contradictions du communisme. En effet les communistes se disent porteur d’une modernité alternative et se battent pour la démocratie tout en détruisant petit à petit chacun de ses principes, ils luttent contre l’aliénation en supprimant toutes libertés et en instaurant un régime autoritaire, ils s’estiment « matérialistes tout en érigeant de nouvelles idoles509 ».

2. Victor Fay face à l’évolution du PCF

Avant de considérer la suite du parcours de Victor Fay au sein de la gauche française, il semble judicieux de s’attarder sur le rapport qu’il entretient avec le PCF après la rupture. Les critiques formulées par Victor Fay en 1936 ne font que s’exacerber par la suite. Son travail de journaliste dans les années qui suivent se

506 C. LECLERCQ, Histoire d’ « ex ». Une approche socio-biographique du désengagement des militants du Parti communiste français, op.cit., p. 3
507 J.-P. GAUDARD, Les orphelins du P.C., op.cit., p. 146
508 S. COEURÉ, Pierre Pascal. La Russie entre christianisme et communisme, op.cit. , p. 214
509 J.-P. GAUDARD, Les orphelins du P.C., op.cit., p. 203

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concentre principalement sur la situation en URSS, dans les pays de l’Est mais aussi sur les différents partis de gauche français et plus particulièrement – et c’est ce qui nous intéresse ici – le Parti communiste français.
Ce dernier se retrouve après la guerre dans une situation nouvelle du fait de son engagement dans la résistance et du projet novateur qu’il propose. Il exerce désormais une grande influence sur la vie politique, économique et sociale française et ses effectifs ne cessent d’augmenter jusqu’en 1946510. Viennent ensuite les premières années de la Guerre froide : Moscou continue d’exercer une forte influence sur les partis européens en particulier suite à la création du Kominform en 1947. La discipline est renforcée au sein du parti, l’accent est mis sur l’élévation du « niveau idéologique » et la formation des militants. Cependant la mort de Staline en mars 1953 change la donne : la direction doit entreprendre, malgré ses réticences, la déstalinisation du parti. Au choc du rapport secret de Khrouchtchev s’ajoute le retour du général de Gaulle, le passage à la Ve République et l’accélération des mutations socio-économiques : le parti et ses militants sont déstabilisés. Victor Fay parle ainsi avec justesse de la crise du PCF en 1960-1961511.

Sans prétendre pour autant analyser tous les sujets traités par Victor Fay concernant le PCF, il m’a paru intéressant de mettre en exergue certains points revenant de manière récurrente dans ses écrits. Son appréhension des évènements permet d’éclairer certains aspects de la politique du PCF et de son évolution. A travers ses articles transparait un certain espoir concernant le PCF et sa capacité à évoluer et donc un certain attachement à ce parti. Toutefois cet espoir s’amenuise au fur et à mesure des années et Victor Fay retrouve dans l’évolution du PCF tous les éléments qui l’ont en 1936, poussé à le quitter. C’est également la critique de Staline qui transparait à travers ses analyses. Il souligne en 1956 la contradiction entre le « dogmatisme du stalinisme et les nécessité objectives de l’économie » c’est à dire des rapports économiques et sociaux après la Seconde guerre mondiale. Ainsi en URSS « le paternalisme étouffait la société comme le vêtement d’un enfant trop vite

510 M. LAZAR, Maisons rouges. Les Partis communistes français et italien de la Libération à nos jours, Aubier, 1992, p. 30
511 V. FAY, « La crise du Parti communiste français », Rédaction centrale des émissions extérieures, 3 février 1961, Recueil. Chroniques ORTF sur PCF, « FDELTA 1798/2/10», Fonds Victor Fay, BDIC

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grandi 512». Il en va de même pour le PCF et les articles analysés ci-dessous illustrent des contradictions irrémissibles entre la politique du parti et l’évolution de la société.

La profusion d’articles de Victor Fay concernant le PCF écrits entre la fin de la Seconde Guerre mondiale et les années 1980 démontre l’intérêt qu’il porte à ce parti qui est pour lui à la fois une source de fascination et de déception. Il en ressort que le PCF semble incapable d’évoluer et de s’adapter : et c’est précisément ce qui provoquera sa nécrose. Ses analyses sont d’un intérêt certain pour l’histoire du Parti français durant la Guerre froide et illustrent l’opinion réelle de Victor Fay le concernant, une fois affranchi de sa dépendance idéologique vis-à-vis de celui-ci. Il devient ainsi, du fait de sa position privilégiée, observateur critique du Parti communiste français et, en quelques sortes, son historien.

2.1. Le PCF et la déstalinisation ou le rapport de Victor Fay avec le stalinisme

Les critiques de Victor Fay concernant le PCF sont intrinsèquement liées au regard qu’il porte sur le stalinisme en tant que tel. A postériori, en 1979, le bilan du stalinisme est pour lui « globalement négatif513 ». Le régime a eu pour conséquence de déconsidérer la pensée socialiste, de détruire l’idéal socialiste, ce qui pour Victor Fay est « le plus grand crime de Staline514 ». Il porte un regard très sévère sur Staline affirmant qu’il ne connaissait pas la théorie du socialisme, qu’il ignorait le mouvement ouvrier international, qu’il détestait la foule et les masses et se méfiait de la paysannerie515. Il apparaît ainsi comme l’antithèse du révolutionnaire marxiste, comme un opportuniste. Il affirme que nous sommes tous concernés par le stalinisme, « produit d’une classe nouvelle qui aspire à l’accession au pouvoir et à la réalisation d’un société nouvelle » mais qui n’est pas apte à exercer ce pouvoir et s’en laisse priver par une élite issue de cette nouvelle classe « qui se fige rapidement grâce aux privilèges qu’elle s’octroie, en une nouvelle classe dominante516 ». Le stalinisme n’est

512 V. FAY, « La crise du stalinisme », 1956, Contribution à l’histoire de l’URSS, op.cit., p. 109 
513 V. FAY, « Bilan du stalinisme », Conférence, 1979, Contribution à l’histoire de l’URSS, p. 329 
514 V. FAY, « Entre Stalingrad et le Goulag », La Quinzaine littéraire, 15 septembre 1984, Contribution à l’histoire de l’URSS, op.cit., p. 344
515 V. FAY, « Bilan du stalinisme », op.cit., p. 339
516 Ibid., p. 335

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pas la réalisation d’une société égalitaire mais, bien au contraire, « le refus de cette aspiration à la liberté (…) qui jaillissait de la masse populaire 517».

La naissance de Que Faire ? se fait en lien avec la stalinisation toujours plus forte de toutes les instances des partis communistes. Le PCF est, après la Seconde Guerre mondiale plus que tout autre parti communiste non dirigeant, un parti stalinisé.
A cet égard, Victor Fay entend démontrer que le PCF reste un parti stalinien et cela même après la mort de Staline. Marc Lazar souligne ainsi que, à partir de 1956, la direction du PCF contrairement à celle du PCI, se fige et bloque toute évolution, refusant la déstalinisation et les remises en question qu’elle implique518.

o Les dirigeants communistes français : des staliniens invétérés
Cette obédience à Staline est particulièrement illustrée par l’attitude de la direction du parti et donc de Maurice Thorez au lendemain de la déstalinisation. Victor Fay consacre de nombreux articles à la critique de la direction du Parti français. Marc Lazar note qu’entre 1953 et 1956, le parti ne modifie pas son organisation et « se montre d’un scepticisme grandissant envers les évolutions qui se déroulent en URSS519 ». Dès mars 1956, Victor Fay remarque que le PCF, tout en condamnant Staline, ne fait que « s’incline[r] devant l’irrémédiable » et reste « réticent sur de nombreux points520 ». Il prédit ainsi, avec raison, que la direction du parti n’appliquera pas la déstalinisation. En analysant une déclaration de Jacques Duclos, il montre que dès alors, la direction ne condamne Staline qu’à demi mot, « cherchant à équilibrer les blâmes et les mérites521 ».
Tout d’abord il apparaît évident pour Victor Fay que le PCF refuse la déstalinisation et cherche à la freiner. La rigidité et le monolithisme à l’intérieur du parti sont de fait renforcés. Il explique que quelques mois après le 20e Congrès du PCUS, la direction du PCF ne tolère «qu’un semblant de discussion, n’admet «aucun changement profond de la structure interne du parti, de son climat intellectuel et, surtout de son personnel dirigeant » tout en affirmant le caractère démocratique du parti et la liberté

517 V. FAY, « Bilan du stalinisme », op.cit., p. 338
518 M. LAZAR, Maisons rouges, op.cit., p. 100
519 Ibid., p. 87
520 V. FAY, « Les communistes français condamnent Staline », Rédaction centrale des émissions vers l’étranger, 23 mars 1956, Recueil. Chroniques ORTF en 1956, « F delta 1798/2/02/01 »,Fonds Victor Fay, BDIC
521 Ibid.

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de discussion522. Les membres du parti n’ont aucune liberté de choix, aucune liberté d’expression et doivent simplement accepter les textes publiés par la direction du parti.
D’autre part, quelques mois après le XXe congrès du PCUS qui officialise la déstalinisation, Victor Fay analyse pour l’ORTF en 1956 dans un article intitulé « Thorez critique Khrouchtchev » une déclaration du politburo français pleine d’ambiguïté concernant le rapport secret de Khrouchtchev. Il démontre que cette déclaration n’est ni plus ni moins qu’une « véritable glorification de Staline ». Les critiques vis à vis de celui-ci y sont exprimées « comme à regret ». Pour Victor Fay les communistes français restent de « parfaits staliniens » et Maurice Thorez, le plus fidèle d’entre tous, considère les critiques contre Staline comme injustes et cherche à justifier ses actes et son culte de la personnalité : « la nostalgie du passé se sent à chaque ligne de la déclaration de la déclaration du bureau politique français523 ». Il avait auparavant, en mars 1956, exprimé un avis similaire concernant Maurice Thorez : « personne n’a encore osé proclamer, dans un milieu communiste, avec autant de franchise ou de maladresse, un attachement au stalinisme524 ». Comparant l’attitude du PCF face à la déstalinisation à celle des autres partis communistes européens Victor Fay conclut ainsi : « à la tête de ce dernier carré de Staliniens se placent les dirigeants communistes français525 ».

C’est ensuite une résistance ouverte à la déstalinisation qui s’organise à Paris ; Victor Fay parle d’une «fronde de staliniens conservateurs526 ». Celle-ci s’exprime par l’absence de liberté d’expression toujours plus grande ; les intellectuels n’ont pas le droit d’exprimer leur avis s’il est en contradiction avec la direction du parti, les militants doivent appliquer les décisions sans discuter : « un mot, la machine à

522 V. FAY (signé Michel Svoboda), «Le Parti communiste français freine la déstalinisation», Rédaction centrale des émissions vers l’étranger, 26 mai 1956, Recueil. Chroniques ORTF en 1956, « F delta 1798/2/02/01 », Fonds Victor Fay, BDIC
523 V. FAY, « Thorez critique Khrouchtchev », Rédaction centrale des émissions vers l’étranger, n°30, 19 juin 1956, Recueil. Chroniques ORTF en 1956, « F delta 1798/2/02/01 », Fonds Victor Fay, BDIC 
524 V. FAY, « Maurice Thorez met l’accent sur les mérites de Staline », Rédaction centrale des émissions vers l’étranger, mars 1956, Recueil. Chroniques ORTF en 1956, « F delta 1798/2/02/01 », Fonds Victor Fay, BDIC
525 V. FAY, « Thorez critique Khrouchtchev », op.cit.
526 V. FAY, «Les communistes français résistent à la déstalinisation», Rédaction centrale des émissions vers l’étranger, 26 juin 1956, p. 2, Recueil. Chroniques ORTF en 1956, «F delta 1798/2/02/01 », Fonds Victor Fay, BDIC

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fabriquer l’unanimité travaille à plein rendement ! 527». Victor Fay affirme ensuite, en juin 1956, avec un peu trop d’assurance, que la défaite du stalinisme « est déjà inscrite dans l’histoire 528» : les évènements du mois d’octobre auront pour effet de mesurer ses propos… En effet, la situation ne semble pas s’améliorer et Victor Fay note en mai 1958, soit plus de deux ans après le 20e Congrès, qu’ « aucun signe de libéralisation intérieure n’existe au PCF » et que « M. Casanova, le plus Khrouchtchévien des dirigeants actuels ( …) a été réduit au silence529 ». En effet, les cadres du parti favorables à la déstalinisation, comme Laurent Casanova (1906-1972) et Marcel Servin (1918-1968) sont exclus des instances dirigeantes en mai 1961. Victor Fay souligne que le PCF approuve la répression de l’insurrection hongroise de novembre 1956 et l’exécution d’Imre Nagy, chef de l’insurrection, deux ans plus tard: « Alors que tant de communistes occidentaux hésitaient à approuver l’écrasement des insurgés hongrois, l’Humanité, par la plume de son rédacteur en chef, André Stil, exaltait le massacre et calomniait les combattants de la liberté530 ». Victor Fay réitère alors ses critiques concernant les dirigeants du Parti communiste français qu’il qualifie encore une fois de « très staliniens ». Il explique avoir trouvé dans un hebdomadaire communiste, France Nouvelle , un article faisant une véritable apologie de la répression soviétique. Cet article n’est pas signé, ce qui est pour Victor Fay l’unique élément de différenciation avec la période stalinienne : « Du vivant de Staline, on faisait la surenchère pour écrire et signer de telles déclarations, alors que maintenant on préfère – on ne sait jamais – garder un prudent anonymat531 ». Il voit donc dans la répression de l’insurrection hongroise l’occasion rêvée pour le PCF de retourner sans se cacher aux méthodes staliniennes.

La critique de Victor Fay est particulièrement acerbe concernant Maurice Thorez. Lorsque ce dernier s’alignant sur les déclarations de Moscou, condamne Staline et dénonce le culte de la personnalité, il n’admet pas avoir eu tort et prétend alors « que

527 V. FAY, « Les communistes français condamnent Staline », Rédaction centrale des émissions vers l’étranger, 26 juin 1956, p. 2, Recueil. Chroniques ORTF en 1956, « F delta 1798/2/02/01 », Fonds Victor Fay, BDIC, p. 2
528 V. FAY, « Les communistes français résistent à la déstalinisation », op.cit.
529 V. FAY, « L’isolement politique des communistes en France », Rédaction centrale des émissions vers l’étranger, 3 mai 1958, Recueil. Chroniques ORTF sur le PCF. Documents divers, « F delta 1798/2/10 », Fonds Victor Fay, BDIC
530 V. FAY, « Les communistes français approuvent l’exécution d’Imre Nagy », Rédaction centrale des émissions vers l’étranger, 3 juillet 1958, Recueil. Chroniques ORTF sur le PCF. Documents divers, « F delta 1798/2/10 », Fonds Victor Fay, BDIC
531 Ibid.

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la direction collective a toujours fonctionné dans le Parti communiste français et que ce parti est même le précurseur de la coexistence pacifique et des voies nationales pouvant mener au socialisme532 ». Victor Fay souligne en novembre 1961 l’incapacité du PCF, en la personne de Maurice Thorez, à reconnaitre ses erreurs passées et à d’admettre qu’il s’est trompé. Il réaffirme en effet dans un autre article que loin d’être «le précurseur de la coexistence pacifique, il tente au contraire de limiter la déstalinisation et « d’endiguer le processus déclenché par M. Khrouchtchev et qui menace de s’étendre sur son propre parti533 ».

Le processus de déstalinisation du PCF s’avère en effet très lent. Dans un article daté de mars 1964, Victor Fay analyse la réforme des statuts du PCF qui selon lui ne change que peu de choses et à pour objectif de retarder une véritable rénovation du parti, de « limiter les dégâts ». Il semble cependant optimiste : ce « petit début » est peut être celui « d’un réel changement 534». À la suite du 17e Congrès du parti, Victor Fay note que la déstalinisation progresse enfin « malgré tous les obstacles dressés par les hommes de l’appareil535 ». Waldeck Rochet est alors secrétaire général du parti et Maurice Thorez en est le président. Mais cette déstalinisation se fait « au compte- goutte » comme l’indique le titre de l’article. Ce n’est pour Victor Fay que le commencement d’une plus grande démocratisation du parti.

Toutefois il convient de noter que, dès 1960, Victor Fay prend conscience que la rénovation du Parti communiste doit dépasser le cadre de la déstalinisation. Il écrit dans un article consacré à l’exclusion de Jean Baby, peu de temps après la répression de la révolution hongroise, que le redressement du parti, impliquant la destruction du carcan totalitaire de la bureaucratie et sa démocratisation, « ne peut s’opérer dans le respect de la légalité du parti et sous les auspices bienveillants de MM. Mao et K536 ».

532 V. FAY, « Le Parti Communiste Français s’aligne sur le 22e congrès », Rédaction centrale des émissions vers l’étranger, 22 novembre 1961, Recueil. Chroniques ORTF sur le mouvement communiste mondial, « FDELTA 1798/2/09/1 », Fonds Victor Fay, BDIC
533 V. FAY, « M. THOREZ critique le Parti Communiste italien et dénonce le trotskysme », Rédaction centrale des émissions vers l’étranger, 30 novembre 1961, Recueil. Chroniques ORTF sur le mouvement communiste mondial, « FDELTA 1798/2/09/1 », Fonds Victor Fay, BDIC
534 V. FAY (signé V. Masson), « La réforme des statuts du PCF », L’Action, pour le front socialiste des travailleurs, numéro 1, mars 1964, pp. 6-7
535 V. FAY, « Déstalinisation au compte-gouttes », L ‘Action, pour le front socialiste des travailleurs n°4, Juin 1964, p. 7
536 V. FAY, « Un opposant à sa majesté », Rédaction centrale des émissions sur ondes courtes, 13 juillet 1960, Recueil. Chroniques ORTF en 1960. Documents divers, « F delta 1798/2/02/05 », Fonds Victor Fay, BDIC

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En dépit de ses espérances concernant l’ évolution du parti, il semble par ailleurs conscient que, dans l’état actuel des choses, aussi bien concernant la situation nationale que le mouvement communiste international, une véritable rénovation est impossible.

Ces écrits de Victor Fay et les virulentes critiques à l’égard de Maurice Thorez montrent qu’il développe un fort anti-stalinisme dans les années qui suivent la Seconde Guerre mondiale.

o « Affaires » et exclusions: le parti se renforce encore en s’épurant ?
Dans les années 1950 Victor Fay montre que le stalinisme a eu pour effet d’isoler l’URSS, et par-là le monde communiste, du reste du monde, ce qui provoque un « complexe d’encerclement » et l’apparition de formes pathologiques qui frôlent la manie de la persécution537 ». Cette analyse du stalinisme prend toute sa signification lorsqu’on observe l’évolution du PCF et sa politique de répression et d’épuration. Victor Fay consacre de nombreux articles aux exclusions survenues au sein du PCF entre la fin de la Seconde Guerre mondiale et les années 1970. Ainsi entre 1952 et 1955, vingt-sept articles pour l’ORTF traitent de l’épuration et de la mise au pas des cadres du PCF. Les affaires « Marty », « Tillon » et « Lecoeur » attirent particulièrement son attention538. André Marty (1886-1956) et Charles Tillon (1897- 1993), tous deux membres du Bureau politique, occupent une place important dans le parti dès ses origines et sont, en 1952, sujets à de lourdes accusations relatives à leurs activités pendant la guerre, leur travail au sein du Mouvement de la paix et leur travail fractionnel sous forme de discussion en dehors du parti539. Ils semblent représenter une menace pour la direction affaiblie en l’absence de son secrétaire général, tandis qu’Auguste Lecoeur apparaît comme un rival direct de Maurice Thorez à son retour en France. En éliminant ces différents personnages, le secrétaire général renforce sa position. Victor Fay établit un lien entre la politique de répression du PCF et la volonté de Moscou. Suite à l’exclusion d’André Marty, en 1952, il constate que la décision n’a été rendue publique que deux semaines plus tard et a donc été soumise à

537 V. FAY « Le complexe d’expansion et celui d’encerclement », Conférence faite le 16 mars 1953, Contribution à l’histoire de l’URSS, op.cit., p. 63
538 Recueil. Chroniques ORTF sur PCF, du 17/09/1952 au 18/11/1955 « FDELTA 1798/2/10», Fonds Victor Fay, BDIC
539 M. DREYFUS, PCF, crises et dissidences, op.cit., p. 104

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l’approbation de Moscou. Il y a donc une logique dans la répression, la politique de Maurice Thorez se « synchronise » avec celle de Moscou. Pour Victor Fay, cela ne fait pas de doute : l’élimination de Marty et Charles Tillon est l’illustration de la stalinisation du PCF, de la soumission à Moscou, de l’adaptation en France du « principe du proconsul dépositaire unique de la volonté de Staline540 ». Il souligne également de quelle manière le parti arrive à persuader ses militants que ceux qu’ils considéraient hier comme des exemples de « dévouement révolutionnaire » sont aujourd’hui des « corps étrangers »541.

En analysant l’exclusion d’André Marty, on retrouve dans l’article de Victor Fay des éléments de sa propre éviction : ainsi André Marty, écarté du secrétariat général en septembre 1952 est encore en 1957 un « réprouvé même après sa mort » (il meurt en 1956) et son nom a disparu de son ancienne circonscription : « il n’existe pas ; mieux, il n’a jamais existé542 ». Un autre article daté de juillet 1960, traite de l’exclusion de Jean Baby que Victor Fay a personnellement connu543. Ces exclusions sont pour Victor Fay significatives : le PCF reste un parti stalinisé et son directeur, Maurice Thorez entretient son culte de la personnalité, et Victor Fay note en 1952 qu’il a fait « table rase de ses adversaires » ce qui lui permet d’avoir une mainmise totale sur le parti et son organisation544. Après avoir brisé les efforts successifs de Charles Tillon, André Marty et Auguste Lecoeur (1911-1992), il doit faire face à Laurent Casanova (1906-1972) et Marcel Servin (1918-1968) déjà mentionnés, ayant posé leur candidature à sa succession : ce sont ses propres disciples qui se dressent contre lui 545. Marcel Servin d’abord chef de cabinet de Maurice Thorez puis membre suppléant du Comité central, il est le bénéficiaire directe de l’éviction d’Auguste Lecoeur puisqu’il le remplace le 7 mars 1954 au secrétariat à l’organisation. Laurent Casanova est lui suppléant du bureau politique et participe également à l’éviction

540 V. FAY, «La crise du Parti communiste français», Rédaction centrale des émissions vers l’étranger ,17 septembre 1952, Recueil. Chroniques ORTF sur PCF, « FDELTA 1798/2/10», op.cit.
541 V. FAY, « Marty et Tillon, corps étrangers », Rédaction centrale des émissions vers l’étranger ,30 octobre 1952, Recueil. Chroniques ORTF sur PCF, op.cit. (L’expression est couramment utilisée par les communistes pour désigner les non-communistes)

542 V. FAY, « La réhabilitation de M. Tillon », Rédaction centrale des émissions vers l’étranger, 13 février 1957, Recueil. Chroniques ORTF sur PCF, op. cit.
543 V. FAY, « Un opposant à sa majesté », op.cit.
544 V. FAY, « Marty aurait démissionné du bureau politique », Rédaction centrale des émissions vers l’étranger, 19 septembre 1952, Recueil. Chroniques ORTF sur PCF, op.cit.
545 V. FAY, « La crise du Parti communiste français », Rédaction centrale des émissions extérieures, 3 février 1961, Recueil. Chroniques ORTF sur PCF, « FDELTA 1798/2/10», Fonds Victor Fay, BDIC

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d’Auguste Lecoeur. Toutefois, après les révélations de 1956 ils deviennent tous deux des khrouchtchéviens convaincus, partisans de la déstalinisation. Or, à la fin des années 1950, la politique de Maurice Thorez « se situe aux antipodes de la politique khrouchtchévienne546 ». Victor Fay explique qu’ils sont par la suite condamnés par la direction du parti, taxés d’opportunisme pour avoir exprimé leur désaccord au Bureau politique concernant le régime du Général de Gaulle547 : Maurice Thorez dénonce le 27 septembre 1959 la reconnaissance par de Gaulle de l’auto-détermination du peuple algérien ! Marcel Servin est exclu du bureau politique et Laurent Casanova se retire de la vie politique. Victor Fay pense alors, à l’instar de Michel Dreyfus plus tard, que ces affaires montrent que toute remise en cause approfondie du stalinisme est alors impossible au PCF548.

Ces oppositions sont pour Victor Fay significatives ; ni passagères ni épisodiques, elles « remettent en question toute la politique communiste en France549 » et l’autorité de son secrétaire général. De fait, ces exclusions montrent que la direction souhaite éloigner des militants au « passé trop glorieux » qui risqueraient de menacer son autorité, les préférant à des « personnalités plus souples, qu’elle contrôle mieux550 ». Les articles de Victor Fay montrent que ces désaccords internes se font ressentir jusqu’aux années 1970 et la répression à l’égard des « opposants » n’en est pas moindre malgré l’apparente démocratisation du parti. Il affirme en 1969 que le PCF est encore un parti stalinisé : la revue Politique Aujourd’hui est attaquée par la direction et ceux qui y participent sont qualifié de « déviationnistes de droite »551 ; six membres du comité de rédaction sont exclus du PCF. Victor Fay montre que le PCF, tout en garantissant sa démocratisation continue de violer le droit d’expression de ses militants, de ne pas respecter ses statuts et de renforcer son intolérance. Cela a pour effet de nuire à l’unité de l’action de la gauche et de renforcer l’isolement du parti. Cette situation semble néanmoins se prolonger sous le secrétariat de Georges

546 M. DREYFUS, PCF, crises et dissidences, op.cit., p.135
547 V. FAY, « Préparation du 16e congrès du Parti communiste français et le cas de MM. Servin et Casanova », Rédaction centrale des émissions extérieures, 5 avril 1961, Recueil. Chroniques ORTF sur PCF, « FDELTA 1798/2/10», Fonds Victor Fay, BDIC
548 M. DREYFUS, PCF, crises et dissidences, op.cit. p. 140
549 V. FAY, « Les opposants au sein du P.C. français accusés d’opportunisme », Rédaction centrale des émissions extérieures, 26 janvier 1961, Recueil. Chroniques ORTF en 1961, « FDELTA 1798/2/02/6», Fonds Victor Fay, BDIC
550 M. DREYFUS, PCF, crises et dissidences, op.cit., p. 106
551 V. FAY, « Exclusions au PCF », Tribune Socialiste, 15 mai 1969, in Contribution à l’histoire du mouvement social français, L’Harmattan, 1997, p. 183

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Marchais (1920-1997). Fidèle à Maurice Thorez, il est au début des années 1960 appelé à remplacer certains cadres du parti écartés de la direction et prend la direction effective du secrétariat général en 1972. Pour Victor Fay, en 1977, « le processus de déstalinisation est loin d’être achevé552 » au PCF et en 1978, il constate une nouvelle fermeture intérieure du parti. La liberté d’expression des militants est limitée en dehors de celui-ci : « l’appareil du Parti communiste tolère jusqu’à présent la discussion interne (…), mais refuse son expression publique ». Pour Victor Fay, cela cacherait « l’impossibilité actuelle de procéder à des exclusions553 » insistant encore une fois sur le caractère répressif du PCF.

2.2. L’immobilisme du PCF

Force est de constater que ce qui transparait le plus dans les articles de Victor Fay concernant le PCF dans les années 1950-1960, c’est l’immobilisme de celui-ci, son incapacité à se renouveler, à s’adapter aux changements de la société française et de la situation internationale. Le regard que porte Victor Fay sur le stalinisme à ce moment-là est significatif. En effet dès 1953, au lendemain de la mort de Staline, il constate que les choix politiques de ce dernier après la Seconde Guerre mondiale ont contribué à l’isolement et à l’inadaptation de l’URSS et du monde communisme : « Staline a dit : nous pouvons construire le socialisme tout seuls (…) cela veut dire : nous nous opposons au monde, nous nous replions sur nous mêmes554 ». Cette attitude de méfiance se répercute sur les Parti communiste européens. En conséquence, le PCF est depuis la bolchévisation et jusqu’au milieu des années 1960, un parti rigide et statique. Marc Lazar démontre dans Maisons rouges que le PCF s’oppose par là au Parti communiste italien qui se caractérise par son dynamisme et ses innovations. Les deux partis adoptent en 1926 les statuts bolchéviques mais le PCF n’y apporte presque aucun changement : « excepté une correction superficielle et conjoncturelle en 1945, l’essentiel des textes reste en vigueur jusqu’en 1964555 ». Le parti semble incapable

552 V. FAY, « Georges Marchais et les dissidents soviétiques », Tribune socialiste, 10 mars 1977, in Contribution à l’histoire du mouvement social français, L’Harmattan, 1997, p. 355
553 V. FAY, « un vaste débat transorganisationnel », document interne au PSU, 1978, in Contribution à l’histoire du mouvement social français, L’Harmattan, 1997, p. 390
554 V. FAY « Le complexe d’expansion et celui d’encerclement », Conférence faite le 16 mars 1953, Contribution à l’histoire de l’URSS, op.cit., p. 63
555 M. LAZAR, Maisons rouges, op.cit., p. 230

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de s’adapter aux changements sociaux-économiques de la France des Trente Glorieuses. Il nie l’amélioration notable des conditions de travail et de vie des salariés et Maurice Thorez publie à ce propos plusieurs articles affirmant l’accentuation de la paupérisation relative et absolue de la classe ouvrière ce qui serait, comme le suppose Marc Lazar, une manière de perpétuer une certaine vision de celle-ci intimement liée à l’identité même de son parti556. Ces textes, qui constituent la ligne politique du PCF jusqu’à la mort de Maurice Thorez, provoquent une vive polémique au sein du mouvement communiste à laquelle Victor Fay prend part. Il critique avec virulence ces thèses dans un article en 1955, soulignant leur caractère archaïque en les comparant aux « théories des fondateurs du féodalisme 557 », et surtout leur inexactitude. Le PCF appuie son propos en constatant la permanence des inégalités sociales. Victor Fay soutient pourtant, avec raison, qu’il est inexact de prétendre que le niveau de vie des salariés est plus bas que dans le passé » et que l’amélioration, bien que précaire, « n’en est pas moins effective 558». Victor Fay prévoit déjà que cette intransigeance doctrinale ne fasse qu’aggraver l’isolement du PCF au sein de la nation française. Marc Lazar tente d’expliquer cette négation, ce refus instinctif du changement, par la crainte de Maurice Thorez que l’acceptation de tels changements ne « provoque inexorablement la nécrose du communisme559 ».

Cet immobilisme est donc intimement lié à l’attitude de la direction du parti vis-à- vis de la déstalinisation et, comme le souligne Marc Lazar, les oppositions ne peuvent subsister dans un parti qui, autour de Maurice Thorez, s’oppose à toute modification, ne saisit pas l’occasion de changer et préfère réitérer ses vues traditionnelles sur le gaullisme, nier toute mutation et encore plus toute modernisation (…) 560 . La direction apparaît également incapable de renouveler ses analyses concernant la situation nationale et internationale et Victor Fay explique qu’en 1961, les opposants de Maurice Thorez lui reprochent son « incapacité » à analyser le gaullisme ne voyant en lui que « le pouvoir renforcé des monopoles capitalistes561 ». Il montre à quel point l’attitude de la direction nuit au parti, provoquant son

556 M. LAZAR, Maisons rouges, op.cit., p. 107
557 V. FAY (M. Svoboda), « À propos de l’appauvrissement absolu de la classe ouvrière », Rédaction centrale des émissions vers l’étranger, 4 juillet 1955, Recueil. Chroniques ORTF de 1952 à 1959, « F delta 1798/2/03 » Fonds Victor Fay BDIC
558 V. FAY (M. Svoboda), « À propos de l’appauvrissement absolu de la classe ouvrière », op.cit ;
559 M. LAZAR, Maisons rouges, op.cit., p. 107
560 Ibid., p. 113
561 V. FAY, « La crise du Parti communiste français », op.cit.

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isolement, son immobilisme, son « contentement de soi » rendant toute critique et toute correction des erreurs impossibles562. Plus tard, en 1975, Victor Fay voit dans l’attitude de Maurice Thorez celle d’un homme désespéré, qui se retrouve dans l’impasse : « prisonnier de son passé stalinien, figé dans son immobilisme aggravé encore par l’infirmité, Thorez n’a pu que contenir son hostilité à la déstalinisation, qui impliquait le désaveu de son propre comportement563 ». A travers les critiques des opposants de Maurice Thorez, on retrouve celles de Victor Fay, et les raisons pour lesquelles il a quitté le parti, en 1936, ce qui illustre, encore une fois, l’immobilisme de celui-ci.

Victor Fay explique en 1963 que le stalinisme de Maurice Thorez a mené le parti dans l’impasse et que la déstalinisation est considérée par les étudiants communistes comme « une nécessité vitale pour faire sortir le Parti Communiste français de son immobilisme et de sa sclérose doctrinale564 ». Waldeck-Rochet prend la tête du secrétariat général en 1964 à la suite du XVIIe congrès et enclenche une certaine rénovation du parti qui, pour Victor Fay reste parcellaire. La révision tente de s’adapter aux changements survenus dans le monde et dans la société française, rejetant l’idée stalinienne de parti unique mais conservant le centralisme démocratique et l’objectif de la dictature du prolétariat565 bien que, selon Victor Fay, Waldeck-Rochet en fasse la condamnation implicite. D’autre part, il écrit en 1979, que depuis 1964 « nous assistons à un lent retour aux normes staliniennes » en URSS, « à un phénomène de restalinisation dissimulée mais réelle » qui « se répercute au- delà des frontières soviétiques566 ».

Il note que les dirigeants du PCF tout en appliquant une tactique extérieure assouplie conservent « un régime intérieur toujours aussi rigide qui, croient-ils, ne concerne qu’eux-même567 ». La nouvelle doctrine du parti est alors à l’image de sa direction,

562 V. FAY, « La crise du Parti communiste français », op.cit.
563 V. FAY, «Une biographie passionnée (M. THOREZ), Tribune Socialiste, 12 juillet 1975, Contribution à l’histoire du mouvement social français, L’Harmattan, 1997, p. 84
564 V. FAY, « Les étudiants communistes français en désaccord avec M. Thorez » Rédaction centrale des émissions vers l’étranger, 3 mai 1963, Recueil. Chroniques ORTF sur le mouvement communiste mondial, « FDELTA 1798/2/09/1 », Fonds Victor Fay, BDIC
565 M. LAZAR, Maisons rouges, op.cit., p. 231
566 V. FAY, « Bilan du stalinisme », op.cit., p. 336
567 V. FAY, « La tactique assouplie du PCF », L’Action, janvier-février 1966 in Contribution à l’histoire du mouvement social français, L’Harmattan, 1997, p. 150

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partagée entre les partisans de la démocratisation et les conservateurs staliniens568. Or cette attitude, à l’heure de l’unité d’action, ne peut que pénaliser le parti et la gauche française en générale.
Le changement apparaît comme une nécessité vitale pour le parti mais il implique que ce dernier reconnaisse ses erreurs passées et fasse une étude critique de sa propre histoire, ce qui, au début des années 1970, n’a pas encore été fait. Mais cela est alors inévitable selon Victor Fay : « Malgré toute la répugnance à admettre qu’elle a pu se tromper et changer sa politique, la direction du PCF sera obligée, à plus long terme, de s’engager à son tour dans cette voie 569». Victor Fay fait preuve de clairvoyance : pour tout parti ou mouvement politique, «le danger principal est dans l’immobilisme570 ».

Mais ce que Victor Fay souhaite dénoncer par dessus tout, c’est la contamination dont est victime le PCF, touché par cette «maladie universelle» qu’est le stalinisme571.

2.3.Victor Fay : historien du PCF ?

L’étude des écrits de Victor Fay sur le PCF postérieurs à sa rupture révèle l’intérêt qu’il porte à l’histoire du parti français. Ce sont des sources à part entière pour l’historien. Du fait de sa position privilégiée et de sa circonspection, il propose une analyse poussée et développe une réflexion toute particulière sur le sujet. Ancien militant communiste, il possède une grande connaissance de l’organisation et de son fonctionnement. Il rompt par la suite avec le parti mais ne semble pas pour autant renier son engagement passé ni sombrer dans l’anticommunisme, ce qui lui permet de considérer le sujet d’un point de vue extérieur et d’en devenir l’observateur si ce n’est objectif du moins tendant à l’être. Il est par ailleurs journaliste et enseignant.

Peut-on alors considérer Victor Fay comme un historien du PCF ? Ce n’est pas sa fonction première, ni celle qu’il revendique. Son itinéraire rejoint ici celui d’autres

568 V. FAY, « La tactique assouplie du PCF », L’Action, janvier-février 1966 in Contribution à l’histoire du mouvement social français, L’Harmattan, 1997, p. 152
569 V. FAY, « Peut-on écrire l’histoire du PCF », Politique Aujourd’hui, mars/avril 1976 in V. FAY, Contribution à l’histoire du mouvement social français, L’Harmattan, 1997, p. 95
570 V. FAY, « La crise du stalinisme », Contributions à l’histoire de l’URSS, 1956, Editions La Brèche, Paris, 1994, p. 110
571 J.-M. DEMALDENT, Préface de Contribution à l’histoire de l’URSS, op.cit., p. 16

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anciens communistes, comme Boris Souvarine qui se fait également historien en proposant une biographie de Staline

Marie-Claire Lavabre note qu’un glissement de sens s’opère, à partir des années 1990, qui fait qu’on superpose la mémoire à une nouvelle manière de faire l’histoire572 comme en témoigne la publication entre 1984 et 1993 des Lieux de mémoire de Pierre Nora573. Toutefois, le parti communiste revendique l’exclusivité de l’écriture de son histoire, l’utilise, en fait une politique du passé. La mémoire communiste est également à considérer d’une manière particulière n’étant pas, « en droit sinon en fait, connaissance de l’histoire réellement advenue, en tant qu’elle résiste à la réalité du passé pour nourrir la vérité du présent, elle alimente la politique (…) qui en retour contraint ses contenus574 ».

Du fait de son extériorité, de sa position particulière, la mémoire de Victor Fay semble en partie échapper à ce processus de résistance à la réalité passé. Il est nonobstant militant au PCF pendant plus de dix ans et a donc été formé à l’intérieur. Or, comme le souligne Bernard Pudal, dès lors qu’un parti met en œuvre des techniques de contrôle du passé, les représentations de celui-ci et les souvenirs des militants s’en trouvent effectivement affectés575. Victor Fay joue par ailleurs un rôle de première importance dans la formation des cadres du parti et dans les écoles. Or, c’est au cœur de celles-ci que s’élabore et se transmet l’histoire du parti voulue et construite par celui-ci. On ne peut alors écarter l’hypothèse que Victor Fay ait participé à la transmission d’une histoire « construite » tout en gardant à l’esprit que c’est surtout à partir de 1936 – date à laquelle Victor quitte le parti – qu’un processus de construction et de falsification de l’histoire se met en place, que des manuels officiels sont imposés et que disparaît le débat interne. Tant il est vrai que la mémoire peut parfois résister à l’histoire officielle, il convient également de considérer celle de Victor Fay avec un certain recul critique.

Il possède cependant un statut particulier, étant dans un premier temps à l’intérieur, puis en dehors du parti. Il conserve par la suite sa place au sein du mouvement ouvrier

572 M.-C. LAVRABRE, « Usages du passé, usages de la mémoire », Revue française de science politique, 44e année, n°3, 1994. p. 481
573 Ibid., p. 487
574 M.-C. LAVABRE, Le fil rouge. Sociologie de la mémoire communiste, Presses de la Fondation nationale de sciences politiques, 1994, Paris, p. 22
575 C. PENNETIER, B. PUDAL, Autobiographies, autocritiques, aveux dans le monde communiste, Éditions Belin, Paris 2002, p. 296

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français, à la fois journaliste, militant, formateur dans les différentes organisations qu’il côtoie, gardant avec le PCF une certaine distance, sans jamais trop s’en éloigner. L’histoire du PCF est pour lui un sujet de première importance. Il s’intéresse ainsi à l’élaboration de cette histoire comme en témoignent des notes manuscrites sur le sujet intitulées « Le PCF au tournant » rendant compte de l’histoire du parti de sa création jusqu’aux années 1960576.

Son itinéraire rejoint ici celui d’autres anciens communistes qui, eux aussi, participent à la construction de l’histoire. Boris Souvarine par exemple, se fait l’historien du communisme en proposant une biographie de Staline sous titrée « Aperçu historique du bolchévisme577 ». Angelo Tasca (1892-1960), journaliste communiste italien, écrit un ouvrage très bien documenté sur l’histoire de l’Italie au lendemain de la Première Guerre mondiale578.

Il semble également s’interroger sur la manière de faire l’histoire du PCF. Ainsi il explique déjà en 1975, à propos d’une biographie de Maurice Thorez réalisée par Philippe Robrieux, que l’histoire du parti communiste ne peut-être écrite à chaud, qu’il faudrait attendre d’avoir un meilleur accès aux sources, grâce à l’ouverture des archives du Kremlin, afin d’éviter que certaines lacunes soient comblées par « des déductions et des extrapolations parfois excessives ». Il conviendrait également d’attendre quelques années avant de saisir ce sujet « explosif et neuf », afin d’écrire une histoire « plus sereine et plus complète (…) sinon moins engagée579 ». En effet, il argumente dans un autre article en 1976, qu’une « étude scientifique de l’histoire globale du PCF » est irréalisable tant que seule une version officielle ne saura tolérée par la direction580.

Il semble par ailleurs fondamentalement opposé à la falsification de l’Histoire opérée par le PCF et l’URSS durant la Guerre froide. Il affirme en 1956 que, « pendant plus de vingt ans, Staline a falsifié l’Histoire, supprimé ses épisodes réels, ses héros véritables, et l’a refaite à sa guise, en s’attribuant tout le mérite et en

576 V. FAY « Le PCF au tournant », Notes manuscrites, Recueil. Notes de Victor Fay. Documents divers, « F delta 1798/5 », Fonds Victor Fay, BDIC
577 B. SOUVARINE, Staline. Aperçu historique du bolchévisme, Editions Champ Libre, Paris, 1977, 640 pages
578 A. TASCA, Naissance du fascisme, (1938), Editions Gallimard, Paris, 2003
579 V. FAY, «Une biographie passionnée (M. THOREZ), Tribune Socialiste, 12 juillet 1975, Contribution à l’histoire du mouvement social français, L’Harmattan, 1997, p. 85
580 V. FAY, « Peut-on écrire l’histoire du PCF ? », op.cit., p. 95

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présentant comme traitres et espions les vrais artisans de la révolution 581». Evoquant la résolution publiée par les dirigeants communistes français suite du 20e congrès du PCUS en 1956, il écrit que « la falsification stalinienne de l’histoire s’étale sans vergogne dans ce texte des Staliniens honteux de Paris582 ». Le thème est développé dans plusieurs de ces articles, notamment deux d’entre eux « La revue Problèmes d’histoire dénonce les falsifications de l’histoire imposées par Staline » 583 et « Le stalinisme est la falsification et la négation de l’histoire584 ». Ce qu’il attaque en priorité, c’est l’invocation du passé pour justifier le présent. Dans un article pour l’ORTF en 1962 il dénonce « l’utilitarisme exclusif » du passé communiste « qui oblige l’historien à projeter sur ce passé les attitudes politiques actuelles585 ». Il critique à plusieurs reprises les mensonges proférés par la direction, les négations et les « leçons d’histoire » qui, comme il le souligne, sont invoquées tour à tour pour justifier la nécessité de l’union avec les socialistes, puis pour montrer que ces mêmes socialistes ont toujours été les pires ennemis des communistes, en un mot pour prouver une chose puis son contraire. Il explique en 1978 que les communistes, engagés dans une politique de coalition avec les socialistes, «s’efforcent de gommer » le caractère révolutionnaire de leur mouvement dans le passé586. En effet le PCF, tout comme le parti imaginé par Georges Orwell, « lorsqu’il a recréé, dans la forme exigée par le moment, cette nouvelle version, quelle qu’elle soit, est alors le passé, et aucun passé différent ne peut avoir existé587 ». Victor Fay plaide pour une histoire objective qui rende compte « de tous les évènements, quitte à leur donner un éclairage et une interprétation déterminés588 ».

Victor Fay participe donc bien à l’histoire du PCF, enjeu à la fois politique et historique, en tant qu’acteur puis en tant qu’observateur critique et enfin, dans une

581 V. FAY, « La crise du stalinisme », op.cit., p. 113
582 V. FAY, « Les communistes français condamnent Staline », op.cit.
583 V. FAY, « La revue Problèmes d’histoire dénonce les falsifications de l’histoire imposées par Staline », Rédaction centrale des émissions vers l’étranger, avril 1956, Recueil. Chroniques ORTF en 1956, « F delta 1798/2/02/01 », Fonds Victor Fay, BDIC
584 V. FAY, « Le stalinisme est la falsification et la négation de l’histoire », Schéma d’un exposé, 2 décembre 1979, Recueil. Contribution à l’histoire du mouvement social. Documents divers, « F delta 1798/3/5 », Fonds Victor Fay, BDIC
585 V. FAY, « L’histoire soviétique se déstalinise », ORTF, Emission vers l’étranger, Michel Svoboda, 25 juillet 1962, Contribution à l’histoire de l’URSS, op.cit., p. 133
586 V. FAY, « Pourquoi étudier l’histoire du mouvement ouvrier », Centre de formation socialiste, 1975-1976, Contribution à l’histoire du mouvement social français, L’Harmattan, 1997, p. 21
587 G. ORWELL, 1984, Éditions Gallimard, Coll. Folio, 1972, p. 303
588 V. FAY, « Pourquoi étudier l’histoire du PCF, op.cit., p. 21

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certaine mesure, en tant qu’historien. Il soutient lui-même que cette histoire ne peut être élaborée que par d’anciens communistes, « qui ont gardé une manière de voir de « l’intérieur » et des communistes actuels qui ne tiendraient pas compte des indications officielles589 » et se classe donc implicitement parmi les historiens potentiels du PCF. Il semble en effet compréhensible que cette histoire soit réalisée par des personnes ayant appartenu à la mouvance communiste puisque c’est eux qu’elle intéresse au premier abord : elle répond à une demande mémorielle formulée par de nombreux anciens militants et par Victor Fay lui-même. Ainsi cette histoire du PCF, liée à l’étude d’une mémoire collective590, peut s’apprendre et se comprendre à travers le prisme d’une mémoire personnelle.

Victor Fay soutient qu’il souhaite établir la vérité, non seulement historique mais présente, puisqu’elles sont inéluctablement liées. Il constate à la fin de sa vie l’incapacité de la gauche à tirer des leçons de ses échecs ce qui condamne chaque génération nouvelle «à la répétition des erreurs commises par la génération précédente ». Il souhaite autant que possible lutter contre cette exaltation du passé ou plutôt d’une certaine vision de l’histoire, d’une « légende dorée déformée au point de ne plus ressembler à la réalité591 », comme celle du PCF. Il adopte par la suite une attitude critique vis-à-vis des mouvements et partis de gauche auxquels il prend part et semble constamment insatisfait et en quête d’amélioration, de renouvellement. Victor Fay est-il historien du mouvement communiste (et par la suite du mouvement social) français ? Il est possible, en prenant en compte ce qu’il vient d’être dit, de répondre par l’affirmative. Victor Fay est tout comme le PCF, le sujet et le produit d’une histoire qu’il contribue à faire592.

589 V. FAY, « Peut-on écrire l’histoire du PCF ? », op.cit., p. 95
590 M.-C. LAVABRE, Le fil rouge. Sociologie de la mémoire communiste, op.cit.
591 V. FAY, « Pourquoi étudier l’histoire du mouvement ouvrier », op.cit., pp. 19-20
592 D. TARTAKOWSKY, Une histoire du PCF, Presses Universitaire de France, 1982, p. 7