Introduction

« Malgré les antagonismes, qui le perturbent, le monde est un, bien que multiple et divers. Il faut s’en accommoder, sans jamais renoncer à l’améliorer, sans jamais désespérer de ses virtualités de progrès. Et en attendant ces progrès souhaitables mais nullement certain, il faut le prendre tel qu’il est avec ses forces et ses faiblesses2. »

o Qui est Victor Fay ?

Il convient avant de commencer cette étude, d’en présenter son protagoniste.

Inconnu du grand public, même au sein du milieu universitaire, il est pour beaucoup de militants et d’historiens du mouvement ouvrier une « légende ». Armand Ajzenberg, philosophe, vice-président de l’Association des amis de Victor et Paule Fay et ancien élève de Victor Fay dit de lui : « Imaginez la perplexité, et la curiosité, d’un modeste militant à l’idée de rencontrer une légende (…) avoir été l’un des fondateurs des Jeunesses Communistes en Pologne dans les années vingt, s’être expatrié en 1925 pour échapper à la prison et devenir, en France et en 1929, responsable de la formation des cadres du PCF, chroniquer à L’Humanité et collaborer avec d’autres publications communistes … Avoir été l’un des dirigeants actifs lors des grèves du Nord, y découvrir une jeune fille courageuse et combative dénommée Jeanne Vermeersch, et plus tard, être l’agent innocent de sa rencontre avec Maurice Thorez… Avoir formé politiquement une certaine Danielle Casanova mais aussi un certain Jean-Pierre Timbaud … Avoir découvert, encore, un horticulteur hors du commun : Waldeck Rochet, cela relève de l’histoire et déjà de la légende 3».

Cette description n’est pas tout à fait exacte et vraisemblablement subjective. Elle est cependant représentative de l’image que certains se font du personnage. Il faut rajouter que par la suite, Victor Fay, jugeant sectaire la politique du PCF et de

2 BDIC, F delta 1798/03/4, Matériaux préparatoires aux ouvrages de Victor Fay « Contribution à l’histoire des pays de l’Est », « La fin d’une époque ».
 3 A. Ajzenber, Postface à V.Fay, Autogestion, une utopie réaliste, Syllepse, Paris, 1996, p.88

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l’Internationale communiste (IC), participe, avec d’autres membres du parti comme André Ferrat et Georges Kagan, à un mouvement de contestation interne au sein du parti et à la création d’une revue d’opposition : Que faire ? Il quitte le parti en 1936 à la suite des Procès de Moscou, procès truqués organisés par Staline afin d’éliminer une partie des anciens bolcheviks, et adhère à la SFIO sans grande conviction l’année suivante. Il joue un rôle non négligeable dans la Résistance pendant la Seconde guerre mondiale, entre Marseille, Toulouse et le Chambon-sur-Lignon en Haute-Loire. Commence alors pour lui une période d’intense activité journalistique. Il est le rédacteur en chef du journal clandestin L’Appel de la Haute-Loire puis de Lyon Libre, organe du Mouvement de Libération nationale dont le directeur est son ami André Ferrat. Il est ensuite rédacteur en chef de Combat, journal fondé pendant la guerre par des résistants, jusqu’en 1950. Il travaille à partir de 1952 pour la Radio Télévision Française (RTF) qui devient l’Office de radiodiffusion télévision française (ORTF) au service des émissions à l’étranger. Il adopte une attitude très critique au sein de la SFIO et représente, avec Oreste Rosenfeld, militant SFIO d’origine russe, une minorité d’extrême gauche, qui, après le ralliement du secrétaire général de la SFIO Guy Mollet à Charles de Gaulle, quitte le parti pour créer le Parti Socialiste Autonome en 1958. Engagé dans la construction du PSU, il est responsable des écoles et des séminaires du parti. Il entre en 1964 au Bureau national.

Après l’arrivée de Charles de Gaulle au pouvoir, il est rapidement interdit d’antenne à l’ORTF : ses propos dérangent. Il demande son renvoi et l’obtient en 1967. De 1968 à 1980, à la retraite, il reste un militant actif au PSU et conserve une tribune mensuelle dans Le Monde diplomatique, revue d’information et d’opinion où il écrit des chroniques sur l’Europe de l’Est et les Partis communistes d’Europe occidentale, collabore à la Quinzaine Littéraire, revue de critique littéraire, et assure également la rédaction d’Action. Il meurt le 29 juin 1991 à Créteil4.

Victor Fay, son parcours et sa pensée politique peuvent sembler éloignés des préoccupations des hommes politiques actuels: ses questionnements et ses

4 Notice « Victor Fay (1903-1991) » in http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article23846, notice FAY Victor. Pseudonymes : MASSON Victor, BRU Victor, version mise en ligne le 8 décembre 2008

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inquiétudes concernant la gauche et l’avenir du socialisme n’ont plus l’air de beaucoup préoccuper les principaux concernés. Toutefois, depuis le 15 mai 2012 un gouvernement de gauche est au pouvoir en France. Cette situation – inédite depuis 1995 – ravive des débats qui, depuis le début du XXe siècle, divisent la gauche française. Le rapport au pouvoir a toujours constitué l’élément central de l’action de la gauche. A cet égard, 1974 est une date clef dans l’histoire de la gauche ou plus précisément du Parti socialiste. Le candidat de gauche échoue de moins de 400000 voix aux élections présidentielles : c’est le point de départ de la stratégie de conquête du pouvoir qui aboutit, en mai-juin 1981, à la double victoire de la gauche aux élections présidentielles et législatives. Il faut souligner par ailleurs que le cas français est une exception en Europe de ce point de vue. Le Parti Socialiste français a, plus longtemps que ses homologues européens, tenté d’échapper aux responsabilités du pouvoir. Ceci soulève plusieurs questions en particulier celle la légitimité de l’exercice du pouvoir par la gauche en régime capitaliste. La gauche demeure-t-elle la même au pouvoir ? Peut-elle concilier ses idéaux sociaux et l’exercice du pouvoir ? Doit-elle refuser le pouvoir et rester une force d’opposition ?

L’élection de 1981 pose également la question de l’unité de la gauche, de sa capacité à mettre de côté ses particularismes dans le but de battre la droite et de mettre en place des réformes sociales.
Les réflexions sur le fondement de la légitimité du pouvoir et de l’Etat n’ont de cesse de provoquer des débats au sein de la gauche française depuis la fin du XIXème siècle. La question du rôle de l’Etat est par ailleurs l’un des principaux enjeux du clivage droites-gauches. La tradition jacobine issue de la Révolution française le pose en modèle politique « figure centrale de l’autorité publique souveraine et indivisible, dominant la société civile ». L’échec de la Révolution sociale en 1848 et l’expérience de la Commune de Paris confirment que rien n’est à attendre de l’état bourgeois. La pensée socialiste est marquée par l’idée que le changement de la société passe par la conquête de l’Etat.

Au contraire, les mouvements de gauche se réclamant du marxisme conçoivent (en théorie) l’Etat comme n’étant que le moyen pour la classe dominante d’exercer et de renforcer l’exploitation de la classe dominée : un instrument aux mains des forces économiquement dominantes. Son existence dépend de l’ « impossible conciliation de classe » définie par Marx et Engels. C’est de là que découle le débat qui oppose en 1920 les socialistes français sur la question du réformisme. Toujours est-il qu’à notre

 

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époque, la prise du pouvoir semble aller de soi, et semble même être devenue la priorité de toute action politique.

Le présent peut donc être l’objet d’une lecture historique, comme le suggère Victor Fay dont la pensée reste très actuelle. Il a longtemps tenté de penser l’action de la gauche française. Ayant lui-même milité au sein des deux plus grands partis de gauche français, fait partie de l’opposition et expérimenté la clandestinité, les questions concernant l’Etat et le rapport au pouvoir, l’opposition entre réformisme et révolution, entre socialisme et communisme, démocratie et dictature sont au cœur de ses réflexions.

o « La » gauche française
Toutefois, avant même d’entreprendre une quelconque étude portant sur le

socialisme ou le communisme, il semble nécessaire d’apporter une réponse, en apparence évidente, à cette question : Qu’est-ce que « la gauche » ?
L’utilisation de l’article défini pose la question du caractère pluriel de cette gauche française ; une pluralité qui semble évidente si l’on considère ne serait-ce que les moments où la gauche est au pouvoir ou même plus simplement l’opposition entre socialisme et communisme.

La gauche est une catégorie du champ politique français correspondant à un groupement de partis et de mouvements politiques professant des opinions progressistes en opposition à la droite. Ces notions préconstruites semblent aller de soi, cependant toute tentative de définition de la gauche sur le plan historique induit des questionnements et des développements plus poussés5. La gauche est à priori typiquement française puisqu’elle fait référence au 8 Mai 1789 où, l’Assemblée nationale constituante se divise sur la question de l’étendue des pouvoir dévolus au Roi et sur son droit de véto : les partisans de pouvoirs royaux étendus se range à droite de la salle et ceux qui sont hostiles à cette extension se range à gauche6. Néanmoins le bipartisme politique n’est pas le propre de la France et sans pour autant

5 Voir J. JULLIARD, Les gauches françaises.1762-2012 : Histoire, politique et imaginaire, Editions Flammarion, Paris, 2012, 940 pages ou BECKER, Jean-Jacques et CANDAR, Gilles, Histoire des gauches en France, Vol. 2, Le XXe siècle à l’épreuve de l’histoire, Editions La Découverte, Paris 2005, 650 pages
6 J.F. SIRINELLI «Le clivage droites-gauches en France au XXe siècle. Permanence ou changement ? » in Coll., Les familles politiques en Europe occidentale au XIXe siècle: Actes du colloque international, Rome, 1er-3 décembre 1994, École française de Rome, 2000, p.354

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prétendre que la gauche et la droite sont des catégories universelles, il ne faut pas faire de la bipolarité politique une exception française. La gauche française se distingue des autres (si l’on peut parler d’autres gauches) historiquement et idéologiquement. Elle s’incarne dans un premier temps dans deux grandes idées : le progrès et la justice. L’idée de progrès prend sa source dans l’idéologie des Lumières, s’étend tout au long du XIXe siècle et tend à décliner à partir de la fin de celui-ci face au désenchantement engendré par les révolutions manquées, les guerres, la violence et la barbarie qui marquent le XXe siècle. De fait la foi en le progrès et la perfectibilité de l’homme tend à s’amenuiser et à s’éteindre au fil du temps. En effet, comme le souligne Jacques Julliard, essayiste et journaliste français, le « progrès » de Condorcet, moteur des sociétés modernes, alliant la recherche scientifique et la technique pour améliorer les conditions d’existence et concourir au progrès moral de l’humanité, se heurte au XXe siècle aux idéologies fascisantes et au nazisme, qui donnent à cette notion une toute autre envergure…

L’idéal de justice ne peut alors que se renforcer face à cette désillusion et la gauche doit peut-être aujourd’hui se contenter de cette revendication. Ces idéaux vont de pair avec l’individualisme qui est indissociable de la Révolution française et de la déclaration des droits de l’homme qui place l’individu, ses droits et ses devoirs, au premier plan. Cet individualisme est toutefois délaissé par les courants émanant du marxisme pour qui l’individu doit s’effacer devant les masses. La démocratie est bien entendu à prendre en compte comme principe fondamental de la gauche, et ne peut être détachée des notions susnommées. Pierre Rosanvallon étudie à ce propos l’inscription de la démocratie dans la société française7.

Enfin la gauche française ne peut être conçue indépendamment de la droite puisqu’elle même se définit en partie en opposition à celle-ci.
Cette dichotomie, fait essentiel de la du système politique français, est tellement ancrée dans le langage et dans la pensée des Français, qu’on l’applique au passé sans trop se soucier de son existence effective dans la pensée ou dans les discours des hommes à tel ou tel moment. Si bien qu’ « il y a dans droite et gauche un signe de permanence dans la division qui n’incite pas à se retourner sur l’origine du partage en

7 P. ROSANVALLON, Le sacre du citoyen. Histoire du suffrage universel en France, Editions Gallimard, Paris, 1992, 504 pages

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son principe même»8. Cette exception française tend à disparaître. L’opposition droite-gauche, tout comme les valeurs défendues par celles-ci, semblent être passées au second plan. De fait, les débats mentionnés précédemment concernant l’exercice du pouvoir ou le réformisme et les idéaux sociaux de la gauche sont de moins en moins revendiqués par les grands partis de gauche. Ainsi comme le souligne Jacques Julliard : « l’électeur se conduit moins comme un militant ou un partisan qui, à l’occasion des élections exprime ses convictions les plus profondes, et de plus en plus comme un consommateur qui compare les offres qui lui sont faites et opte pour le meilleur rapport qualité-prix »9.

Face à ce constat, l’étude proposée dans ce mémoire peut sembler loin des considérations actuelles. Victor Fay est un personnage si ce n’est emblématique du moins représentatif des aspirations de la gauche française au XXe siècle, à l’époque où « la gauche et le socialisme se vivaient comme des avenirs nécessaires et bientôt victorieux»10. Il illustre les conflits internes qui la divisent; une désunion qui l’empêche tout au long du siècle de former un bloc uni contre la droite. Les deux guerres mondiales, la guerre froide, la décolonisation sont autant d’évènements historiques face auxquels la gauche n’arrive pas à s’unir. Les questions plus doctrinales et tactiques, comme le rapport au pouvoir, les questions sociales, l’opposition entre politique réformiste et révolutionnaire, alimentent ces divisions tout au long du XXe siècle. Ces débats, ces conflits sont à l’origine de la faiblesse pratique de la gauche mais également de sa richesse ! Et c’est justement cette richesse, historique, idéologique, ce travail intellectuel de la gauche qu’il faut retranscrire ici et que la vie et la pensée de Victor Fay permettent d’appréhender.

o Mouvement ouvrier, mouvement social ?
L’Histoire à laquelle il participe, c’est aussi celle du « mouvement social ». Ce

terme assez flou renvoie tout d’abord au concept de « mouvement ouvrier » qui s’est généralisé à la fin du XIXème siècle sous l’impulsion du renforcement des partis et des syndicats ouvriers. Il témoigne de l’ambition des ouvriers engagés et ceux qui

8 M. GAUCHET, « La droite et la gauche » in P.Nora, Les lieux de mémoires, Gallimard, Paris, 1993, p. 395
9 J. JULLIARD, Les gauches françaises.1762-2012 : Histoire, politique et imaginaire, op.cit., p.815
10 D. TARTAKOWSKY, « V. Fay, Contribution à l’histoire du mouvement social » in « Le mouvement social : bulletin trimestriel de l’Institut d’histoire social », Paris, 1961

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parlaient en leur nom d’organiser un ensemble de mouvements sociaux et syndicaux. Le tournant historiographique de la deuxième moitié du XXème siècle réoriente le sujet. C’est alors une histoire sociale du monde ouvrier qui se développe sous l’impulsion déterminante de Jean Maitron, initiateur du Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français qui devient ensuite significativement Dictionnaire biographique, mouvement ouvrier, mouvement social.

o Victor Fay, du PC au PSU
Le communisme et le Parti Communiste français tiennent en place non négligeable

dans la vie et la pensée de Victor Fay. Le Parti communiste français naît au début du siècle dernier de la scission du Parti socialiste – une scission provoquée par l’adoption des vingt et une conditions d’adhésion à la IIIe Internationale communiste de Lénine. Léon Blum et une majorité de socialistes se déclarent contre l’adoption de ces conditions, alors qu’une minorité s’exprime en faveur de cette adhésion. Cette minorité de socialistes rompt avec la vieille garde du socialisme et crée le PCF en 1920. A partir de là, les dirigeants communistes commencent à se plier aux ordres de Moscou. Le Parti Communiste se définit par son organisation, sa centralisation, sa discipline de fer et son obéissance à l’IC. Il émane de deux réalités distinctes : il se réclame de l’idéologie issue de la révolution d’Octobre et de l’établissement du premier Etat communiste. Ces deux évènements confèrent en effet au mouvement une force matérielle inexistante dans les autres idéologies socialistes. Il convient d’ailleurs à ce propos de noter l’exception que représente le Parti Communiste au sein du mouvement social français (et européen). Il exerce une politique conforme à l’idéologie de ce modèle sur le terrain politique français. L’histoire du PCF est donc également liée à celle de la formation sociale française puisque, étant comme elle influencé par les crises de le l’impérialisme et du capitalisme, il en épouse la chronologie11. D’autre part la singularité du communiste français, né de la rencontre entres les aspirations à la rénovation du socialisme français apparues dès l’avant- guerre, porté à l’acmé par la grande guerre, et l’entreprise bolchevique visant à forger le parti mondial de la révolution12, mise en exergue par Romain Ducoulombier, illustre bien l’interdépendance entre l’histoire téléologique universelle du

11 D. TARTAKOWSKY, Une histoire du P.C.F., PUF, 1982, Paris, p.7
 12 R. DUCOULOMBIER, Camarades ! La naissance du parti communiste en France, Editions Perrin, Paris, 2010

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communisme et l’histoire sociétale. Cependant, il convient de souligner que l’histoire du PCF – et celle des autres Partis communiste européens – est intrinsèquement liée à celle de l’Internationale communiste et de l’Union Soviétique. En effet, le bolchévisme a pour objectif premier la guerre civile européenne, ce qui influe notablement sur l’évolution de la ligne politique du Parti communiste français dans les années 1920. Il suit ensuite l’évolution de l’URSS, dans sa politique intérieure et extérieure, et du mouvement communiste international. Ainsi il convient de comprendre l’histoire du PCF non pas seulement en lien avec l’histoire nationale française mais également comme le produit du croisement entre l’histoire de l’Union Soviétique et plus largement des relations internationales et du contexte socio- politique français13.

Les premières années du parti appelé alors SFIC (Section française de l’internationale communiste) sont marquées par la bolchévisation du parti, nom donné à la refonte organisationnelle des partis communistes européens sur le modèle du Parti soviétique, qui se traduit en France par la constitution de cellules, le centralisme démocratique, la place prépondérante accordée aux ouvriers et la création de l’Agit- Prop. Cette phase correspond aussi à un déclin numérique des militants du à de nombreuses exclusions.
A la fin des années 1920, le PCF adopte suivant les ordres de Moscou, la politique de « classe contre classe », qui consiste à refuser toute alliance avec les sociaux- démocrates désignés comme des ennemis de classes, des « social-fascistes ». Les militants sont censés approuver l’ensemble des décisions et des orientations politiques de leurs supérieurs et former un bloc compact, facilement manœuvrable, pour permettre une unité d’action forte et cohérente. Cela s’accompagne de la création d’écoles de formation communistes. Le communisme – ici représenté par le PCF – résulte ainsi d’une entreprise d’homogénéisation, acceptée ou subie, de ses membres. Des mouvements d’oppositions commencent à apparaître au sein même du PCF principalement en réaction à la bolchévisation et aux procès de Moscou qui commencent en 1936. De petits groupes de dissidents se forment au sein du Parti communiste, dont le groupe « Que Faire ? » dont les principaux animateurs sont André Ferrat, Georges Kagan et Victor Fay. Pour résumer, l’histoire du Parti

13 S. PONS, The Global Revolution. A History of Interntional Communism, 1917-1991, Oxford University Press, Oxford, 2014, Introduction, p. xiii

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communiste français « commence par un « choix », se poursuit pas la sélection d’hommes et de femmes qui vont se parer du titre de « militant » d’un parti qu’ils auront en charge de défendre « comme la prunelle de leur yeux » (Thorez), s’achève par une déperdition progressive des croyances communistes et par la crise de ce modèle partisan, enveloppe peu à peu vidée de sa substance et le plus souvent inapte à se transformer pour se pérenniser14 ».

L’histoire de Victor Fay concerne aussi celle de la SFIO entre 1930 et 1960 et plus tard celle du Parti Socialiste issu du Congrès d’Epinay.
Il faut noter ici un point fondamental : le Parti socialiste et le Socialisme en tant que courant de pensée, idéologie et modèle politique sont deux choses différentes. Certes, le Parti Socialiste se réclame de celui-ci mais il n’est pas le Socialisme. La même observation peut être faite concernant le Communisme et ses représentations concrètes. Le socialisme se propose de changer la société et non pas de la transformer en l’améliorant. C’est là que se situe le débat entre réformisme appliqué au marxisme – et ses pendants, le révisionnisme et la social-démocratie15 – et la révolution, qui mène à l’irréversible fracture de 1920. Le Parti socialiste français au XXe siècle est donc pour ses opposants de gauche, la représentation du réformisme car favorable à la participation à des gouvernements bourgeois.
Il est donc très différent du Parti Communiste aussi bien du point de vue de son idéologie que de son organisation. Il regroupe de nombreuses tendances et est, de ce fait, un parti très hétérogène ; il n’est d’ailleurs qu’une « des composantes parmi d’autres du milieu socialiste français16». Du fait de son histoire, c’est un parti faiblement centralisé, avec peu de cadres et de militants issus du monde ouvrier et une surreprésentation corrélative des professions intellectuelles. Le mouvement socialiste est longtemps divisé sur l’attitude à adopter face aux élections et sur le suffrage universel. Il ne travaille pas de concert avec le milieu syndicaliste. Le militantisme y est valorisé mais peu encouragé et il existe peu de moyens efficaces de propagande. Tous ces éléments sont essentiels pour comprendre d’une part, les pratiques et le

14 Coll., Le siècle des communismes, Editions du Seuil, Paris, 2004, p. 499
15 J. JULLIARD, « Actualité du réformisme » in Mille-neuf-cent. Revue d’histoire intellectuelle, N°30, 2012/1, « Le réformisme radical. Socialistes réformistes en Europe », p.4
16 F. SAWICKI, « Les socialistes » in J. BECKER et J. CANDAR, Histoire des gauches en France, Vol. 2, Le XXe siècle à l’épreuve de l’histoire, Editions La Découverte, Paris 2005, p.30

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personnel politique de la SFIO, et d’autre part, l’attitude de Victor Fay au sein de ce parti.

Au lendemain de la Deuxième guerre mondiale, les socialistes sont de nouveau dans l’opposition. Ils reviennent au pouvoir en 1956 avec le gouvernement Guy Mollet, secrétaire général de la SFIO depuis 1946. La politique de ce dernier – notamment l’attitude qu’il adopte face au conflit en Algérie – génère de nouvelles oppositions et scissions au sein de la mouvance socialiste. Le Parti socialiste autonome (PSA), qui devient ensuite le Parti Socialiste unifié (PSU), est le fruit de ces oppositions. Le PSU est longtemps assimilé à un « laboratoire d’idées » de la gauche.

L’objectif de ce mémoire n’est pas de faire une biographie de Victor Fay au sens strict. La biographie peut cependant s’avérer passionnante et révélatrice, mais elle risquerait de comporter des lacunes et de limiter le sujet. Il ne sera pas donc question ici uniquement de Victor Fay et cela pour plusieurs raisons. D’une part, après avoir fait le point concernant les archives à ma disposition, j’ai pu constater qu’il existait peu de documentation concernant sa vie privée, ses relations familiales, ses amitiés, et peu de témoignages le concernant. J’ai eu l’occasion de rencontrer plusieurs personnes l’ayant connu mais elles ne peuvent m’apporter des informations que sur la fin de sa vie ou alors retranscrire des anecdotes racontées par lui-même. D’ autre part, l’étude de son activité politique et militante pose deux problèmes. Il est, dans un premier temps, un militant communiste : au sein des Jeunesses communistes en Pologne puis en France à partir de 1925 et membre du Parti Communiste français jusqu’en 1936, date de sa rupture avec ce dernier. Il est difficile d’inventorier ses écrits durant cette période, d’une part parce qu’il écrivait sous divers pseudonymes souvent communs à d’autres personnes, et d’autre part car la grande majorité de son travail a été saisie par les nazis à son domicile en 1940. Il figurait sur le fichier « Antifa » sur la base duquel les Allemands ont opéré les premières perquisitions. Antifa crée en 1938, regroupait des réfugiés fuyant l’Allemagne nazie et des militants antifascistes de différentes nationalités17. Le second problème vient de la rupture de Victor Fay avec le Parti communiste. Celui qui rompt est le plus souvent montré du

17 V. Fay, La flamme et la cendre, Histoire d’une vie militante, PUV, Saint-Denis, 1989, p.174

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doigt, dénoncé publiquement par le parti, comme exemple. Ce n’est pas le cas de Victor Fay, sa rupture n’a jamais été officialisée, le parti a préféré nier son existence : « Du jour au lendemain, mon nom disparut du parti. Je n’existais plus, je n’avais jamais existé »18. En effet son nom n’apparaît nulle part dans les archives du PCF. Il n’est pas mentionné dans les études portant sur les écoles du parti (il en est pourtant le responsable jusqu’en 1936!). Ainsi Danielle Tartakowsky dans la première version de son étude sur les premiers communistes français parue en 1960 dans Les Cahiers de l’Institut Maurice Thorez, ne mentionne pas Victor Fay comme responsable des écoles. Après une entrevue avec ce dernier elle rectifie cependant son erreur et lui consacre plusieurs pages dans sa thèse19.

La seconde partie de sa vie, sa vie après le parti, a l’avantage d’être moins «clandestine» mais également moins active politiquement parlant. Face à ces différents constats, le genre biographique ne semblait pas être la façon la plus intéressante d’aborder le sujet. Il convient plus de comprendre sa vie, son action comme partie intégrante de l’histoire du mouvement ouvrier français qui puise sa richesse dans les hommes et les femmes qui le composent. Le dictionnaire réalisé par Jean Maitron en est la preuve. Cette étude aura donc nécessairement un caractère biographique mais celui-ci jouera le rôle d’un fil directeur d’une réflexion plus large sur le militantisme, l’engagement, l’exil et la gauche. Elle compte retranscrire le parcours d’un militant, Victor Fay, et à travers lui, celui d’un mouvement, d’un peuple militant.

L’étude de cet homme permet en effet d’en apprendre plus sur les différents partis et mouvements politiques auxquels il a appartenu. Ses écrits présentent également un intérêt considérable en ce qui concerne d’une part le mouvement social français et les différents partis de gauche et d’autre part l’histoire et l’évolution de l’URSS et des pays de l’Est au XXe siècle (jusqu’à l’effondrement des régimes communistes). Il est d’ailleurs considéré comme un spécialiste de l’histoire des pays de l’Est dans les années 1970 – 1980 et invité à ce titre à de nombreux colloques et tables rondes. Il possède également une connaissance poussée du marxisme. Les œuvres de Marx, de Lénine et de Rosa Luxemburg n’ont pas de secret pour lui. Dans une interview donnée en 1997, sa femme explique, à propos de Marx, qu’« il le connaissait par

18 V. FAY, La flamme et la cendre, op.cit., p.130
19 D. TARTAKOWSKY (C. Willard dir.) Ecoles et éditions communistes : 1921-1933 : essais sur la formation des cadres du PCF, Université Paris VIII, Paris, 1977

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cœur ». Jean-Marie Demaldent ajoute même à ce sujet : « Il faisait un raisonnement et il disait “deuxième volume, chapitre trois”, il connaissait tout »20. Il semble avoir, aux yeux de ses proches, l’envergure d’un grand intellectuel. Du fait cette grande connaissance théorique, une grande partie de ses écrits est consacrée à une réflexion sur les possibles voies d’accès au socialisme. Il est à cet égard, un ardent sectateur de l’autogestion.

Cette étude recouvre donc une période très longue, allant des années 1920 aux années 1980, et riche en événements. Elle concerne également plusieurs mouvements politiques de gauche – notamment le Parti communiste, le Parti socialiste et le PSU – et plusieurs courants de pensée. J’ai tenté de contextualiser au maximum mon étude sans pour autant que cette contextualisation ne prenne le pas sur l’analyse proprement dite du sujet. J’ai volontairement laissé de côté certains moments, comme la Seconde guerre mondiale, par manque de source.

o Action et réflexion
Dans ce mémoire, il s’agit d’établir une corrélation entre le parcours politique de

Victor Fay et l’évolution de la gauche en France sur la période du « court XXe siècle21 ». Cependant, un tel sujet est trop vaste. En effet cela reviendrait à étudier l’histoire du mouvement social européen dans son ensemble. Il m’a donc semblé plus judicieux de recentre le sujet et de me concentrer sur certains aspects de son parcours et de son travail. Cela permet également de faire le lien entre son histoire et celle de la France. En effet, quel parcours singulier ! Victor Fay, ce personnage dont l’existence couvre tout le XXe siècle – il nait en 1903 et meurt en 1991 – vit les moments les plus marquants de l’histoire de la France, du communisme européen et de la gauche française de la Révolution d’Octobre jusqu’à la chute de l’URSS en passant par les deux guerres mondiales et la guerre froide. Cependant Victor Fay n’est pas acteur du mouvement social et ouvrier européen dans son ensemble, mais observateur.

20 « Paule Fay et Jean-Marie Demaldent, dans un entretien avec Jasmine Siblot », Annexe à La formation politique de militants ouvriers. Les écoles de militants du PCF de leur constitution au Front populaire, 1997, Fonds Victor Fay, F delta 1798/03/4.
21 Expression utilisée par Eric Hobsbawm pour désigner la période allant de 1914 au début des années 1990 dans son ouvrage L’âge des extrêmes, histoire du court XXe siècle. Cette période est marquée notamment par les deux guerres mondiales qui déchirent le monde et par l’apparition du communisme qui s’impose comme une foi messianique avant de s’effondrer.

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Ainsi, mon étude se concentre sur son parcours et son action en France et sur sa réflexion concernant la gauche française, en partant du PCF pour aller au PSU et au nouveau Parti socialiste.
Il apparaît en effet, à partir des années 1950, plus comme un penseur, un théoricien que comme un militant ou un homme politique au sens strict. Son engagement reste inchangé, mais d’activiste, « [il] devien[t] observateur, commentateur de la pensée et de l’action des autres » 22 . Ainsi Victor Fay apparaît donc comme une « tête pensante » de la gauche française, comme un observateur critique qui, à l’instar de Rosa Luxemburg, ne tient rien pour acquis et réfléchit constamment et inlassablement aux moyens possibles d’accession à une société égalitaire et socialiste. Il est cependant un penseur « de l’ombre » qui tente d’influencer, parfois sans succès, les différents courants de la gauche française. Son objectif est le suivant : « L’essentiel, c’est que la tâche soit entreprise, qu’on ne recule devant aucun obstacle, qu’on ose tout remettre en question, qu’on ne respecte aucun tabou, qu’on admette comme exemplaire aucun modèle, aucun chemin que d’autres ont parcouru et qui n’a pas permis d’accéder à un régime et à un mode de vie qu’ils espéraient atteindre. »23 Il convient alors d’étudier son influence réelle sur ces différents mouvements, son action concrète et d’autre part de voir ce qu’il apporte, à travers sa réflexion, à la connaissance historique de ceux-ci.

L’étude historique portant sur une personne ne doit pas se contenter d’être une narration factuelle de sa vie, mais doit tenter de lui donner un nouveau souffle. L’expérience d’un homme comme Victor Fay permet parfois de comprendre les grands mouvements impersonnels du passé : « De cette manière reconstruire une vie peut être une forme d’histoire totale à échelle limité »24.

o Le corpus
Mon travail s’appuie donc à la fois sur des archives, des témoignages et sur les

écrits de Victor Fay. Il comporte deux objectifs : le premier est de mieux connaître cet homme singulier, acteur au sein du mouvement communiste français, polonais et

22 V. FAY, La flamme et la cendre, op. cit., p.141
23 Ibid., p.8
24 L. Jordanova, History in practice, Arnold Publishing, Londres, 2000, p.41 cité par M. Chase, «Le tournant biographique de l’histoire ouvrière » in « Le mouvement ouvrier au miroir de la biographie », Matériaux pour l’histoire de notre temps n°104 et 105, 04/2011-01/2012, p.29

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européen, acteur au sein de la Résistance et donc acteur dans l’Histoire au sens large. En effet, il participe à l’histoire et l’étude de son parcours peut donc être un apport à l’histoire du communisme et du militantisme. Les sources concernant la vie personnelle, sociale et politique de Victor Fay comprennent dans un premier temps ses mémoires, La Flamme et la cendre, ainsi que les enregistrements audio ayant permis sa réalisation. Viennent ensuite les témoignages des proches de Victor Fay : sa femme, sa fille et Jean Marie Demaldent, qui permettent d’apporter d’une part des informations sur son évolution personnelle, sur le plan familial et professionnel, afin de mieux comprendre ses actions. Ces sources permettent d’approfondir des thèmes tels que la clandestinité et la marginalité, essentiels à la compréhension du personnage. Enfin sont à prendre en compte les archives des renseignements généraux, de la préfecture de police et de son dossier de naturalisation concernant donc ses activités illégales et son intégration en France. Elles éclairent les aspects plus juridiques et sociétaux de son parcours. N’ayant pas effectué de voyage en Pologne, je n’ai pas pu consulter les archives polonaises et dois donc m’en tenir aux mémoires de Victor Fay en ce qui concerne les premières années de sa vie. Toutefois, cela ne pénalise pas mon étude étant donné que celle-ci se focalise sur ses activités en France. Je n’ai pas non plus eu l’occasion de consulter son dossier dans les archives du Komintern. Ses relations avec la direction, les modalités de sa rupture avec le PCF demeurent donc incertaines. D’autre part, ses archives plus « personnelles » ont été conservées par sa famille, je n’ai donc pas pu prendre connaissance de sa correspondance qui aurait pu éclairer certains de ses choix et de ses actions. Enfin ses écrits datant d’avant la Seconde guerre mondiale ont été saisis par les nazis sous l’Occupation25.

Le second objectif est de montrer en quoi Victor Fay lui même contribue à l’histoire du mouvement social, à l’étude du communisme européen, du système soviétique, des partis de gauche français. Le corpus de textes sélectionnés ne prend volontairement pas en compte ce qui concerne la théorie politique (marxiste, léniniste, luxemburgiste). Sa réflexion théorique (politique et économique) doit être intégrée car elle témoigne de l’existence de certains débats au sein du mouvement socialiste français et de la prise de position de Victor Fay au sein de ceux-ci. Toutefois mon travail ne prétend ni être une analyse politique ou philosophique en tant que telle ni

25 V. FAY, La flamme et la cendre, op.cit., p. 174

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prendre position dans ces débats, ces sources ne seront pas analysées de manière approfondie. De plus, je ne possède pas les connaissances suffisantes dans ce domaine. Il s’agit donc en partie de faire l’histoire de la pensée politique de la gauche, mais non pas de la philosophie politique. Il conviendrait cependant, il me semble, de compléter ce mémoire par un travail dans le domaine des sciences politiques.

L’œuvre de Victor Fay est intéressante sur bien des points. Une partie de ses articles concernent la situation des pays de l’Europe de l’Est et en URSS. Il analyse et critique la politique des Partis communistes dans ces pays. Il consacre également une grande partie de son travail à une réflexion théorique sur le marxisme et les idéologies qui en émanent. Enfin, et c’est ce sur quoi mon travail va porter, il produit énormément d’articles sur le mouvement ouvrier français, le PCF, le Parti Socialiste et le PSU dans lesquels il est à la fois observateur et acteur. Ainsi le corpus de textes sectionnés prend en compte des articles rédigés entre 1925 et 1989, ayant été publiés dans les journaux et revues suivants : Les Cahiers du bolchévisme, L’Humanité et Que Faire ? pour la période communiste, Combat, L’Action, L’Express, Le Monde diplomatique, La Quinzaine Littéraire, Politique aujourd’hui et les articles pour l’ORTF de la fin de la guerre aux années 1980, Tribune socialiste, Critique socialiste pour la période au PSU. N’ayant pu trouver d’exemplaires de L’appel de la Haute-Loire ou de Lyon- Libre et laisse volontairement de côté ce qui concerne la Résistance. L’étude de ces sources permet de mettre en perspective le personnage de Victor Fay et la figure de l’intellectuel engagé français26, emblématique de la première partie du XXe siècle.

A la lumière de ces différents constats, mon étude commencera à la fin des années 1920, c’est à dire à un moment où Victor Fay exerce une activité militante intense, mais où il commence également à avoir une attitude très critique vis à vis du PCF. Elle se terminera au début des années 1980, après l’élection de François Mitterrand, premier président socialiste de la Ve République. Le nouveau Parti socialiste, héritier du PSU, prend le dessus sur ce dernier qui ne fait plus alors, que survivre à lui-même. Victor Fay à près de quatre-vingt ans, commence lui aussi à devenir une ombre au sein de la gauche.

26 Voir Ch. CHARLE, Naissance des « intellectuels » (1880-1900), Editions de Minuit, 1990, 272 pages

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L’itinéraire de Victor Fay s’inscrit principalement dans l’histoire de France mais peut également être compris dans une perspective européenne voir internationale. Ainsi le début du premier chapitre est cependant consacré à la Pologne au début du XXe siècle. Bien que cela ne corresponde pas au cadre spatio-temporel fixé, il apparaît important de mentionner le contexte dans lequel Victor Fay s’est initialement formé, intellectuellement et politiquement. Il sera également fait référence à l’URSS et au Parti communiste de l’Union soviétique en rapport avec le Parti Communiste français. Ces apports extérieurs permettent de mettre en perspective le parcours de Victor Fay et l’évolution de la gauche française avec le mouvement ouvrier européen et internationale. Ces exceptions mises à part, le corpus de textes étudié concerne la France.

o Histoire et mémoire
Dans ce mémoire, il s’agit également de présenter Victor Fay comme un penseur

voir un théoricien du mouvement social français. Il ne se pensait pourtant pas comme tel lui même, ni comme un historien. Pour lui, l’étude de l’histoire n’a d’intérêt que dans la mesure où elle permet la réflexion sur l’action. La théorie ne doit pas être coupée de l’action. Il se voyait d’avantage comme un militant politique, bien que son action militante se manifeste principalement dans sa réflexion théorique sur la gauche et le mouvement social français et européen. Il est non seulement un vieux combattant, riche d’une grande expérience militante, mais aussi un enseignant, un journaliste, doté d’une grande connaissance du marxisme, du léninisme et du luxemburgisme. Du fait de cette double expérience, militante et théorique, il représente ainsi la mémoire critique et vivante du mouvement ouvrier. Il convient donc de mettre en avant le lien entre son action et sa réflexion, entre son expérience et la pensée qui en découle. Il est idéalement placé pour faire l’histoire du mouvement ouvrier français puisqu’à l’instar de nombreux historiens du communisme comme Annie Kriegel ou Danielle Tartakowsky par exemple, il se situe à la fois dans en en dehors du mouvement. Il explique lui-même que « pour faire l’histoire du PCF, il faudrait être à la fois dedans et dehors » et c’est la raison pour laquelle « l’étude des grandes tendances revient à d’anciens communistes 27». Cette remarque est typique de

27 V. FAY, « Peut-on écrire l’histoire du PCF », Politique aujourd’hui, mars-avril 1976 in Contribution à l’histoire du mouvement social, L’Harmattan, 1997, p.96

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cette génération d’historiens ex-communistes, particulièrement actifs dans les années 1970 à 1990. Toute fois l’ouverture des archives à Moscou et au sein du parti français donne aujourd’hui la possibilité à une nouvelle génération d’historiens de prendre la relève et d’être, elle aussi, à la fois en immergée dans l’univers communiste et distanciée du sujet, ce qui lui confère une plus grande objectivité. Ainsi l’étude du sujet permet d’étudier d’une part le lien entre l’Histoire, son écriture et la politique et l’engagement militant et d’autre part la place de l’Histoire dans la culture politique communiste, comme genre éditorial par exemple28. A travers les écrits de Victor Fay et sa participation à l’écriture de l’histoire communiste il est également possible de s’interroger sur la notion même d’ « historien ».

Cette étude propose également de réfléchir sur la notion d’intellectuel de gauche. Victor Fay journaliste, théoricien, historien politisé, de gauche, s’investissant dans les grands combats de la gauche française au XXe siècle Il n’est pourtant pas un intellectuel communiste du même type que les compagnons de route comme Jean- Paul Sartre et Maurice Merleau-Ponty ou que le groupe de surréalistes composé entre autre par Louis Aragon, André Breton, Pierre Unik et Paul Éluard, « assoiffés » d’idéologie29. Travaillant et militant et combattant pour le Parti communiste, il met son érudition et sa personne au service du parti, comme Marcel Cachin ou Paul Vaillant-Couturier. Il exerce au cours de sa vie des professions et des activités qui lui donnent l’envergure d’un véritable intellectuel. Sans aller jusqu’à renier ce statut à l’instar de Pierre Pascal30, il ne le revendique pas pour autant. Il est possible d’inscrire son itinéraire dans cette génération d’intellectuels communistes dissidents venus de l’Est que sont Boris Souvarine, Georges Kagan ou Pierre Pascal.

Il est souvent présenté comme un éternel minoritaire et, comme le confirme ses proches, « il était toujours et partout oppositionnel, où qu’il soit »31. Il ne cesse de combattre le dogmatisme et le réformisme, en politique et en histoire. Cette position lui permet d’avoir toujours un recul critique sur son action et celle son parti. Bien

28 M.-C. BOUJU, L’histoire dans la culture militante communiste en France, 1920-1935, Cahiers du CRHQ, 2012, pp.1-23.<halshs-00337816>
29 J. TOUCHARD, LE PCF et les intellectuels (1920 – 1939), Revue de science politique, 1967, n°3, p. 478
30 S. COEURÉ, Pierre Pascal. La Russie entre christianisme et communisme, Les Éditions noir sur blanc, 2014, Lausanne, p. 144
31 « Entretien avec Paule Fay » in J. Siblot La formation politique de militants ouvriers. Les écoles de militants du PCF de leur constitution au Front populaire, Centre d'Histoire sociale, de recherche, de formation et de documentation de la FEN, 1998, p.302

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qu’étant un homme d’action ce n’est pas un homme de pouvoir. La position de leader ne lui convient pas justement parce qu’elle ne permet pas cette prise de recul.

L’étude de cette personnalité relève à la fois de l’histoire, de la sociologie et de la science politique. Educateur des divers centres de formation du mouvement ouvrier, journaliste talentueux et analyste attentif de cette histoire, pétri d’une culture marxiste et d’une grande expérience militante, il est sans aucun doute d’un intérêt pour quiconque s’intéresse à l’histoire du mouvement ouvrier français des années 1920 aux années 1980.

Mon travail tentera donc de répondre à plusieurs questions. En quoi le parcours politique et militant de Victor Fay et son attitude face aux évènements qui secouent le XXe siècle sont-ils l’illustration d’un certain courant de pensée qui se développe à cette époque ? Que nous révèlent ses analyses concernant l’évolution de la gauche ? Que représente-t-il pour la gauche française ?

Il apparaît à la fin de sa vie comme un observateur critique de la gauche française. Dans quelle mesure peut-il être considéré comme un théoricien, comme une « tête pensante » du mouvement social français et européen ? Que penser de son statut d’oppositionnel, de minoritaire ? Etait-ce voulu? Cette position lui porte-t-elle préjudice et dans quelle mesure ?

L’évolution de Victor Fay en politique est l’illustration d’un mouvement

minoritaire à gauche qui évolue tout au long du XXe siècle pour aboutir à la formation du PSA puis du PSU. Son parcours théorique et pratique apparaît comme un révélateur des contradictions du communisme et du socialisme français dans leurs représentations concrètes. Son expérience personnelle permet de mieux comprendre l’évolution d’une partie de la gauche : peut-on alors le considérer comme un historien de celle-ci ? En quoi son itinéraire fait-il de lui la mémoire critique et vivante du mouvement social français et européen ?

Il conviendra dans un premier temps de s’interroger sur les rapports de Victor Fay avec le Parti Communiste français, avant et après sa rupture avec ce dernier. Il s’agira donc d’étudier son action militante au sein du parti. Il exerce une activité intense au sein du parti : son travail de journaliste, de propagandiste, dans l’organisation des écoles du parti… Le Parti communiste est un parti unique en France autant du point

 

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de vue de son organisation que du point de vue idéologique. Il ne cesse de revendiquer son identité et son irréductible différence. Le militant communiste ne s’apparente donc pas aux autres militants de gauche. Il convient donc d’analyser le militantisme au sein du PCF, la formation des militants et des cadres, d’un point de vue historique mais aussi sociologique et psychologique. Il convient aussi d’interroger la notion de « révolutionnaire professionnel » étant donné que Victor Fay revendique ce statut. Il commence très tôt à critiquer le fonctionnement et les choix du Parti et de Moscou. Cette critique doit être mise en perspective avec sa rupture à venir. Il est également intéressant de se pencher sur son statut d’oppositionnel politique. La thématique de la rupture, de l’exclusion sera abordée. Après sa rupture avec le Parti, il est perçu comme « dissident » communiste : il commence alors une critique externe du PCF, après 1936. Ses écrits portant sur le PCF concernent la période 1930 – 1980. Mon étude portera ensuite sur son rapport avec la mouvance socialiste française en générale, son rôle au sein du Parti Socialiste puis du PSU. Victor Fay entretient une relation conflictuelle avec la SFIO à laquelle il adhère « à reculons » après son départ du Parti Communiste. Sa critique interne du Parti socialiste le conduit à une nouvelle marginalisation au sein de celui-ci.

Il s’agit ensuite d’étudier son rôle dans la création du PSA-PSU et au sein de ces organisations. Il convient de noter que la deuxième partie de ce mémoire s’appuie d’avantage sur des textes de Victor Fay que la première. Son activité intense cesse après la Libération. Il devient observateur et commentateur. Il convient par ailleurs d’interroger cette nouvelle position. Est-il un théoricien au sein du PSU ? Sa réflexion sur les voies d’accès au socialisme peut le laisser penser. Autogestionnaire, il rejette le bureaucratisme, l’autoritarisme, l’absence de liberté propre au PCF et l’électoralisme, le réformisme, l’immobilisme propre au Parti Socialiste français.

Enfin, ma réflexion portera sur le lien entre histoire et mémoire : Victor Fay comme mémoire critique du mouvement social français, du communisme. Il faut alors s’interroger sur la mémoire, pas seulement la sienne, mais aussi celle des différents mouvements de gauche auxquels il a appartenu. La mémoire du communisme notamment suscite de nombreux débats que ce soit dans le milieu universitaire ou dans la société en générale, en France et dans le monde entier. La mémoire est un leitmotiv de l’histoire du XXème siècle.

Ses écrits et son expérience sont sans conteste d’un grand intérêt pour l’Histoire – de laquelle il est acteur et commentateur : « On ne refait pas l’histoire : mais on peut en

 

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tirer de précieux renseignements et aussi d’utiles enseignements »32. Ses mémoires, La flamme et la cendre, sont évidemment à prendre en compte dans ce chapitre. Il convient d’interroger la légitimité d’une telle démarche autobiographique. Sur quelle période se concentre-t-il ? Son livre se veut-il objectif ?

Il possède une vision historique des choses. Pour lui, l’histoire doit apprendre aux militants à penser, les habituer à la critique, au lieu de les pousser à répéter. N’est-ce pas là le rôle de l’histoire : apprendre de ses erreurs pour ne pas les répéter ?

Peu de temps avant sa mort, Victor Fay exprime dans ses mémoires son inquiétude pour l’avenir du mouvement social français et l’action des socialistes. « En dépit des promesses, les inégalités n’ont pas été réduites ; elles se sont parfois aggravées (…). Assainir l’économie ne doit pas empêcher de préserver les intérêts légitimes des travailleurs (…). Là se situe le désaccord : entre les tenants de l’alternance du pouvoir droite/gauche, dans le cadre du système existant ; et l’alternative socialiste, c’est à dire dépassement des limites du système. Entre les gestionnaires du présent et les promoteurs du futur, le débat est engagé. Il est loin d’être clos 33». Au delà de cette inquiétude, on perçoit dans La flamme et la cendre, que Victor Fay a peur de l’oubli. L’oubli de sa personne, de son action, mais aussi du passé. Il est donc du devoir de l’historien de perpétuer sa mémoire et de lutter contre l’oubli. Marc Bloch écrit : « L’incompréhension du passé naît fatalement de l’ignorance du présent. Mais il n’est peut-être pas moins vain de s’épuiser à comprendre le passé, si l’on ne sait rien du présent. 34»

Riche d’une grande expérience au sein du mouvement social français et ayant vécu les moments les plus marquants de son histoire, il est – et c’est ce que cette étude entend démontrer – à la fois acteur et témoin d’une histoire brulante.

o Historiographie du sujet
En dépit du rôle qu’il a pu jouer au sein de ces différents partis et formations de

gauche, Victor Fay reste aujourd’hui un personnage méconnu. Il n’y a pas eu d’étude à proprement parler sur le sujet.

32 V. FAY « Une révolution inachevée » in La Quinzaine littéraire, n°297, le 15 mars 1979
33 V. FAY La flamme et la cendre, op.cit., p. 263
34 M. BLOCH, Apologie pour l’histoire ou métier d’historien, A. Collin, Paris, 1952, p .13

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Il n’a réellement écrit qu’un seul ouvrage, ses mémoires : La Flamme et la Cendre, Histoire d’une vie militante. Il réalise également quelques préparations et présentations d’ouvrages comme celle des Lettres à Léon Jogichès de Rosa Luxemburg, Le chemin du pouvoir de Karl Kautsky et La Révolution d’Octobre et le mouvement ouvrier européen dans lequel il rédige également un article. Les autres ouvrages portant son nom ont été publiés après sa mort et sont tous des recueils d’articles de Victor Fay portant chacun sur un thème particulier. Ainsi on peut répertorier Contribution à l’histoire de l’URSS, Contribution à l’histoire du mouvement social français, Autogestion, une utopie réaliste, Marxisme et socialisme. Théorie et stratégie. Ces ouvrages ont été réalisés en grande partie, à l’initiative et avec l’aide de membres de sa famille, d’amis, de collaborateurs proches et de l’Association des amis de Victor Fay. Sa femme a participé, par exemple, à la réalisation de la Contribution à l’histoire de l’URSS et de Marxisme et socialisme dont elle est l’éditeur scientifique avec Claude Géraud35. Jean-Marie Demaldent, professeur retraité de Sciences politiques à l’Université de Paris X, militant au Parti socialiste et proche ami de Victor, rédige la préface de plusieurs de ces ouvrages. Par ailleurs, l’ « Association des amis de Victor Fay » (devenue « Association des Amis de Victor et Paule Fay » après la disparition de cette dernière) crée en 1992 à l’initiative de sa femme « a pour but premier de collecter, publier et diffuser la pensée et les écrits du militant socialiste (marxiste et luxemburgiste) disparu en 1991 ». L’association est actuellement gérée par sa fille, Jeanne Simone Fay-Peyrin et par Jean-Marie Demaldent. Il semble donc que le personnage et son œuvre ne soient connus que par un petit cercle d’initiés.

Il convient, à partir de ce constat, d’élargir l’historiographie de mon sujet en se penchant sur celles des différents partis et organisations politiques auxquels Victor Fay a appartenu. Souhaitant centrer mon propos sur son activité en France, le Parti communiste polonais est seulement mentionné dans le chapitre biographique.

De nombreux travaux ont été réalisés sur le Parti communiste français et c’est, de fait, le parti français qui a suscité le plus de recherches. Cela doit beaucoup à la préoccupation politique des producteurs de connaissance: l’historiographie du communisme est d’abord élaborée par les acteurs mêmes. Le Parti communiste

35 Claude Géraud, professeur d’histoire et de géographie, militant socialiste à la SFIO, au PSU puis au Parti Socialiste, est le directeur de l’Association des amis de Victor Fay jusqu’à son décès en 2006

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attache une grande importance à l’histoire et la mémoire. Il crée et propage une histoire officielle où il se met en scène. Cette particularité de l’histoire communiste sera par ailleurs développée dans ce mémoire par la suite. Il faut donc noter que les souvenirs et représentations du passé des militants et des adhérents du Parti communiste sont pour partie déterminés par le fait même de leur appartenance à ce parti.

L’intérêt des historiens pour le PCF commence avec l’avènement du Front Populaire. Il existe trois grandes phases notables dans l’historiographie du Parti Communiste français. La première concerne les années 1930-1960; ici l’historiographie est déterminée par les logiques politiques de la Deuxième guerre mondiale puis de la Guerre froide. Elle est produite par les communistes eux-mêmes, principalement par le parti et ses historiens ou par d’anciens membres du parti. Le Parti communiste français utilise l’histoire comme un instrument de propagande depuis sa création, soumettant le mouvement communiste à un contrôle idéologique strict. L’autobiographie de Maurice Thorez, Fils du peuple est l’exemple le plus flagrant de cette instrumentalisation36. Il convient de considérer les analyses des intellectuels engagés tels que Raymond Aron, Merleau-Ponty, Jean-Paul Sartre ou Edgar Morin, membres du parti pour la plupart ou appartenant à la mouvance communiste et ayant en grande majorité participé à la Résistance, bien que celles-ci ne fassent pas partie de l’historiographie en tant que telle. Leur réflexion se porte sur la nature de régime soviétique, la philosophie et la théorie politique marxiste-léniniste. L’histoire officielle produite par le mouvement communiste nie certains aspects négatifs concernant l’URSS et met en valeur les aspects positifs comme son entrée précoce dans la Résistance. Ses adversaires vont au contraire se concentrer sur la terreur soviétique et mettre en évidence le suivisme du Parti communiste français à l’égard de l’URSS. Ainsi Boris Souvarine (exclu en 1924) écrit en 1935 une célèbre biographie de Staline37, lui-même étant un adversaire acharné du stalinisme, et crée l’Institut d’histoire sociale ainsi que le collectif « Les amis de la vérité sur l’URSS » en 1936 afin de diffuser « une information exacte et valable sur les réalités « soviétiques ». Il

36 P. PUDAL, Prendre parti. Pour une sociologie historique du Parti communiste, Presses de la fondation nationale de sciences politiques, pp. 222-227
37 B. SOUVARINE, Staline, aperçu historique du bolchévisme, Plon, Paris, 1935

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collabore à la revue Est-Ouest avec Angelo Tasca38. Ce dernier publie de nombreuses études sur le communisme. Cependant ils n’ont pas le statut d’historien et leur passé militant les disqualifie aux yeux de la profession.
Il n’y a pas cependant de synthèse sur le sujet avant les années 1960 – 1970. Ces années sont marquées par la Coexistence pacifique. Le PCF tente d’offrir une version de l’histoire plus proche de études universitaires, en admettant certains faits et certaines erreurs: on assiste ainsi à un «dégel» tant au niveau des relations internationales que de l’histoire communiste. Il crée Le Centre d’Etudes et de Recherches Marxiste (CERM) en 1960 puis l’Institut Maurice Thorez (IMT) à la mort de ce dernier afin de valoriser l’histoire du PCF et publie Les cahiers de l’IMT39. L’histoire produite par le parti assimile alors des travaux scientifiques produits en dehors de la mouvance communiste et laisse la place à la discussion et à une réflexion critique plus ouverte40. Les ouvrages se spécialisent et concernent des thèmes plus précis. Ainsi on trouvera des ouvrages concernant les relations entre le Parti communiste français et les intellectuels (Nizan, Barbusse, Aragon) ou sur les relations entre un mouvement d’intellectuels et le Parti Communiste, comme les surréalistes par exemple. À partir des années 1970 les ouvrages se diversifient avec l’ouverture des archives et la création de centres de documentation spécialisés (la Bibliothèque de Documentation Internationale Contemporaine (BDIC), l’Institut d’Histoire sociale, Les archives du Monde du travail, la Fondation Boris Souvarine). Deux entreprises intellectuelles pour une histoire plus scientifique du communisme voient le jour : L’œuvre de Jean Maitron – avec la revue Le mouvement social en 1960 et le Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français commencé en 1964 – demeure un apport décisif pour l’histoire du communisme et du mouvement ouvrier en général. Elle restitue le Parti Communiste dans son univers pluridimensionnel. Des nombreuses biographies, autobiographies, essais et analyses littéraires paraissent sur le sujet. Les ouvrages produits sont écrits par des historiens appartenant eux même à la mouvance communiste mais ayant une légitimité scientifique incontestée comme

38 Angelo Tasca (1892 – 1960) est un journaliste communiste italien qui se réfugie en France à la suite de son exclusion du PCI. Il entre à la rédaction du Monde et devient membre du Parti Socialiste SFIO où il adopte une position anticommuniste et antifasciste.
39 M. DI MAGGIO, « Recherche historique et engagement militant : les Cahiers d’histoire de l’Institut Maurice Thorez dans le dispositif culturel du PCF » in Les Cahiers d’histoire. Revue d’histoire critique, n° 123, 2014, « Les Libéralismes politiques XVIIIe – XXIe siècles », pp. 165-186
40 M. DI MAGGIO, « Recherche historique et engagement militant... », Op.cit. p.166

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Annie Kriegel, Danielle Tartakowsky ou Madeleine Rebérioux. L’œuvre d’Annie Kriegel, ancienne militante communiste, est à cet égard fondamentale. Sa thèse41 met à mal le mythe des origines du PCF. Elle montre l’incertitude de la greffe communiste en France. Pierre Broué publie également de nombreux travaux sur le trotskysme et l’Internationale Communiste. Des années 1970 aux années 1990, les historiens dits de parti sont de plus en plus marginalisés du fait du contexte de dissidence. Il devient de plus en plus difficile de concilier engagement et travail historique. Les travaux sont alors de plus en plus exclusivement issus du monde universitaire. Ils s’interrogent sur la mémoire communiste, la symbolique culturelle, la guerre… Ainsi les champs d’études se diversifient : anthropologie politique du communisme, sociologie ou psychologie des militants etc. Bernard Pudal propose à cet égard une approche socio- historique du communisme42. La revue Communisme fondée par Annie Kriegel et Stéphane Courtois en 1982 dénonce une histoire instrumentalisée. Elle propose une approche pluridisciplinaire du communisme, à la fois téléologique et sociétale.

Les dernières années sont marquées par l’ouverture des archives suite à l’effondrement des régimes communistes. Aujourd’hui, les grands spécialistes du sujet sont Stéphane Courtois, Marc Lazar et Michel Dreyfus. L’ouverture des archives du Komintern permet la naissance d’une véritable histoire du communisme selon Stéphane Courtois. Ce dernier fait polémique avec Le livre noir du communisme43 qui dresse un portrait très négatif du communisme en se concentrant sur les crimes et la terreur. L’ouvrage collectif Le siècle des communismes propose une alternative à cela en partant du constat de la pluralité des représentations du communisme et en refusant de réduire le phénomène au crime. Il existe donc des débats qui opposent les historiens sur la question du phénomène communiste en lui-même, perçu dans son unité ou sa diversité, sur le totalitarisme, la comparaison avec le nazisme, la religion, la relation entre la Révolution française et la Révolution bolchévique etc.

Il existe cependant des lacunes. On trouve ainsi peu d’ouvrages consacrés aux rapports entre le PCF et le système politique français en général ou sur son rapport avec la classe ouvrière. Il existe également peu d’ouvrages concernant la dissidence

41 A. KRIEGEL, Aux origines du communisme français : 1914-1920. Contribution à l’histoire du mouvement ouvrier français, Ed. Mouton, Paris, 1964, 997 pages
42 B. PUDAL, Prendre parti. Pour une sociologie historique du PCF, op.cit., 329 pages
43 S. COURTOIS (dir.), Le livre noir du communisme. Crimes, terreur, répression, coll., Robert Laffont, 1997, Paris, 846 pages

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au sein du PCF avant les années 1970. Seul Michel Dreyfus dans P.C.F., crises et dissidences, de 1920 à nos jours et Jean-Pierre Gaudard dans Les orphelins du P.C., mentionnent les années 1930 qui concernent plus particulièrement mon sujet. Concernant le travail de Victor Fay au sein du PCF, on trouve très peu de travaux. Serge Pey mentionne Victor Fay dans sa thèse sur l’ « Agit-prop » du PCF 44 et Danielle Tartakowsky consacre une thèse aux écoles et aux éditions communistes45 où elle parle de Victor Fay et plus récemment, Marie-Cécile Bouju consacre un livre aux maisons d’édition du Parti Communiste46.

En ce qui concerne le Parti Socialiste et la SFIO, et plus particulièrement la « gauche » du parti, il existe assez peu d’études pouvant éclairer mon sujet. On peut cependant trouver de bons ouvrages généraux sur l’histoire du socialisme notamment ceux de Michel Winock et de Michel Dreyfus qui permettent d’appréhender la mouvance socialiste dans son ensemble. Il existe quelques études concernant la tendance « Bataille socialiste » comme la thèse de Frank Georgi47. Bien que celle-ci ne concerne que la période 1927-1935, elle donne cependant un bon aperçu de l’orientation idéologique de ce courant. L’ouvrage d’Alain Bergounioux et de Gérard Grunberg sur le rapport entre le Parti socialiste et le pouvoir m’a particulièrement intéressé. Récemment l’ouvrage de Jacques Julliard, première synthèse sur le sujet recouvrant une aussi grande période (du XVIIIe siècle à nos jours), retrace l’histoire de la gauche française en insistant sur les courants idéologiques, de pensée et culturels qui l’ont marqué et propose ainsi une étude historique, philosophique et anthropologique de la gauche tout à fait intéressante. Les ouvrages concernant les minorités du Parti socialiste et la Deuxième gauche présentent un plus grand intérêt pour mon sujet car ils permettent de contextualiser l’évolution de Victor Fay des années 1950 aux années 1980. Cependant l’historiographie du PSU souffre de l’absence d’une synthèse globale et les travaux d’historiens sur le sujet sont peu

44 S. PEY, Structures internes et rythmes de développement de la section d’agitation et de propagande du PCF entre les deux guerres, Thèse de 3e cycle, Université Toulouse-le-Mirail, Toulouse, 1976, 4 vol. (672 p.)
45 D. TARTAKOWSKY, (C. Willard dir.) Ecoles et éditions communistes : 1921-1933 : essais sur la formation des cades du PCF, Université Paris VIII, Paris, 1977, 2 vol. (520 f.)
46 M.C. BOUJU, Lire en communiste : les maisons d'édition du Parti communiste français 1920-1968, Presses universitaires de Rennes, Rennes, 2010, 360 pages
47 F. GEORGI, (A. Prost dir.), La première Bataille socialiste : Histoire et portrait d'une tendance dans le parti socialiste SFIO (1927-1935), Paris-Sorbonne 1, Paris, 1983

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nombreux. Il existe un ouvrage assez général de Jean-François Kessler48 sur la rénovation de la gauche française et un ouvrage collectif qui tente de montrer comment le PSU s’implante dans le paysage politique français49. D’autre part, la thèse de Gilles Morin sur les origines du PSU50 fait de nombreuses références à Victor Fay. Les ouvrages de Michel Rocard sont par ailleurs particulièrement intéressants car ils se rapprochent plus du témoignage que de l’étude historique ou politique.

Enfin, il ne faut pas oublier les ouvrages théoriques. La théorie politique tient une place importante dans l’œuvre de Victor Fay. Il existe quelques travaux concernant l’autogestion, notamment celui de Frank Georgi51 qui mentionne Victor Fay. Ce dernier a également dirigé deux thèses concernant les rapports entre le Parti Communiste français52, le PSU et l’autogestion53.

J’ai fait connaissance avec Victor Fay à travers ses mémoires, 260 pages qui rendent compte de son parcours militant, en mettant l’accent sur son engagement communiste. J’ai tenté de saisir sa pensée à travers ses écrits dans différents journaux où ce qui ressort le plus est sa foi sans cesse renouvelée en l’idéal socialiste ou plutôt dans les idéaux socialistes proposés par Lénine et Rosa Luxemburg, sa fidélité à ses principes, son soucis de rénovation de la gauche. J’ai entendu sa voix dans des entretiens ou à la radio, son fort accent polonais presque intacte même après 60 années passées en France, qui rappelle ses origines, sa formation luxemburgiste, ses premières années de militantisme au parti communiste polonais. J’ai voulu alors aller plus loin et comprendre ce personnage au parcours exceptionnel, méconnu aujourd’hui en dépit de son intense activité au sein de la gauche française.

48 J.-F. KESLER, De la gauche dissidente au nouveau Parti socialiste : les minorités qui ont rénové le Parti socialiste, Ed. Privat, 1990
 49 Coll., Le PSU vu d’en bas. Réseaux sociaux, mouvement politique, laboratoire d’idées (années 1950 – années 1980), Presses Universitaires de Rennes, Rennes, 2009
50 G. MORIN, De l’opposition socialistes à la guerre d’Algérie au Parti socialiste autonome, 1954- 1960 : un courant socialiste de la SFIO au PSU, Université Panthéon-Sorbonne,1992
 51 F. GEORGI (dir.), Autogestion, la dernière utopie ?, Publications de la Sorbonne, Paris, 2003
 52 S. DANDE (J.L. Robert et F. Georgi dir.), Le PCF et l’autogestion : du rejet à l’adhésion (1968- 1979), Université Panthéon-Sorbonne, Paris, 1999
53 M. Jeanne (F. Goergi et J.-L. Robert dir.), Le PSU et l’autogestion : 1968-1974, Université Panthéon-Sorbonne, Paris, 1999

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